‹ Promenades dans ParisChapitre 29 sur 70 · VA · texte numérisé non relu

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Croquis original de M. Victorien Sardou. PLAN DE LA CONCIERGERIE

une porte à guichets que remplace aujourd'hui uneétagère chargée de pommes, de poires, de soucoupes,

de pots de moutarde et de jambons entamés, — c'était la loge du concierge; la seconde, à gauche, coupée en deux par une rangée de barreaux de bois, formait le greffe. Du côté de la fenêtre se tenaient les greffiers devant leurs registres ; dans le fond, avec les prêtres constitutionnels de service, les condamnés, les cheveux coupés ras, les mains liées, attendaient qu'on vînt les appeler pour monter sur la charrette, si bien que les arrivants, pendant les formalités d'écrou, pouvaient échanger quelques mots avec les victimes prêtes pour î'échafaud ! Dans ses précieux Mémoires, le comte Beugnot nous dépeint ce « sépulcre animé », ces « matelas étendus sur le plancher où les malheureux moribonds ont passé leur dernière nuit »; il les a vus « dépouillés de leurs habits, le col préparé, mais fermes, pleins de mépris sur tout ce qui les approchait, s'essayant à des attitudes fières et dédaigneuses » (*). C'était à droite, dans la rotonde (ainsi nommée à cause d'une cloison demi-circulaire),

(1) Pour surcroît de supplice, un escalier qui conduit à je ne sais quelle salle du Palais est adossé à rinfirmerie.il faut que cet escalier conduise à une salle des tribunes du Tribunal révolutionnaire, car dès cinq heures du matin, tous les malades, qui pouvaient dormir furent éveillés en sursaut par le bruit des amateurs qui se pressaient, qui se battaient à qui aurait les premières places, et ce vacarme, effrayant à plus d'un titre, se renouvelait chaque jour et se prolongeait longtemps dans la matinée. Ainsi la première sensation qui frappait un malade à son réveil, c'était la crainte que ce ne fut pour le plaisir de dévorer ses derniers moments qu'on se battait au-dessus de sa tête!... — Souvenirs de 1193. — Mémoires du comte Bevgnot, t. I. p. 191. — Id. pp. 205-206.

que l'on remisait les paniers où venaient s'amonceler les chevelures blondes, brunes ou blanches tranchées par les valets du bourreau sous la surveillance de son aide Desmorets; là, les coiffeurs de la Cité et de l'Ile Saint- Louis fourrageaient dans les corbeilles, soupesant et estimant les tresses coupées, en faisant pour ainsi dire une valeur de bourse dont le prix variait suivant la quantité de marchandise offerte.... A la fin de la Terreur, à l'époque des grandes fournées, comme il y avait pléthore c'était tombé à rien !

Dans cette salle voûtée déjeunent maintenant des magistrats, des avoués, des avocats, la plupart en rabat et en robe ; tous sont pressés et, hâtivement, réclament le plat du jour : aujourd'hui c'est un cassoulet au parfum toulousain ; on rit, on fume, on discute, on prévoit les acquittements, d'amusants propos s'échangent.... « Oui, c'est pour la semaine prochaine — Poincaré contre Millerand, ce sera à payer sa place!... — Mieux que ça, à se faire condamner par dilettantisme!... » Un stagiaire arrive en coup de vent : « Dépêche-toi! il est midi et Chenu plaide à la Première, je ne veux pas rater ça... »

Des jurés compassés, plus graves que des magistrats, ont amené leur famille émue qui vient les contempler dans l'exercice de leurs fonctions. On leur désigne les célébrités du Palais; ils regardent, curieux, Henri-Robert absorber deux tasses de thé avant de monter aux Assises, on se montre Pierre Baudin, Maurice Bernard, Decori, Michel Pelletier, Vonoven, Brizard, et les garçons

moustachus, affairés, passent frénétiquement les plats.... « Pressez le camembert de M. le président!... — Une poire pour le substitut du 4... — Le café des avoués, au trot! » Des silhouettes d'avocats à la Daumier, des liasses de dossiers sous le bras, se découpent noires sur les baies lumineuses, des toques se saluent, on échange de brèves recommandations, des prières, on tente des excuses : « Il est plus bête que méchant. — Pauvre diable! je vous assure que c'est la faute de sa femme... »

