LE PONT DE L ESTACADE
Gravure de A. Lepère, tirée du Harper's Magazine.
La place du Parvis. — La rue Chanoinesse. La Tour Dagobert.
e 19 octobre 1784, le coche d'eau qui, de Bourgogne, I amenait en cinquante heures les voyageurs à Paris, s'amarra comme de coutume au port Saint-Paul — en amont du pont de la Tournelle — et, perdus dans la foule des débarquants, cinq jeunes provinciaux, sous la surveillance d'un Frère minime, franchirent l'étroite planche reliant le bateau à la berge encombrée de voyageurs, de porteurs, de mariniers, de malles, de tonneaux, de bois flotté : c'étaient cinq élèves du collège préparatoire de Brienne que l'on conduisait à l'Ecole royale militaire de Paris pour y terminer leurs études et y gagner le grade d'officier. Le plus petit, le plus mince de ces cadets, qui ouvrait de grands yeux effarés sur cet éblouissant Paris, eut ainsi pour première vision les deux
tours de Notre-Dame, l'admirable Notre-Dame où vingt ans plus tard, le 2 décembre 1804, officiant pontifîcalement, le Pape Pie VII, entouré de cardinaux, d'évêques, ' de maréchaux, de généraux, de tous les grands corps de l'Etat, au bruit des salves d'artillerie, au son des cloches, devait patiemment attendre devant le portail pavoisé le petit écolier de Brienne, qui ce jour-là s'appelait l'empereur Napoléon, et allait ceindre la couronne des anciennes monarchies françaises!
Notre-Dame s'était modifiée, agrandie en même temps que se modifiait et s'agrandissait Paris (j). Le Pape Alexandre III en avait posé la première pierre en 1163 sur les ruines de deux chapelles, Saint-Etienne et Sainte- Marie, construites elles-mêmes sur l'emplacement d'un temple voué par les Romains à Jupiter, comme en témoignaient les débris d'un autel, élevé sous le règne de Tibère par les soins des navigateurs Parisiens. On y travailla longtemps ; elle n'était pas terminée en 1247 ; Philippe le Bel y pénétra à cheval en 1304, revêtu de l'armure incomplète, sans haubert ni jambières, qu'il portait à Mons-en-Puelle, où il avait victorieusement repoussé une surprise furieuse des Flamands. Une statue équestre érigée devant l'autel de la Vierge évoquait ce grand souvenir. Tous les notables événements de
(1) Ce fut l'évèquo Maurice de Sully qui résolut d'élever une seule et magnifique église sur les ruines des deux autres. Secondée par la foi, l'ardeur et le génie, son entreprise réussit pleinement et en un temps relativement fort court.
Abbé Duplessy (Paris- Religieux.)
l'Histoire de France avaient été célébrés à Notre-Dame (*) . Henri IV y vint entendre le 22 mars 1594 la fameuse messe « que vault bien Paris ». Il s'y rendit en grand cortège; Vitry et d'O, qui le précédaient, avaient fait jeter en Seine vingt-cinq ou trente mutins, ligueurs incorrigibles ; ce fut une très belle fête ! Louis XIII, étonné et ravi, y avait remercié le Ciel de lui accorder un héritier après vingt-trois ans de mariage. Louis XIV y fêta toutes les victoires remportées par ses généraux et le maréchal de Luxembourg, après une moisson de drapeaux arrachés à l'ennemi, mérita le surnom glorieux de « Tapissier de Notre-Dame ». Le 10 mars 1687, Bossuet y avait prononcé l'oraison funèbre du Grand Condé. Louis XVI, Marie-Antoinette, Madame Elisabeth étaient venus en 1784 rendre grâce de la naissance d'un dauphin. Puis la Révolution avait éclaté et tout d'abord respecté Notre-Dame. Le 27 septembre 1789, Claude Fauchet,dans une allocution enflammée, y bénit tous les drapeaux de la garde nationale rassemblés autour de l'autel : c'est
(1) 10 Août 1239. — Saint-Louis apporte à Notre-Dame la couronne d'Épines.
21 Mai 1271. — Obsèques de Saint-Louis. 10 Avril 1302. — Les premiers Etats Généraux se tiennent à
Notre-Dame.
17 Novembre 1431. — Henri VI d'Angleterre est couronné roi dj
France dans la cathédrale de Paris.
4 Avril 1560. — Couronnement de Marie Stuart 10 Février 1638. — Vœu de Louis XIII.
23 Octobre 1668. — Abjuration de Turenne.
Abbé Duplessy (Pans-Religieux).
encore l'âge d'or ; mais, après avoir célébré le « Bon Dieu jacobin », après avoir communié avec des «hosties tricolores », après avoir écrit dans le 33e numéro des « Lettres b... patriotiques » : «Non, le Père des Humains ne peut être aristocrate, Tarc-en-ciel qui couronne sa tête majestueuse n'est-elle pas une assez belle cocarde patriotique aux couleurs de la nation? », après avoir exigé l'ouverture des tabernacles : « Il ne faut pas que notre Bon Dieu soit renfermé, il doit être libre comme nous-mêmes », la Révolution modifia ses sentiments et les églises furent fermées à la religion : Notre-Dame est affectée au culte de la Raison que représentent avec grâce et majesté Mme Momoro, la femme de l'imprimeur, ou Mlle Maillard, de l'Opéra.
