‹ Promenades dans ParisChapitre 25 sur 70 · RUE CHANOINESSE · texte numérisé non relu

RUE CHANOINESSE

D'après une aquarelle de Houbron, 1906.

ménagères chargées de paquets gravissent ces marches où d'élégants cavaliers empanachés firent autrefois sonner leurs éperons de fer ; les aigres relents d'un hareng saur retourné sur un fourneau à pétrole succèdent aux fumets des plantureux repas dévotement élaborés en l'honneur de gras et opulents prélats.

Par la rue Massillon gagnons la rue Chanoinesse qu'illustra le grand Balzac. En l'élisant pour y loger Mme de La Chanterie, Balzac avait trouvé le cadre exact et précis qui convenait à son énigmatique héroïne : Mme de La Chanterie, c'était Mme de Combray, la conspiratrice incorrigible, la mère de cette étonnante Mme Acquêt, guillotinée à Rouen sur la place du Vieux-Marché le 6 octobre 1809, pour avoir, « vêtue en hussard » (*), participé aux hardis coups de main tentés sur les malles-poste transportant l'argent du gouvernement! Jamais d'ailleurs Mme de Combray n'habita Paris, mais Balzac a si ingénieusement combiné le décor entourant cette vieille dame retirée du monde, vivant de rêves et de souvenirs, que la rue Chanoinesse est comme imprégnée de ces légendes ! (2) Lors du grand branle-bas qui, à la fin du second Empire, éventra tout le quartier, la rue Chanoinesse fut

(1) G. Lenôtre. Tournebut (Perrin, éditeur).

(2) Une heureuse coïncidence fait que M. André Hallays, le très éniinent historien, écrivait hier : « A peine débarqués dans une ville où Baliac situa un de ses romans, vous avez coutume de partir à la découverte des quartiers qu'il a décrits, des maisons où il a logé ses héros, et, qu'il vous advienne de rencontrer un vieillard, vous êtes

presque épargnée f1). Encaissée, étroite, sinueuse, elle nous donne l'impression très nette de ce qu'étaient ces rues humides et silencieuses que Timmense cathédrale de Paris noyait dans ses grandes ombres; les demeures y sont tristes et grises, quelques antiques hôtels du dixseptième siècle où se sont installés de rares commerçants, mettent une "note vivante dans ce décor vieillot. Pénétrons au numéro 18: Une des plus importantes maisons industrielles de Paris y a remisé ses dépôts; la cour vitrée est encombrée de machines agricoles, de tables, de chaises, de bancs de jardin ; au fond s'ouvre une porte basse : c'est l'entrée d'une petite tour du quinzième siècle, la tour Dagobert.

Gravissons l'escalier de briques disjointes qui conduit à une étroite plate-forme et nous jouirons alors de la plus admirable des visions. A quelques mètres de nous, encore dans le bourdonnement des voix, des murmures, des cris, barrant Paris de sa masse de pierre, immense et

prêts à lui demander si, dans son enfance, il n'a pas connu les personnages mis en scène par l'écrivain. Car vous êtes convaincu que ces personnages ont existé ailleurs que dans la cervelle de Balzac. C'est un jeu fort amusant, et la gloire de Balzac n'y court aucun risque, — bien au contraire ». — Le Journal des Débats : « En flânant » 12 octobre 1906.

(1) La rue Chanoinesse comporte encore d'autres souvenirs. L'érudit M. de Rochegude dans son Guide Pratique à travers le vieux Paris note: « Le cardinal de Retz habita, dit-on, au n° 17. — 16. Emplacement de la maison de Racine. — 14. Maison de Bichat. — 10. Emplacement de la maison de Fulbert, l'oncle terrible d'Héloîse, l'amie d'Abailard. »

radieusement belle, Notre-Dame émerge d'une masse de toits plats, noirs, gris ou bleutés et les majestueuses silhouettes de ses tours se détachent énormes sur le ciel ; les clochetons, les rosaces, les angles des tourelles accrochent la lumière et semblent constelbr de points d'or la vieille cathédrale de Paris ; à travers les contreforts les lointains bleus apparaissent, s'estompent et fuient très loin ; des vols de corneilles tourbillonnent en criant autour de la flèche ou des toits fleuris, et les étranges bêtes d'Apocalypse que les sculpteurs des temps passés ont accoudées aux balustrades des tours, se penchent grimaçantes et narquoises sur ce grand Paris qui s'agite au-dessous d'elles.

C'est un éblouissement de sculptures, de pignons, de cheminées, de ponts, de rues, de bouquets d'arbres verts; puis les contours s'imprécisentet se confondent à l'horizon où se découpent le Panthéon, les tours de Saint-Sulpice et de Sainte-Glotilde. De l'autre côté brille la Seine, traînée d'argent lumineuse et mouvante, la Seine que sillonnent les remorqueurs, les bateaux-mouches, les barques, et où l'œil plonge jusque dans les grands chalands chargés de pommes ou de pierres meulières que recouvrent des bâches grises, le long du port aux Pommes.

Quittons cette curieuse tour Dagobert, et, par la rue de la Colombe — où passait autrefois l'enceinte gallo-

romaine de la Cité, — terminons notre promenade par une visite aux ruines de la chapelle Saint-Aignan, 19, rue des Ursins. un obscur sanctuaire fondé au douzième

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