Les rires clairs déjeunes stagiaires partent en fusées sous ces voûtes où furent échangés tant de déchirants adieux, et les habitués du Palais, greffiers, surveillants et clercs, font d'interminables parties de bridge ou de jacquet à la place même où, derrière une table encombrée de registres, s'érigeait le fauteuil de Richard, le concierge de la CoDciergerie, personnage important et notoire ! c'est de là que sa surveillance inquiète signalait aux guichetiers et aux geôliers les nouveaux venus : « Allumez le miston! » criait-il de sa voix autoritaire ; l'ordre se répétait et chacun s'empressait de dévisager — pour le reconnaître dorénavant — le « miston », c'est-à-dire le malheureux qui venait d'être écroué.

Des amis, des parents de détenus sollicitaient l'humanité des guichetiers près de la fenêtre où les débutants tâchent aujourd'hui d'obtenir une bonne presse, et quelques chats familiers, cherchant pâture sous les tables, rappellent — de très loin — les chiens féroces qui venaient eux aussi « allumer les mistons » dont ils

partageaient la garde avec les geôliers.... C'est une indéfinissable impression que d'évoquer, dans ce petit café bruyant et affairé, le souvenir tragique de tous les malheureux qui y ont agonisé ! et on se demande comment il a pu se faire qu'à notre époque un tel lieu, qui devait rester sacré pour tous les partis sans exception, fût à ce point transformé, bouleversé, profané, sans que personne ait protesté contre un si odieux vandalisme, contre un si brutal sacrilège !

Il y a bien des façons d'entrer au Dépôt de la Préfecture de police : la plus ordinaire et la moins souhaitable consiste à y pénétrer entre deux gardes municipaux ; nous pensons avoir choisi la meilleure en priant Me Henri- Robert, l'éminent avocat, de nous en ouvrir les portes. Rendez-vous avait été pris dans le Palais de Justice, au vestiaire de Mme Bosc, un des derniers salons où l'on cause. Ici pas de vain luxe; trois petites salles basses, étroites, encombrées de vêtements, de dossiers, de cannes, de parapluies, de chapeaux; le long des murs, pendues à des clous, des centaines de robes d'avocats frippées, noires, solennelles, et sur une planche, des toques, encore des toques, toujours des toques. Ce légendaire vestiaire est un des rouages familiers du Palais : les maîtres du barreau jeunes ou vieux, célèbres ou débutants, y reçoivent leur correspondance profession-

nelie, administrative ou folâtre ; les troublantes missives bleu-pâle voisinent avec de rebutantes enveloppes jaunes gonflées de papiers timbrés. Ce vestiaire est la sacristie poussiéreuse où les néophytes viennent endosser leur première « toge », l'aimable Mme Bosc leur offre du même coup un beau rabat bien blanc et un gracieux sourire, c'est leur entrée dans le temple de Thémis^).

Aujourd'hui le Palais est nerveux ; des groupes semblent conspirer dans les coins sombres, des mots d'ordre s'échangent à voix basse, — Ad augusta per augusta. — On nomme les membres du Conseil de l'Ordre. C'est le plus désirable des honneurs que d'être élu par ses pairs, ses camarades, ses compagnons de travail. Les avocats ont le juste souci de leur haute honorabilité professionnelle et savent tout le prix que comportent leurs suffrages. Or, les méritants sont nombreux et les places rares. Les secrétaires des « illustres » battent le rappel, pressent les hésitants, chapitrent les timides; les élus d'hier proclament les mérites de leurs collègues de demain, et la troupe serrée des robes noires se hâte d'aller voter dans l'étroite galerie de la « Première Présidence ».

L'aimable et spirituel bâtonnier, Me Chenu, sort en coup de vent, très rouge, soufflant... « Je n'en puis plus, il est deux heures, je meurs de faim... » Me8 Léon

(1) Depuis le jour où fut écrit cet article (18 juillet 1906), le vestiaire Bosc a été réuni au deuxième vestiaire, — le vestiaire Muller qui, dans les mêmes conditions, remplit les mêmes fonctions.

