CONSTHUCTION DE L HOTEL DE SAI.M
son nom à une forme nouvelle de bottes évasées et entretient M1Ie Lange « sur le pied de 10.000 livres par jour, payables d'avance », assure Peltier. Il offre une fête qui lui coûte 1.200.000 livres! C'est le triomphe de la
jonquille, — l'ex-perruquier a un culte pour cette fleur : les murs en sont tapissés, les tables en sont garnies ; l'odeur est telle que la plupart des invités se trouvent mal... Lieuthraud, quelques semaines plus tard, est arrêté, condamné comme faussaire à quatre ans de fers, à la marque et à l'exposition... on n'exécute pas le Jugement et Lieuthraud disparaît sans laisser de traces!^) Mme de Staël et Benjamin Constant tiennent, pendant le Directoire, à l'hôtel désencanaillé, les séances du Cercle Constitutionnel (2), et en 1804 Napoléon y installe lagrande chancellerie de la Légion d'honneur.
L'hôtel devait connaître encore de plus terribles destinées : en 1871, pendant la Commune, il fut envahi, profané et finalement incendié, et ce n'est qu'en 1878 qu'il renaquit de ses cendres, réédifié par une souscription nationale, contribution volontaire des membres de la Légion d'honneur.
Un peu plus loin et toujours sur notre droite, à l'angle du quai et de la rue de Beaune, nous rencontrons la demeure de M. de Villette, où mourut Voltaire; c'est de la cour — encore intacte aujourd'hui — de celte maison que la nuit même de sa mort, le 31 mai 1778, le
(1) « Qu'est-il devenu? Je ne sais pas, la rivière coule pour tout le
monde. »
(Arnault, Souvenirs d'un Sexagénaire, tome II, page 308.)
(2) Le feu de ces grands esprits ayant passé là, l'hôtel de Salm se
trouva purifié.
(E. Focriwer. Chronique des rues de Paris. 144.)
cadavre de Voltaire, enroulé dans une robe de chambre, soutenu par des courroies, dans le fond d'une berline de voyage, une toque de fourrure enfoncée sur le crâne ballottant, partit comme un voyageur endormi pour l'abbaye de Scellières, en Champagne, où il devait être inhumé ! Une assez vilaine statue de ce grand homme se dresse devant le palais de l'Institut dont la coupole sombre, la silhouette sévère mettent une note d'austérité et de grandeur dans ce gai Paris bourdonnant et joyeux; l'édifice somptueux et vénérable rappelle ces grands palais de la Rome des Papes, où l'herbe pousse dans les cours désertes; les lions-caniches d'aspect si débonnaire couchés au pied de l'escalier d'honneur sont là, heureusement, pour tempérer l'austérité de ce noble logis, si grand de souvenirs illustres.
Entre l'Institut et le bel hôtel de la Monnaie s'enfonce une petite place d'aspect provincial: Mme Permon, mère de Mrae Junot, duchesse d'Abrantès, y habita jusqu'à la Révolution l'hôtel occupé aujourd'hui par la librairie Pigoreau. C'est au troisième étage de cette maison, à l'angle de gauche, dans une pièce mansardée, que logeait Bonaparte pendant ses très rares sorties de l'Ecole militaire. Mme Permon avait ouvert sa maison au petit officier corse. Les belles boiseries sculptées garnissent encore les murs des salons ouverts au rez-de-chaussée, où le futur César venait conter ses espoirs, et la che minée de marbre est intacte devant laquelle Bonaparte faisait sécher ses « grandes bottes de Chat botté,
mal faites, mal cirées et qui fumaient beaucoup », assure Mme d'Abrantès dans ses Mémoires. A gauche, le Louvre déroule sa noble perspective. Nous passons devant le petit balcon doré d'où Charles IX n'a pas tiré sur le peuple le 24 août 1572, jour de la Saint-Barthélémy, pour cette bonne raison qu'à cette date ce balcon n'était pas construit.
