LA RUE DES ANGLAIS ET LE CABARET DU PERE LUNETTE
des verres d'alcool, des demi-setiers et des cerises à l'eaude-vie; en face, au-dessus d'une rangée de petits ton-
neaux ornés des portraits de célébrités contemporaines, Zola, Clemenceau, Jules Ferry, Freycinet, s'étend, scellé au mur, un immense banc de bois où le beau sexe est, par tolérance, autorisé à cuver son ivresse. Dans la salle du fond, grande comme un placard, trois tables de bois blanc sont bordées de buveurs et de buveuses plus ou moins ivres, plus ou moins phtisiques, également abrutis, qui fument, divaguent, piaillent ou ronflent, pendant qu'un guitariste « pousse » sa romance appuyé contre un mur couvert de peintures assez drôles où se détachent la tête en fer de toupie de Rochefort et le front olympien de Victor Hugo, mêlés à des épisodes que blâmerait justement M. Bérenger.
Cela sent le vice, la misère, la gouape, la plus basse crapule... et cependant cet ignoble cabaret n'est pas dangereux. Je ne vais pas jusqu'à dire qu'une rafle de police ne récolterait pas dans les poches des malandrins qui hantent le logis une jolie collection de « surins » (lisez couteaux), de « rigolos » (lisez revolvers) et d'« os de mouton »; mais enfin ce sont plutôt des filous, des universitaires déclassés, des ivrognes et des purotins que de féroces bandits. Le père Lunette vaut mieux que sa réputation ; comme on dit en argot de théâtre, « c'est du battage et du chiqué ». On y guette l'entrée de l'étranger soucieux de se documenter sérieusement sur les dessous de Paris, et quand la porte s'ouvre, les « lunetiers » savent prendre les ppses choisies pour « épater le client». C'est, en moins réussi, mais avec l'odeur en plus, les « cinquième
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acte » des mélodrames de l'Ambigu, si artistement réglés par Pierre Decourcelle... Et l'on sort de là la tête lourde des odeurs respirées, des horreurs entendues, le cœur serré des misères entrevues ; et malgré tout une immense pitié vous vient pour ces malheureux à ce point déshérités de toutes les joies humaines qu'ils en sont réduits à venir chercher dans ces ignobles bouges un peu de gaieté, un peu de joie, et surtout un peu d'oubli !
Le meilleur de la vie est peut-être fait de souvenirs : aussi ne saurais-je franchir sans être délicieusement impressionné les grilles du vieux Jardin des Plantes où, tout enfant, un livre à images sous le bras, j'accompagnais mon père qui, comme Delacroix, comme Barye, comme mon grand-père P.-J. Mène, comme Gérôme, comme Frémiet, comme Rosa Bonheur, y installa si souvent sa petite selle à modeler à quelques centimètres des tigres et des lions qu'il copiait.
Nous y arrivions de bon matin, vers huit heures, avant l'invasion des visiteurs; le gardien, qui s'appelait Bocquet, un grand diable, maigre, avec des yeux de flamme, caressait ses fauves, les interpellait, leur jetait de menus morceaux de viande pour leur faire donner le mouvement voulu, et mon père, familier par habitude avec ces belles bêtes, aux yeux parfois si doux et si profonds, leur tapotait la tête qu'elles venaient, câlines, frotter contre les barreaux.
L'odeur alcaline était violente, la chaleur lourde; on
entendait le sifflement des mangoustes et des fouines installées dans les rotondes de sortie; parfois un rugissement de colère faisait trembler les vitres. Qu'elles étaient amusantes ces heures de travail devant les cages des fauves, dans l'arrière-couloir de la ménagerie, tout près d'une petite cour où hurlaient des chiens à l'attache!
Souventaussi c'était dans le jardin même, sur l'herbe, devant les cerfs, les biches, les échassiers ou les vautours que ces grands travailleurs dressaient leurs petits ateliers portatifs, leurs chevalets et leurs sellettes, ou parfois à la ménagerie des reptiles, un antique bâtiment croulant de vétusté. Les crocodiles y reposaient, enserrés dans des caisses étroites comme en des cercueils; on y voyait encore des pythons, des aspics de Clcopâtre. de hideuses araignées velues, des salamandres, des caméléons, et une couverture de laine avalée puis... rendue à peu près intacte par un serpent boa* le directeur nous donnait des lézards verts et d'inoffensifs orvets qui causaient de folles terreurs en passant leurs fines têtes hors des poches de nos tuniques de collégiens! Et ces courses échevelées autour du labyrinthe et du cèdre que M. de Jussieu — assure une légende dont il serait criminel de douter — rapporta « du Liban dans son chapeau », en 1735... Que c'est loin tout cela, et que de jeunes souvenirs évoque ce vieux Jardin des Plantes !
Au milieu des transformations qui chaque jour modifient Paris, c'est un des rares coins qui aient heureusement gardé leur caractère ancien et charmeur; M. de
Buffon pourrait encore s'y croire chez lui; il retrouverait même sa table de travail, reléguée dans un vague cabinet d'étude, non loin d'un groupe de marbre merveilleux, Chèvre et Enfants , dont la place devrait être au musée du Louvre et non dans un corridor. Peu de planches, d'ailleurs, seraient « à moderniser» dans le bel ouvrage que publia Curmer en 1842 : les Huttes aux chèvres d'Abyssinie », les « Cabanes des hérons », la « Ménagerie des féroces », sont telles que les dessinaient alors Daubigny et Ch. Jacque.
Le public ne semble pas modifié : ce sont les mêmes badauds de Paris qui, penchés sur les mêmes fosses aux
(1) Extrait du Jardin des Plantes, édité par Curmer en 1842.
Leullier, del.