EXÉCUTION DE GONTAUT-BIRON
au Masque de
fer, Voltaire... et la Bastille ne désemplissait pas jusqu'au jour où Soulès — le nouveau gouverneur nommé par la municipalité — crut devoir suspendre ces visites, sous le curieux prétexte que de « tels dégâts avaient été déjà faits par les visiteurs à la forteresse qu'il en coûterait plus de 200,000 livres... pour la réparer ».
Les souvenirs de Paré nous disent la fureur que cette
bizarre prétention de « réparer la Bastille » fît naître chez Danton, sergent de la garde nationale, qui, avec sa section, était venu se heurter à cette étrange consigne : Danton empoigne au collet le malheureux Soulès,le traîne à l'Hôtel de Ville, fait révoquer cet ordre absurde, et les visites continuent jusqu'au jour où quatre ingénieurs nationaux, de La Poëze,de Montizon, Poyet etdeSavault sont chargés de démolir la Bastille (*). C'est alors qu'apparaît le patriote Palloy, qui met en coupe réglée la célèbre prison d'État : dans les pierres il taille des « Images de la forteresse, dédiées aux Départements et aux Assemblées » , ou des plaques commémoratives propres à « aiguiser les courages » ; il débite les plombs et les chaînes sous forme de bracelets, de médailles, d'anneaux, et avec des marbres de diverses couleurs il a la délicate pensée de confectionner un jeu de dominos qu'il offre au jeune Dauphin « pour lui inspirer l'horreur de la tyrannie (2) ».
(1) Souvenirs sur Danton. Manuscrit autographe de Paré. (Collection Georges Cain.)
(2) Le couvercle, raccommodé, de ce singulier jouet existe dans une des vitrines du Musée Carnavalet (salle de la Bastille). — Sur un rcarbrc gris d'environ 0m08 de hauteur sur 0m20 de large se lisent ces quatre vers :
« De ces cachots affreux, la terreur des Français, Vous voyez les débris transformés en hochets. Puissent-ils en servant aux jeux de votre enfance Du peuple vous prouver l'amour et la puissance. »
Au-dessous se lit cette note manuscrite :
« Le 1er Janvier 1790, les grenadiers de la garde nation»1», de Paris.
On va, en bande joyeuse assister à la démolition de la Bastille, c'est la promenade à la mode, il est de bon
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/C/ L'ON DANSE Musée Carnavalet.
Fragment d'une tenture imprimée en couleur, de l'époque.
rainqueurs de la Bastille, vinrent avec des musiciens qui les précédaient apporter à Mgr le Dauphin un jeu de dominos fait avec des pierres ei du marbre pris dans les démolitions de cette prison
ton d'y «donner son coup de pioche » et les femmes les plus élégantes n'y manquent pas ; le long des fossés, adossées aux vieux murs de la forteresse, des guinguettes sont ouvertes : le vin coule, les crincrins résonnent, les cordons de verres de couleur s'allument et sur les ruines de la prison s'étale une pancarte : Ici Von danse ! Le terrain nivelé sert à des fêtes civiques : le 11 juillet 1791 le corps de Voltaire y est exposé avant d'être conduit au Panthéon : en 1793, Hérault de Séchelles y préside à la fête de la Fraternité... Sous le Consulat, la place est abandonnée et déserte, mais Napoléon Ier, en 1810, y fait élever par Alavoine un projet de fontaine étrange et monumentale : un éléphant haut de 24 mètres se dresse dans l'angle sud-est, — près du canal, un peu à gauche de la gare actuelle du Métro; il était surmonté d'une tourelle peinte en vert et ietait de l'eau par la trompe.