Renault, Ployer, Edmond Le Berquier, Brizard, Albert Danet, Martini, Décori, sont les centres d'imposants conciliabules. M9 Cruppi, le cigare à la bouche, très entouré, très gai, nous quitte pour aller endosser sa robe : « Attendez-moi, je vais voter, puis nous irons flâner dans le vieux Palais ». Mes Michel Pelletier, Georges Claretie, André Hesse et Tézenas rient et causent avec M" Villard et Audouin, les avoués « bien Parisiens », et les stagiaires émus contemplent les sept affiches apposées sur le mur indiquant les résultats des premiers tours de scrutin.

Abandonnant la fourmilière frémissante, nous grimpons des étages, nous en descendons, nous longeons des couloirs et suivons d'interminables souterrains éclairés le soir par des ampoules électriques et le jour par des meurtrières datant du xvie siècle : nous voici parvenus au Petit Parquet; là, M. Soubeyran de Saint-Prix, le très affable juge d'instruction, veut bien se faire notre érudit cicérone.

Notre petit groupe traverse vivement les longues galeries du Dépôt où ces souterrains aboutissent. Dans l'ombre des cellules grillées, des yeux brillants reluisent sur notre passage, des mains nerveuses s'agrippent aux barreaux de fer, et l'on devine dans ces regards aigus, suppliants ou anxieux, dans ces prunelles de bêtes forcées, des drames de colère, de terreur ou de haine ; mais la silhouette bien connue d'Henri-Robert et la gigantesque stature de l'excellent Albert Dussart, son

secrétaire, rassurent ces malheureux et les regards s'attendrissent... Devant nous, une porte surmontée de

cette déchirante inscription : Enfants égarés ou abandonnés, et c'est bien la pire des misères qu'abrite cette triste maison!

Dans le petit jardinet qui s'épanouit entre quatre murs sombres nous rencontrons une fillette pâle, avec des yeux de violette ; timide, comme résignée, elle attend sa maman qui « tout à l'heure va sortir de prison ». — Quelle tragédie dans cette phrase ! Nous nous regardons émus jusqu'aux larmes; l'enfant est là souriante, encore

l'entrée du dépôt

Dessin original d'Emile Bayard.

charmée des douceurs qui lui furent prodiguées. Par les soins paternels du Préfet de police, si tendre aux tout petits, elle a des chaussures neuves, de beaux jouets et un mouchoir, un vrai mouchoir, en toile, qu'elle brandit comme un trophée... Nous parcourons cet asile de détresse où des mains de femmes douces et charitables se sont efforcées de masquer les tristesses avoisinantes ; Polichinelle préside un dortoir où s'alignent dix minuscules couchettes, et Guignol érige son théâtre et sa potence sur une cheminée où évoluent des régiments de soldats de plomb...

Nous reprenons le chemin du Palais par ces longs souterrains qui se déroulent sur plus de deux cents mètres ; nous y croisons des détenus encadrés de gardes, c'est une navette incessante, un continuel va-et-vient entre le Dépôt et le Petit Parquet; puis, au débouché, nous retombons dans les couloirs où la fièvre électorale continue à sévir. Quelle sera l'issue du vote, on discute, on dispute et nous entrevoyons, congestionnés et furieux, deux vieux « chats fourrés » qui roulent des yeux terribles et exhibent des dentiers flamboyants... Des bravos retentissent. « Maurice Bernard est nommé ! » Triple hourra!...

Me Cruppi, qui était allé « introduire une conciliation chez le président du Tribunal » nous fait à son tour les honneurs de ce vieux Palais qu'il connaît si bien. Nous

