LES LICES DES TOURNELLBS
obtint de son fils Charles IX l'autorisation de jeter bas ce palais de sombre mémoire.
On abat les vieux murs, on arrache du portail Técusson de France sculpté par Jean de Bologne, on fait passer la rue des Tournelles sur la façade éventrée, —
et, sur l'emplacement du jardin aux arabesques fleuries, s'ouvrit un marché aux chevaux.
Cette place du Marché-aux-Chevaux fut le tragique théâtre du fameux duel des Mignons, rapporté par L'Estoile : Le dimanche 27 avril 1578, à cinq heures du matin, Quélus, « l'un des grands mignons du Roi », Maugiron et Livarot s'y rencontrèrent avec Balzac d'Entragues, Ribérac et Schomberg, « qui tenaient pour la maison de Guise ». Ils se combattirent si furieusement que le beau Maugiron et le jeune Schomberg demeurèrent morts sur la place; Ribérac expira le lendemain, Livarot fut sept semaines malade ; Entragues s'en alla sain et sauf; enfin, Quélus, « agresseur et auteur de la noise », languit trente jours de dix-neuf coups qu'il reçut, et mourut en l'hôtel de Boissy, rue Saint-Antoine. Tous les jours le Roi allait s'installer au chevet de son lit; « il avait promis 100.000 francs aux chirurgiens, au cas qu'il revînt en convalescence, et à ce beau mignon 100.000 écus pour lui faire avoir bon courage de guérir ». La douleur d'Henri III fut excessive; quant au bon peuple de Paris, il s'en amusa et chanta des « vaudevilles » sur la mort de ces « sangsues » :
Au grand Diable soit telle engeance, C'est de ia graine de Florence Qui ruinera notre France!...
LA PLACE DES VOSGES 211
... L'Entraguet et ses compagnons Ont bien étrillé les mignons :
Chacun dit que c'est grand dommage Qu'il n'en est pas mort davantage !
Henri IV, voulant assainir et embellir ce quartier dévasté, charge Claude Châtillon de dresser les plans de la future place Royale, dont il veut faire le centre luxueux de Paris et où devront aboutir de larges rues portant les noms de toutes les provinces françaises, — d'où les rues de Saintonge, de Béarn, de Bretagne, etc., qui subsistent encore aujourd'hui. Ce n'était pas seulement un simple projet édilitaire, c'était un programme de centralisation et d'unité française. On affouille le sol, on remblaye, on échafaude ; les beaux hôtels sortent de terre, et les arcades dessinent les courbes élégantes ; chaque jour le Roi vient lui-même activer et surveiller les travaux. Mais en 1610 Henri IV tombe sous le couteau de Ravaillac, et ce n'est qu'au commencement du règne de Louis XIII que la « place Royale « fut inaugurée.
Telle elle était alors, telle elle est encore aujourd'hui. Mais si le décor subsiste, les acteurs se sont profondément modifiés. Jadis la place Royale était la fête des yeux et la gaieté de Paris : les carrosses, les chaises à porteurs y déposaient toutes les beautés à la mode ; les élégants cavaliers y caracolaient sous l'œil charmé de leurs « déités » ; les Précieuses, minaudières et fardées, « y parlaient Vaugelas » ; les Raffinés, campés sur la
hanche, y promenaient l'insolence de leurs regards provocateurs, le retroussis de leurs moustaches, l'ampleur de leurs panaches ; la Cour et la Ville musaient et devisaient devant les somptueuses boutiques des orfèvres, des argentiers, des armuriers, des marchands de brocarts, de dentelles, de toiles de Venise, des vendeurs de romans de MUe de Scudéry et de cartes du Tendre.
... Aujourd'hui c'est le désert, la solitude, l'abandon : trois des côtés du vaste quadrilatère sont vides, absolument vides ; le quatrième abrite d'humbles commerces : de vagues boutiquiers y négocient de vieux chandeliers rongés de vert-de-gris, des ombrelles cassées, des bicyclettes disloquées, des flûtes hors d'usage: deux chaises dépaillées supportent trois planches où s'empilent de poudreux volumes : l'Escroc du grand monde, la Bible, la Revue de V Ecole de pharmacie, les Voyages du jeune Anacharsis et la Cuisinière bourgeoise, la devanture d'un épicier, parée pour les fêtes prochaines de Noël, met seule une note gaie dans la mélancolie de ces longues arcades désertes; et un fruitier étale ses choux rouges, ses carottes et ses salsifis le long de la voûte qui termine la rue de Béarn, — cette voûte où s'accrochèrent les roues du carrosse de Marion Delorme et que surmonte, sculpté dans la pierre, un symbolique soleil honteux de contempler cette déchéance! \
Aujourd'hui, par ce triste temps de décembre, le jardin est déserté, mais en été les maigres arbres qui le
LA PLACE DES VOSGES
bordent ombragent des nourrices, des tourlourous(*), des ménagères tricotant et de vieux rentiers du Marais qui