La Seine, à cette hauteur, s'élargit splendidement et derrière un bouquet de feuilles vertes d'où semble surgir dans le lointain lumineux la flèche de la Sainte-Chapelle, s'ouvre l'admirable, l'incomparable panorama de la pointe de la Cité ; la Seine bifurque et le Pont-Neuf relie les deux rives de Paris ; ce vieux Pont-Neuf dont Henri III posa la pierre de dédicace lorsque la première pile eut émergé de l'eau, du côté des Augustins,
Le Roi, ce jour-là, était lugubre à voir : il avait, le matin même, enterré à Saint-Paul, le plus cher de ses favoris, Quélus, mort des blessures reçues quelques semaines auparavant lors du fameux duel des Mignons, et les Parisiens irrévérencieux assuraient que le nouveau pont s'appellerait le pont des Pleurs! Cette impression ne dura pas et après que Henri IV l'eut inauguré, « encore pas trop asseuré et alors que quelques personnes pour en faire l'essai s'estoient rompu le col et tombez dans la Rivière »*, le Pont-Neuf devint le centre de la gaieté de Paris : Tabarin y débite ses sornettes, Mondor y vend son baume et
(1) Mémoires de l'Estoile. [Journal de Henri IV, t. VIII, pp. 83-84, édition Jouaust.)
Loret y va faire sa cueillette d'informations ; on assure, dès le dix-septième siècle, qu'il est impossible de le traverser sans rencontrer un moine, un cheval blanc et
Musée Carnavalet.
LES EMBARRAS DU PONT-NEUF (ÉVENTAIL DD XVIIe SIÈCLE)
deux femmes galantes; les enrôlements volontaires s'y contractent en 1792, le canon d'alarme y retentit aux heures tragiques de la Révolution, et si les mascarons qui courent le long de ses frises sont à ce point moqueurs ou sinistres, c'est d'avoir vu, durant des siècles, défiler l'éternelle comédie parisienne...
Vis-à-vis de la statue de Henri IV, à l'entrée de la place Dauphine, dans la maison qui fait l'angle du quai de l'Horloge, s'ouvrent au deuxième étage les fenêtres où Mme Roland fit de si beaux rêves en regardant les nuages se refléter dans la Seine... Ces souvenirs de sa jeunesse, elle les revit une dernière fois, par une froide journée d'octobre ; elle avait les mains liées, les cheveuxcoupés, et la sinistre charrette de Samson la traînait vers l'échafaud: de l'angle du quai de la Mégisserie elle jeta un long regard d'adieu sur ce décor de ses années heureuses, et le lugubre cortège, s'éloignant par la rue de la Monnaie, gagna la rue Saint-Honoré pour ne s'arrêter que place de la Révolution, au pied de la guillotine, devant la statue de la Liberté !
Laissant de côté le petit bras où semblent dormir les lourds bateaux amarrés le long des quais et que ferme l'écluse de la Monnaie, frangée d'écume blanche, nous suivons le grand bras de la Seine où la Conciergerie mire ses hautes tours pointues. Sous les morsures delà pluie, des vents, de la poussière et de l'humidité, une sorte de lèpre noirâtre s'est inégalement répandue sur les vieilles pierres qui forment le mur de soutènement du quai de l'Horloge, devant la Conciergerie et le Palais de Justice. Les unes ont blanchi, d'autres se sont colorées, modifiées, striées; un travail indéfinissable et bizarre s'est produit,
et du quai de la Mégisserie, à travers la Seine, en clignant des yeux, on peut facilement, avec un peu d'imagination, reconstituer un prodigieux panorama de Ville Orientale... des tours, des châteaux- forts, des minarets s'élèvent pour ainsi dire méthodiquement, l'œil arrive à percevoir distinctement des rues, des places, des maisons, une folle architecture se précise, une topographie s'établit... que de fois nous nous sommes amusés, quelques amis et moi, à voyager dans cette ville de rêve, située entre la berge de la Seine et le parapet du quai de l'Horloge !
