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LE PASSAGE CHARLEMAGNE

L'Hôtel de Sens. — La rue Charles-V.

'automne à Paris est délicieux ; rien d'exquis comme ces matinées argentées où l'admirable ville se voile d'une délicate buée grise ; ce n'est pas ce gris morne et désespérant de l'hiver, c'est une brume légère qui flotte sur les choses, ouate les horizons, estompe les contours, aUénue les hideurs modernes et permet aux amoureux du passé de matérialiser leurs rêves en évoquant les décors d'autrefois dans l'imprécision des vapeurs opalines. L'automne, c'est l'époque des lentes flâneries dans les vieux quartiers, dans les rues où l'herbe pousse, dans les jardins mélancoliques où le pied roule des feuilles mortes, où poussent des asters violets et des buis sauvages aux senteurs fortes ; aussi est-ce en un coin de Paris très ancien que nous conduirons aujourd'hui nos lecteurs, en un quartier mutilé où s'élevèrent jadis les palais des premiers rois de France, et que les siècles ont à ce point amoindri, morcelé, émietté qu'il

n'en reste plus guère qu'un vieux nom et d'émouvants souvenirs.

A la station de Saint-Paul, au sortir du Métro, entre le n° 117. qui fut la salle Rivoli (un bal populaire où venaient se trémousser toutes les cuisinières d'alentour), et le n° 133, au balcon célèbre, supporté par d'admirables dragons sculptés, s'ouvre, 119, rue Saint-Antoine, le passage Charlemagne; c'est là que nous commencerons notre promenade : pittoresque, bizarre, le passage Charlemagne serpente tout d'abord entre des maisons grises et banales tassées les unes contre les autres et vouées à de pauvres commerces ; on y rencontre des cardeurs de matelas, des rempailleurs de chaises, des débitants de vermicelle, des boucheries israélites... Puis, soudain, à un tournant, se dressent, évocateurs et surprenants, les restes d'un hôtel qui fut, sous Charles V, l'habitation d'Hugues Aubryot, prévôt de Paris (*), le duc Louis d'Orléans, Jean de Montaigu — décapité en 1400 pour crime de sorcellerie! — le connétable de Richemont, d'autres seigneurs ensuite, l'ont habité, — jusqu'au jour où les Jésuites l'acquirent et l'enclavèrent dans leur vaste collège, dont il ne reste aujourd'hui que l'église Saint-Paul et quelques pavillons du lycée Charlemagne (2). Malgré les vandales qui depuis des siècles se sont acharnés sur ses

(1) Ce fut le roi Charles V qui, en 1369, donna à Jacques Aubryot les 1.503 livres d'or nécessaires à l'acquisition de l'hôtel, pour le récompenser de ses « bons et lojTaux services ».

(2) Certaines parties d»u lycée Charlemagne sont les restes de l'ancien

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