circulons à nouveau dans de zigzagants corridors et arrivons enfin devant la Première Chambre de la Cour. Située entre les deux tours pointues donnant sur le quai, dont elle n'est séparée que par une salle de délibérations, ce fut jadis la Chambre dorée, la « Grand'Chambre » du Parlement de Paris; construite sous Louis XII, elle s'enorgueillissait d'un plafond aux caissons « dorés d'or aussi fin que ceux des ducats de Hollande » ; les murs étaient tendus de velours bleu « à fleurs de lis d'or relevées en bosse » ; les hautes fenêtres à vitraux n'y laissaient pénétrer « qu'un demi-jour empreint des plus riches teintes; au fond de la salle, un grand tableau avec sentences de l'Écriture sous le" crucifix ». — Toute l'histoire de France a passé là ! — François Ier y tint un lit de justice; le maréchal de Biron y fut condamné à mort, et en 1614 le Parlement y proclama la majorité de Louis XIII. Le 16 août 1655, Louis XIV, survenant à franc étrier de Vincennes, pénétra en habit de chasse et tout botté dans la Grand'Chambre. Il se plaça sous le dais, toujours dressé dans le coin de gauche, et ordonna tout net d'enregistrer les édits « sans les discuter à l'avenir ». Puis il sortit et ne reparut plus au Palais pendant les soixante ans de son règne. Juste revanche des choses d'ici-bas : dans la salle où s'était déroulé ce coup de force se tint, le 12 septembre 1715, le lit de justice où fut cassé le testament du Roi-Soleil en faveur des princes légitimés. Le petit Louis XV, âgé de cinq ans, mais déjà décoratif, présidait la séance, assis sur

des coussins fleurdelisés, sous la surveillance de sa gouvernante, Mme de Ventadour; à ses pieds le Régent, les ducs et pairs, le Parlement... Sous Louis XVI on s'y dispute, on s'y bat; c'est au Palais que commence la Révolution.

En 1791, changement de décor : un plafond lisse masque la voûte fleurie de Louis XII, et sur les murs on gratte les armoiries inconstitutionnelles. Arrachées les tentures subversives! enlevé le retable clérical! au feu le dais du lit de justice ! L'ancienne Chambre dorée deviendra le 10 mars 1793 le Tribunal révolutionnaire et les architectes républicains en feront une grande salle sinistre, lugubre, — la salle de l'Égalité. Dans le fond, au milieu du mur, le buste de Socrate, encadré plus tard par ceux de Marat et de Lepelletier ; le président siège au-dessous, sur une estrade, tournant le dos à la Seine; à sa droite les jurés, à sa gauche, entassés sur des gradins, les accusés... et quels accusés!... Toute l'ancienne France, les ducs, les maréchaux, les évêques, les princes, Charlotte Corday, les Girondins, Mme Roland, ont, par centaines, subi là un simulacre de jugement avant de partir place de la Révolution ou Barrière-Renversée. C'est le garde-manger de la guillotine. Dumas, Hermann ou Coffînhal président, et Fouquier-Tinville requiert en frac noir, la tête couverte d'un chapeau de feutre à la Henri IV empanaché de plumes noires audessus d'une large cocarde tricolore; tous portent au

cou, suspendues par des rubans également tricolores, les médailles emblématiques de leurs fonctions de juge ou d'accusateur public, et, par les fenêtres ouvertes à gauche du président, on aperçoit le toit pointu de la tour de l'Horloge.

C'est là que le 14 octobre 1793, au petit matin, fut appelée « l'affaire de la veuve Capet ». La reine de France avait été amenée de son cachot au tribunal, llermann présidait. Parmi les jurés on comptait : Deydier, serrurier ; Grenier-Trey, tailleur ; Gannay, perruquier; Jourdeuil, ex-huissier; Trinchard, menuisier; Ghatelet, peintre; Antonelle, ex-marquis; Fouquier, les yeux féroces sous ses grosses touffes de sourcils noirs, fulminait contre celle qu'il comparait « à Messaline, à Frédégonde, à Marie de Médicis... » et il était réservé à l'ignoble Hébert de grandir encore Marie-Antoinette en essayant de l'avilir par d'infâmes accusations... Les débats, commencés à huit heures du matin, continuèrent sans interruption jusqu'à quatre heures de l'après-midi ; suspendus pendant une heure, ils reprirent jusqu'au lendemain, quatre heures du matin ; si bien que, sauf un instant de relâche, ils durèrent environ vingt heures consécutives ! (')

(1) « Pendant qu'on pesait ainsi sa destinée, Marie-Antoinette promenait ses doigts sur la barre de son fauteuil avec l'apparence de la distraction et comme si elle eut joué du piano ». (Hist. parlementaire, t. XXIX, p. 409.)

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Collect. do Musée Carnavalet.

