LE PORT AUX POMMES
D'après une eau-forte originale de A. Lepère.
siècle par l'archidiacre Etienne de Garlande ; saint Bernard y prêcha, dit-on. Ce fut pendant la Terreur un refuge de prières ; des prêtres réfractaires> sous les plus
bizarres déguisements, ouvriers maçons, garçons marchands de vin, gardes nationaux, vendeurs des quatresaisons, marchands d'habits, commissionnaires, y disaient secrètement la messe aux nombreux fidèles que n'effrayèrent jamais les « rabatteurs » de Fouquier-Tinville ni les « porteurs d'ordres » des Comités révolutionnaires. Quelques pas sur la droite nous amènent au quai aux Fleurs: les bottes de giroflées, de jacinthes, de pensées, de muguet s'entassent le long des parapets grisâtres, et ces belles fleurs aux doux parfums semblent amoncelées — comme pour une offrande — au pied de la vieille tour Dagobert, d'où l'on peut si curieusement contempler cette incomparable merveille : Paris !
La coup du Mai. — La buvette du Palais.
ous un porche de pierre cintré, derrière d'épais bar- 1 reaux, à droite du grand escalier qui monte au Palais de justice, et comme étouffée sous ses assises monumentales, s'enfonce une petite cour carrée, humide et sombre, reliée par neuf marches au sol de la cour du Mai. Il y a quelques années, les larges pavés qui la garnissaient étaient encore revêtus de cette patine verdâtre particulière aux dalles des cloîtres abandonnés, des moisissures les encadraient; c'était lugubre, et presque sépulcral. Une porte grise, basse, vermoulue, disjointe, protégée par une double grille rouillée, apparaissait dans le fond, hermétiquement close ; une rampe de fer datant de Louis XVI serpentait le long des marches usées. Ceux qui savaient de quels drames effroyables cette Cour évocatrice avait été le théâtre venaient, pleins d'émotion et de respect, rêver longuement dans ce carré de pierre.
Aux heures sinistres de la Terreur, c'avait été l'unique guichet de la Conciergerie!
Alors, dès neuf heures et demie du matin, c'est-à-dire dès l'ouverture du Tribunal révolutionnaire, la crête du mur dominant cette cour basse était envahie par une foule hurlante et vociférante d'hommes et surtout de femmes, qui venaient, comme pour un spectacle, s'installer sur les marches de l'escalier du Palais, d'où si commodément on pouvait assister à la tragédie qui se jouait à la porte de la prison.
Les rires convulsifs, les cris de joie signalaient Papparition des fiacres déposant des prévenus qu'on venait écrouer, et les aboyeurs de guillotine et les tricoteuses de clubs dévisageaient avidement ces malheureux qu'escortaient des policiers, des hommes à pique montés à côté du cocher, des agents de Comités, des porteurs d'ordre de Fouquier-Tinville ; par contre, on acclamait les jurés « solides », les « feux de file » comme Trinchard, Villate, le ci-devant marquis d'Antonnelle ou cet Antoine Roussillon qui signait, sans hésiter : « Roussillon, juge guitlotineur » ! Mais, le grand mouvement se produisait vers trois heures et demie, à l'arrivée des charrettes; on les comptait, et quel désappointement quand il ne s'en présentait que deux ou trois, car l'on savait que chaque matin, devançant l'audience, le bourreau Samson venait prendre les ordres de l'accusateur public qui, avant même tout jugement, indiquait, en se curant les dents, le nombre de ceux qui « iraient là-bas » ; là-bas c'était
la guillotine, et les charrettes à 20 francs pièce — dont 5 francs de pourboire — étaient commandées en conséquence!
Vers quatre heures, un par un, les condamnés sortaient