LA CONCIERGERIE ET LE PONT D AKCOLE
de 1793 sont remplacés par un enduit bitumé : c'est vulgaire, c'est laid, c'est odieux; supprimées les étroites fenêtres qui éclairaient à gauche le greffe et à droite la loge du concierge, cette antichambre de la mort où agonisèrent tant de victimes ; à la ferraille les barreaux et les grilles où se cramponnèrent tant d'illustres condamnés, et la porte de la grande geôle révolutionnaire — d'où la Reine eut un tel haut-le-cœur en apercevant ja charrette attelée d'un cheval blanc, alors que sa fierté espérait l'aumône du carrosse de Louis XVI, — cette porte où s'accrocha la robe de Mme Roland, aujourd'hui refaite, repeinte, revernie et ornée de glaces, s'ouvre sur un vulgaire café-restaurant avec téléphone, buvette et déjeuners à prix fixel
C'est là que nous étions réunis l'autre matin, conviés par un de nos plus distingués avocats, et avec une pieuse émotion nous évoquions, dans ce prosaïque décor, tous les drames angoissants de jadis.... A travers la fumée bleue d'un cigare on apercevait la rampe en fer forgé encadrant l'escalier qu'avait gravi, « en bonnet de fil sans barbes ni marque de deuil », Marie-Antoinette, le 16 octobre 1793, vers dix heures et demie du matin ; « elle soupirait en levant les yeux vers le ciel, mais retenait ses larmes prêtes à couler », et sa dernière dame d'atours avait été Rosalie Lamorlière, cuisinière de la
femme du concierge Richard, une humble fille qui disait plus tard : c< Je la quittai sans oser lui faire mes adieux ni une seule révérence, de peur de la compromettre ou de l'affliger » (*).
On accroche des chapeaux et des toques d'avocats le long des murs supportant autrefois les casiers ou s'entassaient les hardes, les pauvres souvenirs laissés par les suppliciés ; nous étions assis sur des banquettes1 de molesquine capitonnée à la place où s'allongeait le banc de bois, scellé au mur, sur lequel se plaçaient les! condamnés attendant leur tour pour « la toilette », — cette toilette qui se faisait là où se dresse maintenant un' poêle de tôle vernie, surmonté d'un vase de faïence en imitation d'imitation !
D'ailleurs cette salle vulgaire de restaurant a gardé l'ancienne disposition de 1793 : alors elle formait deux
(1) Dans les curieux « Mémoires de l'Internonce à Paris pendant la Révolution » Mgr de Salamon raconte que le concierge Richard fut pour lui plein d'humanité . « ... Vous aurez un poêle dans votre chambre et vous coucherez sur les deux matelas de cette pauvre femme - il parlait de la Reine — qui est morte sur l'échafaud... ils m'ont coûté bien cher, c'est pour les avoir achetés que j'ai fait six mois de prison aux Madelonnettes...
« Un matin, je vis, comme ma porte s'ouvrait, un carlin entrer dans ma chambre, sauter sur mon lit, en faire le tour et s'en aller. C'était le carlin de la Reine, que Richard avait recueilli et dont il prenait le plus grand soin. Il venait de la sorte pour flairer les matelas de sa maîtresse. Je le vis faire ainsi tous les matins, à la même heure, pendant trois mois entiers et malgré tous mes efforts je ne pus jamais l'attraper. » — Mémoires de Mgr de Salamon, pp. 280-281.
pièces séparées par une cloison ouverte; la première, à droite, communiquait directement avec la prison par
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