En face, c'est le théâtre du Châtelet dont un ami disait à Hostein, son premier directeur, en 1862:
« Quelle position unique ! cette salle immense pour te ruiner, en face le Tribunal de commerce pour déposer ton bilan et le Palais de justice pour être condamné, — à tes pieds la Seine pour te jeter à l'eau !... tu aurais beau chercher, tu ne trouveras jamais mieux ! »
Devant le théâtre, la Victoire dorée qui couronne l'élégante fontaine du Palmier — élevée par Napoléon Ier à la gloire de l'armée d'Egypte — se détache lumineuse sur la silhouette violacée de la tour Saint-Jacques, et nous arrivons alors au charmant bouquet de peupliers, de saules pleureurs et de frênes qui, si joliment, ombrage le petit port ouvert au pied de l'Hôtel de Ville. Plusieurs préfets de la Seine ont attaché leur nom à la grande ville : le baron Haussmann a détruit des merveilles d'art, mais il a su apporter la lumière, l'air et la santé dans
des coins de misères physiques et morales: MM. de Rambuteau et Poubelle voient leur souvenir lié à l'hygiène de la capitale ; M. de Selves a choisi la tâche élégante de doter Paris de frais ombrages et, avec un eroût parfait, il a su offrir de beaux bouquets de feuilles vertes aux jolies Parisiennes de 1906. Alors que les ingénieurs — vandales coalisés — abattent les vieux arbres, qui faisaient jadis de Paris le plus délicieux des jardins, infatigable, souriant, M. de Selves s'efforce de réparer leur œuvre néfaste, et les rives de la Seine, grâce à lui, conserveront leur incomparable ceinture fleurie.
Sur notre droite, plus loin que le Tribunal de commerce — un vilain bâtiment carré dont le dôme écrasant évoque l'idée d'un ballon captif — les laides toitures de zinc du marché aux fleurs et les sombres murailles grises de l'Hôtel-Dieu remplacent bien tristement le grouillis pittoresque des rues anciennes de la Cité, qui jadis s'éboulaient joyeuses jusqu'aux berges de la Seine. Devant nous le quai Bourbon et l'île Saint-Louis se dressent comme une magique apparition, et derrière nous c'est Notre-Dame : nous voyageons entre deux splendeurs.
Les quais que nous côtoyons, ces quais glorieux couronnés de boîtes de bouquins et ombragés d'arbres verts où pépient les moineaux de Paris se déroulent magnifiquement. Des bateaux chargés de voyageurs, des remorqueurs, des barques, de grands chalands nous croisent, et sur les berges, à côté des bureaux d'octroi,
des ports de débarquement, des bains froids, des pontons bariolés d'affiches, la plus étrange des populations exerce cent bizarres industries : on tond les chiens, on rase les mariniers, on carde les matelas, on négocie des bouts de cigare, on vend des asticots aux inlassables pêcheurs à la ligne qui se disputent des bouches d'égouts puants ; des débardeurs, le torse nu, traversent d'un pas rythmé, en portant de lourds fardeaux, les frêles planches qui relient les bateaux aux berges ; des tireurs de sable semblent charrier de l'or mouvant ; des femmes sortent des lavoirs ; on charge des haquets, on roule des tonneaux..., et les douaniers surveillent tout ce monde de travailleurs, — pendant que le long des berges d'incorrigibles gouapeurs ronflent affalés sous le soleil.
Dépassant l'arcade Bretonvilliers et la pointe extrême de l'île Saint-Louis — nous longeons la Halle aux Vins — ces « catacombes de la soif » (1). A notre gauche, le pont de l'Estacade coupe la Seine de sa barrière de poutres noires, près du monument élevé à l'illustre sculpteur Barye, par la piété de ses admirateurs, à la place même où ce sublime artiste, méconnu, bafoué, saisi par ses créanciers, venait à l'heure du crépuscule, au sortir du Jardin des Plantes ou de son modeste atelier du quai d'Anjou, oublier ses souffrances devant l'admirable panorama de Paris, — ce Paris versatile qui, trop tard, devait saluer en lui l'un des plus nobles maîtres de l'Art contemporain !...
(1) E. et J. de Goncourt. « Manette Salomon », tome I.
Arrêtons-nous au pont d'Austerlitz, devant la grille du Jardin des Plantes, le vieux, le délicieux Jardin des Plantes de notre enfance, tout embaumé de fleurs de pommiers, de pruniers, d'amandiers...
Là-bas, dans les lointains mauves, c'est Bercy; plus près, étape tragique qui clôture ce grand Paris plein de fièvres, de haines, de convoitises, de passions, de folies, c'est le noir, le lugubre dôme de la Salpêtrière, qui, comme un phare de misère, domine tout ce triste quartier... la Salpêtrière où l'on enferme « les femmes plus folles que les autres » a dit Goncourt... plus loin, Charenton, dédié aux hommes !
Ce serait la triste fin d'un bien glorieux voyage, si l'horizon lumineux strié de fumées, de rayons, et de soleil ne nous parlait d'espoir joyeux, de travail et de beauté !