La nuit fut sinistre : quelques fidèles seuls restèrent, mêlés à des furies et à des aboyeurs de guillotine, pour veiller « l'agonie de la Royauté ». Le silence n'était troublé que par le passage d'émissaires qui, de quart d'heure en quart d'heure, portaient à Robespierre les détails circonstanciés de cette longue séance... Enfin, à a lueur des lampes fumeuses, l'arrêt fut prononcé, et les gendarmes firent évacuer la salle du tribunal, pendant que l'on reconduisait à son cachot de la Conciergerie — par la petite porte qui s'ouvre encore aujourd'hui près du poêle, à gauche — Marie-Antoinette, qui devait être guillotinée à midi un quart; Fouquier se jetait tout habillé sur un lit de camp et les jurés harassés attendaient le jour à la buvette, autour d'un souper commandé d'avance!...

C'est le souvenir sanglant de tous les fantômes qui sont venus agoniser ici que nous évoquons dans cette salle où rien ne rappelle le décor dramatique d'autrefois. Les caissons du plafond, de nouveau visibles, sont plus dorés que jamais et cadrent mal avec la banale simplicité du tribunal ; la pièce, tronquée du côté de la Seine, a perdu ses majestueuses proportions.

Jadis on y coupait des têtes, — aujourd'hui l'on y sépare des ménages mal assortis... c'est beaucoup moins tragique, et parfois ça se recolle !

l est neuf heures, un radieux soleil dore Paris ; sur le quai aux Fleurs, où c'est jour de marché, à quelques mètres du Palais de Justice, derrière la vilaine bâtisse du Tribunal de Commerce, les campagnardes expulsées des kiosques par les travaux de construction du Métro, ont déposé leurs bourriches fleuries le long des trottoirs. Les géraniums rouges, roses, pourprés, les calcéolaires, les héliotropes, les hortensias, les flochs, les pétunias, les résédas et les jasmins, tassés au hasard, composent le plus fulgurant, le plus admirable, le plus imprévu des tapis d'Orient, qui s'étale devant une barrière de planches grises, l'entrée d'un chantier en pleine activité. C'est la future station de la Cité, d'où partira le tube qui, passant sous la Seine à 25 mètres de profondeur, reliera la rive droite à la rive gauche. Descendons un glissant escalier de bois plus raide qu'une échelle de meunier nous voici sur la berge du fleuve.

Un étonnant et imprévu spectacle se déroule devant nous qui rappelle certaines gravures japonaises où le

grand artiste Hokousaï a représenté en d'étranges décors « les cent vues de Fouziyama», la montagne sans pareille de Yedo. A travers une forêt de poutres sombres, croisées, arc-boutées, formidables, dans le jour clair, limpide et bleu, passent en un frémissement léger, des barques, des chalandsv des remorqueurs, des bateaux-mouches ; au loin la Renommée de la place du Châtelet met une étincelle d'or sur la masse verte des arbres, et dans le ciel se découpe un immense Paris mauve que domine la majestueuse silhouette de la tour Saint-Jacques. Au premier plan émergent de larges tuyaux rouges à demi engagés dans l'eau, ce sont les cheminées d'aération et de descente nécessaires aux ouvriers qui travaillent sous la Seine; à travers les remblais humides, des gouttes d'eau sale pleuvent sur nos têtes, et cependant nous restons là, admiratifs, comme rivés à ce sol fangeux. Nos pieds posent sur des planches gluantes de boue, à travers leurs interstices on aperçoit la Seine que l'on entend couler, rapide et tumultueuse.

Enfin nous nous engageons dans une galerie boisée que sillonnent les rails de wagonnets chargés de déblais, et nous débouchons en une vaste tranchée coupant le marché aux Fleurs, dont les cimes de pawlonias s'épanouissent au-dessus des palissades qui nous enclosent. Des badauds penchés regardent notre groupe de curieux massé devant quelques vieilles pierres. C'est comme une leçon clinique autour d'un lit de malade. Notre professeur est l'éminent M. Héron de ViUefosse

qui veut bien nous documenter sur les récentes trouvailles provenant du sol de l'ancien Paris. Exhumées depuis quelques heures à peine, ces vénérables pierres, âgées de dix-sept siècles sont encore à ce point rendues

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