LENTRÉB DO JARDIN DE BEAUMARCHAIS VERS
Martial, del.
jetés à la hâte dans une fosse commune. Dix ans plus tard, quand on voulut donner à ces braves une plus noble sépulture, on exhuma pêle-mêle patriotes et momies. Et les contemporains des Pharaons sont pieusement ense-
velis sous la colonne de la Bastille, comme combattants de Juillet! »
Mieux que personne d'ailleurs, Victorien Sardou peut parler de cette place de la Bastille qu'il connut dans sa prime jeunesse. Vers 1838, tout enfant, il habitait à quelques mètres de là, chez ses parents, rue Saint-Antoine, tout près de la rue Beautreillis où il naquit au n° 16 (*). — C'étaient, en compagnie de ses petits camarades, d'interminables parties de cerceau, de ballon, de barres autour de l'éléphant et aux abords du canal, et ce fut même à l'occasion d'une de ces courses folles que ce merveilleux Sardou, déjà fureteur et toujours curieux, pénétra chez Beaumarchais!... ou, pour parler plus juste, dans ce qui restait des célèbres jardins qui avaient à ce point passionné Paris qu'on n'y pouvait pénétrer, vers 1787, que sur la présentation d'une carte signée du père de Figaro, et parcimonieusement distribuée. Or, un jour que le petit Sardou, en compagnie d'un enfant de son âge, roulait son cerceau aux environs du canal Saint-Martin, il s'arrêta ravi ! — des murs et des palissades vermoulus bordaient un terrain vague; sur ces palissades, des
(1) Un mot du Maître précise le fait : « Mon cher ami. Je crois que la maison de la rue Beautreillis porte le n° 16. On Va peut-être changé. Elle était occupée par un peintre, le sieur Bauvais. Mais en tout cas elle est bien reconnaissable. Elle est la seule de la rue et même du quartier, à ma connaissance, où Con pénètre far une longue voûte percée au milieu par une sorte de cour aérienne garnie de vieux balustres de bois. C'était une dépendance de l'hôtel de Charny...
Vict. Sardou.
images d'Épinal étaient accrochées, des soldats, des acteurs et des actrices, des « Geneviève de Brabant », des « Juif errant », des « Quatre Fils Aymon ». Quelle joie! mais en contemplant ces merveilles le jeune Sardou entrevoit, entre les interstices de deux planches, un jardin inculte! Qu'est-ce que c'est que ce jardin?... Si on y entrait?... Et les voilà, lui et son camarade, écartant et soulevant une planche avec les bâtons de leurs cerceaux, et se glissant, délicieusement terrorisés, dans ce domaine inconnu rempli de lianes, d'herbes folles, de fleurs éclatantes, — la végétation a tout envahi, c'est une petite forêt vierge en miniature où chantent les oiseaux, volent les papillons, trottent les lapins; Sardou se souvient encore d'un vieux pavillon en ruine, et aussi de la porte, et d'un autre jardin abandonné du côté de la rue du Pas-de-la-Mule. C'était ce qui restait de la fastueuse habitation de Beaumarchais, surmontée autrefois d'une plume en guise de girouette et d'enseigne! — et rien n'est plus exquis que d'entendre ce spirituel Sardou, à la parole évocatrice et charmeuse, conter — de quel art merveilleux! — ces histoires du Paris d'autrefois qu'il regrette si fort et qu'il connaît si bien.
LA PLACE DES VOSGES
A quelques mètres de la place de la Bastille, sillonnée par les tramways, trépidante du bruit des autos, traversée par les voitures, les omnibus, les camions, envahie par une foule affairée qui s'engouffre dans la station du Métro, ou se précipite aux guichets de la gare de Vincennes ; au bout de la petite rue du Pas-de-la- Mule, apparaît la place des Vosges. Ce fut autrefois la place Royale, orgueil et joie de Paris, — ce n'est plus aujourd'hui qu'un silencieux et mélancolique jardin entouré de vieilles maisons de pierre et de brique dont le temps a mué les couleurs vermeilles en une teinte assez lugubre et dont le calme provincial contraste étrangement avec l'animation des rues et des boulevards d'alentour.
Si le bruit assourdissant de l'omnibus Bastille- Wagram ne nous rappelait à la réalité, nous pourrions sans trop d'effort nous croire transportés de trois cents ans en arrière : nous plongeons en plein dix-septième siècle; ces antiques hôtels coiffés de toits en éteignoir, cette place-tout imprégnée d'un parfum d'abandon et de
vétusté, nous ramènent aux poétiques béguinages de Bruges, aux piazzas florentines, aux délicieux décors d'autrefois.
Que de Parisiennes vont promener leur grâce extasiée devant des visions étrangères, qui ont le tort impardonnable d'ignorer la « Place Royalle » que Corneille a chantée en 1635(1), où coquetèrent, pendant le règne des Précieuses, toutes les Cydalises du pays du Tendre, où Ninon de Lenclos et Marion Delorme assignèrent leurs galants rendez-vous ; la place Royale où tant de raffinés, de casseurs de museaux et de frondeurs d'édits échangèrent de si furieux coups d'épée sous l'œil rêveur des « belles tendresses » qui, pour les mieux voir s'égorger soulevaient gentiment du bout de leurs doigts roses un coin de jalousie; la place Royale où habitèrent le cardinal de Richelieu, Chabannes, le marquis de Fiers, Rohar- Chabot, le maréchal de Chaulnes, le marquis de Breteuil. le marquis de Dangeau, Canillac, Mlle du Châtelet, le prince de Talmont, bien d'autres encore; où naquit Mme de Sévigné, où vécut la grande tragédienne Rachel (2),
(1) « Ce titre, écrit Gustave Larroumet, était pour Corneille une façon de piquer la curiosité de ses auditeurs. » {Revue des Cours et Conférences, 27 mai 1897, p. 541.)
(2) Rachel mourut le 3 janvier 1858, au Canet, près Cannes, à la villa Sardou. Ses obsèques eurent lieu le 8 janvier à Paris : « On se réunira à son domicile, 9, place Royale, au Marais. La famille prie les nombreux amis et connaissances de Mlle Rachel de considérer le présent avis comme billet de faire part. » {Gazette des Tribunaux, 7 janvier 1858.)
LA PLACE DES VOSGES
où. d'une fenêtre à l'autre, Victor Hugo et Théophile Gautier devisèrent d'art et de poésie... et que, seuls, peuplent maintenant les écoliers des pensions avoisinantes, jouant au ballon et au cheval fondu autour d'une médiocre statue de Louis XIII, qu'encadrent philosophi-
Israël del.