Bâti provisoirement en torchis et en plâtras, l'éléphant devint bientôt, sous l'action de la pluie, des vents et de la poussière, une lamentable ruine, crevassée, lézardée, ignoble, qu'entourait une palissade pourrie ; l'herbe croissait entre ses jambes ; le niveau de la place ayant été surélevé, il semblait que le sol s'enfonçât sous lui. « Il avait, a dit Victor Hugo, quelque chose d'une ordure
d'État. La Reine ordonna à Mme Campan de lui garder ce bizarre monument historique de l'effervescence populaire. Au pillage du 10 Août il fut brisé, on n'en retrouva que le couvercle cassé. Mme Campan, pour répondre à l'ordre qui lui avait été donné, Ta toujours conservé. »
qu'on va balayer et quelque chose d'une majesté qu'on va décapiter (d) ». Les gamins de Paris le contemplaient avec effroi et les rats y avaient à ce point élu domicile que lorsque la démolition en fut effectuée — vers 1845 — il fallut organiser de véritables battues avec hommes et chiens pour débarrasser de cette vermine le quartier terrorisé !
Que reste-t-il encore aujourd'hui de la Bastille et de ses huit tours? Rien, ou presque rien. Il y a six ans, lorsque fut établie la première ligne du Métro, les travaux d'affouillement mirent à jour, au milieu même de la rue Saint-Antoine, devant la porte du numéro 1, et
(1) « C'était un éléphant de 40 pieds de haut, construit en charpente et en maçonnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait à une maison, jadis peinte en vert par un badigeonneur quelconque, maintenant peinte en noir par le ciel, la pluie et le temps. Dans cet angle désert et découvert de la place, le large front du colosse, sa trompe, ses défenses, sa tour, sa croupe énorme, ses quatre pieds pareils à des colonnes faisaient la nuit, sur le ciel étoile, une silhouette surprenante et terrible. On ne savait ce que cela voulait dire. C'était une sorte de symbole de la force populaire. C'était sombre, énigmatique et immense. C'était on ne sait quel fantôme puissant, visible et debou à côté du spectre invisible de la Bastille.
« Peu d'étrangers visitaient cet édifice, aucun passant ne le regardait. Nos « édiles » comme on dit en patois élégant, l'avaient oublié depuis 1814. Il était là, dans son coin morne, malade, croulant... Il était immonde, méprisé, repoussant et superbe, laid aux yeux du bourgeois, mélancolique aux yeux du penseur... Dès que tombait le crépuscule, le vieil élépbant se transfigurait ; il prenait une figure tranquille et redoutable dans la formidable sérénité des ténèbres. »
V. Hugo, Les Mis 'râbles (Où le petit Gavroche tire parti de Napoléon le Grand), p. 523.
108 PROMENADES DANS PAHIS
s'étendant jusque sous le trottoir, les bases de la tour de « la Liberté ». Le Conseil municipal décida que ces souvenirs historiques seraient épargnés et transportés quai des Célestins, le long de la Seine, où ils sont visibles aujourd'hui.
Les soubassements des autres tours sont enclos dans des caves de maisons de la rue Saint- Antoine et du boulevard Henri-IV, ou sont figurés sur le sol même de la place par des lignes de pavés noirs. Deux ponts-levis défendaient la forteresse; on y accédait par un chemin tournant bordé à droite par des casernes, à gauche par des boutiques, et qui commençait rue Saint-Antoine à la hauteur du numéro 5, comme en témoigne une inscription (l). Le premier (le pont-levis de l'avancée), dont le peuple brisa les chaînes ?, coups de hache, s'ouvrait à l'angle du boulevard Henri- IV, sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui ie bureau d'omnibus; le second (le pont-levis de la porte d'entrée) se trouvait place de la Bastille, dans l'axe du boulevard Bourdon, quelques mètres plus haut que le Café Henri IV.... De maigres lignes tracées entre des pavés, enchevêtrées dans les rails des tramways, quelques pierres déplacées, — et c'est tout ce qui subsiste de la célèbre forteresse.... Latude lui-même ne s'y retrouverait plus!
(1) « Ces boutiques étaient situées de manière à servir de chemin couvert aux assiégeants, de Launay avait intérêt à les détruire, afin de dégager les approches : il n'en fit rien parce qu'il tirait un fort revenu de la location ». — Vie politique et privée de Santei-re* par A. Carro, p. 38.
Le canal coule sur l'emplacement des fossés et le mur qui l'endigue du côté du boulevard Bourdon est le
Dessin de l'époque.