‹ Promenades dans ParisChapitre 21 sur 70 · PENCHES SUR LA FOSSE A MARTIN · texte numérisé non relu

PENCHES SUR LA FOSSE A MARTIN

persiste à engloutir des kilos de petits pains et le chameau promène ses yeux doux et bridés sur un petit monde admiratif et joyeux! Devant les sinistres cages, trop sombres, trop étroites, indignes de Paris, où sont prisonniers les grands félins, c'est une stupeur; et d'odieux imbéciles agacent d'un grotesque parapluie l'animal captif qui se meurt d'étisie derrière des grilles noires.

Au muséum d'anthropologie, la foule défile, intimidée, parlant plus bas, devant ces successions de squelettes, ces ostéologies bizarres et compliquées, et ce troupeau d'ignorants nous rappelle une stupéfiante réponse faite il y a vingt ans au peintre Vibert par un vieux modèle :

« Venez travailler demain dimanche, père Sauvage, j'aurai besoin de vous pour achever mon tableau.

— Impossible, monsieur Vibert, demain je vais avec les enfants voir mon grand-père.

— Votre grand-père? Quel âge avez-vous donc?

— Soixante-dix-sept ans.

— Et vous avez encore votre grand-père?

— Mais oui... au Jardin des Plantes... Il est squelette... pas loin de l'assassin de Kléber... Sauvage le Marin... Alors tous les mois je vais le voir avec mes petits-fils. Oh! les gardiens nous connaissent, ils nous disent : « Vous venez pour le grand-père; il est toujours là, dans la pièce à côté! »

De grands et vastes bâtiments contiennent d'admirables collections, présentées avec un ordre merveilleux par le savant directeur M. E. Périer, des évocations

d'un autre âge, des mammouths, des bolides... Mais les amoureux du Passé regretteront toujours les adorables petites pièces Louis XV aux plafonds tapissés de crocodiles empaillés, de poissons volants, d'espadons, où se classaient les anciennes collections du « Jardin du Roi ». Quelle intimité discrète et charmeuse! quel cadre idéal que ces fines boiseries grises si délicatement ouvragées ; on y admirait les plus beaux lépidoptères de tous les pays, depuis les fulgurants papillons aux éclats métalliques des Grandes Indes et des Amériques jusqu'aux phalènes de Fontainebleau qui ressemblent à des feuilles mortes jaunies et desséchées ; on y rencontrait le « grand sphynx à tête de mort » comme le minuscule papillon bleu de nos prairies de France! Le temps avait comme poudré et légèrement terni l'éclat merveilleux de leurs colorations premières, et cela valait mieux ainsi : trop éclatants, ils auraient détonné dans ce milieu un peu vieillot, et c'était un charme de plus que d'admirer ces joyaux de l'air si légèrement recouverts d'un rien de la poussière du Passé!...

Mais le soir tombe : les rires d'enfants et les chants d'oiseaux s'éteignent; on perçoit au loin le rugissement plaintif d'un grand félin prisonnier, une tourterelle sauvage regagne hâtivement son nid enfoui dans les branches d'un marronnier rose; l'air est comme embaumé; toutes les fleurs de tous les arbres exhalent vers les premières étoiles leurs derniers souffles parfumés, et la nuit bleue descend sur le Jardin qui s'endort...

De la place de la Concorde à Bercy

Par une douce matinée de printemps, je ne sais plus délicieuse promenade que de prendre le bateau à la Concorde et de remonter la Seine jusqu'au pont d'Austerlitz : le spectacle est grandiose, admirable ; il suffit d'ouvrir les yeux et d'évoquer le passé pour que le grand Paris nous raconte sa magique histoire !

A gauche, le jardin des Tuileries semble étendre sur l'eau les frondaisons vertes de ses terrasses, d'où l'on venait jadis applaudir aux joutes nautiques si fort à la mode sous Louis XIV, Louis XV et Louis XVI ; on s'y rendait aussi en aimable compagnie pour contempler le soleil se couchant derrière les coteaux de Meudon. De tendres rendez-vous s'y donnaient ; c'était la partie galante et mondaine du jardin, comme la terrasse des Feuillants en était la partie politique et bruyante.

En face, faisant suite à de vieux hôtels entourés de jardins, et condamnés, hélas ! à une brève dispari-

tion, nous rencontrons l'élégante chancellerie de la Légion d'honneur, aux allures de temple grec; ce fut autrefois l'hôtel de Salm. — Singulier personnage que ce Salm- Kirburg (*), Altesse allemande d'une minuscule principauté ; « on ne pouvait pas lui contester de l'esprit, mais on niait qu'il eût le sens commun » (2), — cet original, après avoir gaspillé des sommes folles, se ruina définitivement pour construire ce joli hôt6l où il employa ses derniers louis à donner, en 1786, une fête splendide, qui fut une épouvantable et légendaire cohue (3). L'année suivante, l'architecte Rousseau rachetait l'hôtel pour s'indemniser de ses dépenses et de Salm n'en était plus que locataire ! Survient la Révolution. Lafayette fait du prince un commandant de bataillon et l'hôtel est transformé en Club Réformiste, Les événements se précipitent : le « citoyen Salm, ex-piince allemand », est écroué aux Carmes par ordre de Fouquier-Tinville, sous l'inculpation de « n'être sous le masque du patriotisme que l'agent caché de la coalition allemande », et, le 5 thermidor, guillotiné place du Trône. L'hôtel, mis en loterie, est alors gagné par un garçon perruquier du nom de Lieuthraud.

(1) « Le Salm est ici, cherchant à tout vendre et à piaffer, le baron de Breteuil soutient qu'il n'en a pas pour deux ans et que l'hôpital sera sa fin », écrit la marquise de Créquy en août 1786.

(2) Mémoires du Comte de Tilly, 1830, tome II, page 238.

(3) « Il y avait tant de gens que le prince lui-même ne connaissait pas, qu'il me dit plaisamment : « Beaucoup de personnes qui sont ici peuvent aussi me croire invité au bal ».

(E. Fournier. Chronique des rues de Paris. 144.)

L'origine de la subite et énorme fortune de Lieuthraud était plus que suspecte. Pendant quelques mois il étonne Paris de son faste insolent : il achète Bagatelle, donne

Musée Carnavalet.

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