On brûle, le 10 novembre 1793, devant le portail, les bréviaires, les missels, l'Ancien et le Nouveau Testament, puis Ton pénètre dans l'église : le décor est imposant. Dans la nef s'élève une montagne couronnée par un temple, de chaque côté des bustes de philosophes, sur le versant un rocher portant un autel circulaire où brûle le flambeau de la vérité; deux rangs de jeunes vierges encadrent la Déesse, et l'assistance, « pénétrée d'émotion, jure d'être fidèle à la Divinité ». Mais le triomphe de la Raison est, une fois de plus, éphémère et son temple, d'abord loué à un marchand de futailles pour y remiser ses barriques vides, reste fermé jusqu'en 1802.
Depuis, la grande métropole est demeurée mêlée
à toutes les joies, à toutes les fêtes, à tous les deuils de Paris et son aspect extérieur ne s'est guère modifié («).
ïl n'en va pas de même de ses entourages. Autrefois Notre-Dame s'élevait entre deux édifices symbolisant la religion et la charité : le cloître occupait toute la partie gauche de la cathédrale dont il était le prolongement, avec son entrée spéciale, la petite porte rouge, qui existe encore; l'archevêché remplissait la partie droite. Sous la Terreur, ce fut l'infirmerie des prisonnières malades, amenées de la Conciergerie ; ce fut surtout le dépôt des malheureuses, condamnées à mort, qui invoquaient l'état de grossesse pour se soustraire à l'échafaud. L'archevêché, saccagé à maintes reprises, disparut en
Jusqu'en 1868 s'étendait devant Notre-Dame une petite place, un peu étroite peut-être, mais de noble allure. Les grands bâtiments de l'Hôtel-Dieu, de l'archevêché, du parvis formaient à l'entrée de la cathédrale un cadre harmonieux fait de leurs vieux palais de pierre. Là se déroulait la pompe des processions. Rosa Bonheur se souvenait toujours de la profonde impression qu'elle avait eue en voyant « Charles X avec son profil de cheval »
(1)30 Janvier 1853. — Mariage de Napoléon III.
4 Juin 1871. — Funérailles des victimes de la Commune. 1" Juillet 1894. — Obsèques du président Carnot. 23 Février 1899. — Obsèques du président Félix Faure.
Abbé Dutlessy {Paris-Religieux.)
conduire devant PHôtel-Dieu la procession royale à la fête de saint Louis, accompagné de la duchesse d'Angoulême, de la duchesse de Berry, de toute sa cour; aux chants des hymnes, le Roi s'avançait sous le dais empanaché, la couronne en tête, portant gravement le globe et le sceptre, un manteau d'hermine fleurdelisé sur les épaules ; des huissiers l'escortaient, soutenant sur des coussins les insignes de la royauté et les clefs de la ville de Paris ; les gardes du corps, genou en terre, faisaient la haie.
On a supprimé ce décor charmant : la place du Parvis n'existe plus; c'est aujourd'hui un steppe immense, glacial en hiver, torride en été, bordé d'un côté par le nouvel Hôtel-Dieu qui a l'air d'un abattoir et de l'autre par un maigre jardinet d'où émerge une lourde statue de Charlemagne contemplant avec effroi les désolantes perspectives de la caserne de la Cité, dont la laideur décourage toute critique. L'Hôtel-Dieu bâti sur l'emplacement de ce jardin était d'un aspect rébarbatif et de terribles légendes couraient sur ces salles de mort où les malades étaient entassés à ce point que le même lit renfermait jusqu'à quatre fiévreux ; c'était avec effroi que l'on apercevait ces murs noirs et sinistres s'ouvrant sur la Seine par des arcades effritées et par les « cagnards », ruines pittoresques et sordides dontMeryon nous a laissé d'impressionnantes eaux-fortes.
La pointe Notre-Dame tout entière, — Hôtel-Dieu, archevêché, cloître — élevée sur la Seine même, sans
quais, était à pic sur l'eau, où se reflétaient ses murs, ses
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jardins, ses fenêtres et ses lumières. Autour de Notre- Dame s'était groupée une population conventuelle, monacale, dévote : prêtres, capucins, abbés prêcheurs, chantres, bedeaux, emplissaient non seulement la cathédrale, mais les dix petites chapelles blotties sous son ombre immense. On imagine le métallique et assourdis-
M. Potémont, dfcl.