LA PLACE DE LA BASTILLE
Et le boulevard Beaumarchais
Le 14 juillet 1789 vers cinq heures et demie du soir, le bruit se répandit dans Paris que la Bastille était prise et l'on ne saurait avoir aucune idée de la stupéfaction que causa cette incroyable nouvelle. C'était la fin d'un monde: — Comme on hésitait à accepter pour vraisemblable une telle énormité, Paris voulut voir, voir de tous ses yeux, cette chose exhorbitante, inouïe... la Bastille prisonnière ! De tous les côtés, des ruelles, des rues, des boulevards, des faubourgs, de la banlieue, on descendait pour converger vers les abords de la noire forteresse... on hésitait à y entrer. Sur le quai Pelletier, le comédien Grammont, juché sur une borne, prêchait aux passants la prudence : « Il y a des carrières au-dessous de Paris, prenez garde à la poudre ! » Puis, la curiosité l'emportant, dès le lendemain on se pressa pour la visiter:
les vainqueurs faisaient les honneurs ; depuis la veille leur nombre avait doublé, il devait décupler dès qu'il fut question de leur attribuer des récompenses nationales. On exhibait dans une voiture découverte le nommé Whyte — un vieil Anglais fou — qui ne comprenait rien à son triomphe et suppliait qu'on le ramenât à son cachot. Latude, libéré depuis cinq ans, mais redevenu à la mode, refusait les invitations, on se disputait l'honneur de sa présence ; accompagné de Mme Legros — sa « seconde mère, » — il pérorait, racontait ses malheurs, déroulait ses échelles de corde, sortait ses instruments, narrait les lettres innombrables qu'il écrivit sur les doublures de ses gilets avec du noir de fumée délayé dans son vin de prisonnier !... Mirabeau, ancien pensionnaire de la Bastille, s'enfonçait sous les voûtes, y promenait la jolie Mme Lejay, la libraire de la rue de l'Échelle ; Manuel y venait rechercher le manuscrit de quelques méchants vers, caché durant sa détention dans la bourre poudreuse d'un vieux fauteuil à bras... Tout Paris était en ébullition ; la nuit, des lampions scintillaient à toutes les fenêtres ; la duchesse de Sutherland écrit à lady Stafford : « Des gens armés de pistolets, d'épées, de piques courent dans tous les sens... on aiguise de vieilles lances sur les bornes au coin des rues.» — Des patrouilles de garde nationale allaient par escouades visiter la terrible forteresse ; on se pressait à l'envi pour en parcourir les moindres recoins ; on se montrait l'endroit où Louis XI avait fait encager plusieurs sei-
Musée Carnavalet. A. Vestier, pinxit.
1IASERS DE LATUDE
gneurs, on touchait les crocs, encore visibles, qui avaient soutenu l'échafaud de cinq pieds de hauteur dressé dans la principale cour de la prison, sur lequel avait été exécuté le 30 juillet 1602 Charles de Gontaut-Biron, maréchal de France : « le bourreau le frappa d'un coup d'épée si terrible que sa tête vola jusqu'au milieu de ladite cour», on évoquait Louis de Rohan, Fouquet, la Voi-
sin, l'homme
Gravure de l'époque