‹ Promenades dans ParisChapitre 43 sur 70 · LA RUE CHARLES-V · texte numérisé non relu

LA RUE CHARLES-V

dont la figure et la complexion étaient faibles, eût fait un divertissement d'aller dans les hôpitaux empoisonner les malades pour observer les divers effets du poison? » La marquise se faisait également la main sur ses domesliques : « Ayant mangé du jambon donné par sa maîtresse, François Roussel se sentit comme si on lui eût piqué le cœur... » Après ces expériences in anima vili, certaine de sa « recette de Glaser » — c'était le nom qu'elle donnait à sa poudre, — la marquise résolut d'empoisonner son père; elle y réussit, après s'y être reprise à « vingt-huit ou trente fois » ; puis, de connivence avec un laquais, elle empoisonne ses deux frères. « Partout chez elle traînait du poison, on trouvait des bouteilles d'arsenic jusque dans son cabinet de toilette ». La Brinvilliers décide enfin de supprimer sa sœur et sa belle-sœur ; mais le complice qu'elle avait choisi, Briancourt — un pauvre secrétaire qui l'aimait, — non seulement refusa de l'aider, mais encore tenta de la moraliser, c'était beaucoup : sa perte fut résolue; un galant rendez-vous lui est assigné pour minuit dans la chambre de la marquise ; le naïf amoureux, devançant l'heure, attend caché dans une galerie latérale ; une fenêtre mal close lui permet d'apercevoir la Brinvilliers, « en cornette de nuit, presque entièrement défaite, qui, un flambeau à la main, renvoyait ses femmes; le verrou mis, elle se dirige vers la cheminée dont elle ouvre les panneaux de bois — on était en été et la cheminée était close d'un double volet, — une forme d'homme en sor-

sur les genoux, c'était Sai nie-Croix, un chapeau rabattu sur les yeux, couvert d'un méchant justaucorps... des recommandations, des caresses s'échangent et Sainte- Croix rentre dans sa cachette, sur laquelle les volets sont soigneusement refermés «...J1) Briancourt, à cette vue, devine ce qui l'attend et, pris d'un tremblement, s'appuie aux vitres où la Brinvilliers, en se redressant, aperçoit son visage glacé par l'effroi... « Qu'avez-vous, ne voulezvous donc pas entrer? »... Il entre et lui reproche de vouloir le faire assassiner; elle proteste, s'effare et Sainte-Croix bondit hors de sa cachette... On sait le reste, la mort de Sainte-Croix, la découverte des crimes, l'affolement de Paris, l'exécution de la Brinvilliers et la lettre de Mme de Sévigné. «... C'en est fait, la Brinvilliers est en l'air, son pauvre petit corps a été jeté, après l'exécution, dans un fort grand feu et ses cendres au vent ; de sorte que nous la respirons et, par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonneuse dont nous serons tous étonnés! » L'hôtel où se déroulèrent ces drames épouvantables est intact, le décor n'est pas modifié, mais, ô revanche du sort, cette maison de honte et de crimes est aujourd'hui un sanctuaire de charité, un séjour de paix et de quiétude. Depuis longtemps une communauté religieuse y est installée, et de bonnes Sœurs en cornette blanche distribuent des médicaments, de l'huile de foie de morue et des tartines de beurre aux fillettes pauvres et aux

il) Les Causes célèbres. (Le Procès de la Brinviiliere.)

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vieillards nécessiteux de ce triste quartier. C'est une de

LEXECVTION

REMAR qv A B L E, DE MADAME DE BRIN VILLE ERS,

Gravure populaire de l'époque.

ces admirables femmes qui nous accueille à la porte de ce logis jadis redoutable et nous fait avec bonhomie

les honneurs d'un jardin mélancolique et charmeur qu'encadrent de vieux murs recouverts de lierre où s'ouvrent des fenêtres surmontées de mascarons grimaçants, une tourelle enguirlandée de vigne vierge, des rampes de fer forgé où grimpent des jasmins. Là, dans un calme profond, s'épanouissent des phlox diaprés, des fuchsias, des églantines, des anémones blanches, »t la bonne Mère supérieure, les mains croisées sous ses larges manches, souriante, nous parle avec tendresse de ses chères fleurs et de ses petites protégées... et nous sommes dans le jardin de la Brinvilliers, et cette fenêtre à gauche est celle de la chambre où la marquise voulait faire assassiner le pauvre Briancourt par Sainte-Croix, caché dans la cheminée, — cette cheminée que surmonte aujourd'hui une bonne vierge en plâtre!... Paris offre aux curieux bien d'étonnantes surprises, la maison de la rue Charles-V n'est pas l'une des moindres étrangetés que peuvent rencontrer les Parisiennes, au hasard de leurs promenades vagabondes.

L'IMPASSE V1LLEHARDOUIN

Le jeudi 22 octobre 1812 — le jour même où l'armée française, chassée par l'incendie, évacuait Moscou et commençait la désastreuse retraite de Russie — un sous-officier de la garnison de Paris vint livrer le mot d'ordre au général Malet, détenu par mesure politique dans la maison de santé du docteur Dubuisson, barrière du Trône, au bout du faubourg Saint-Antoine (4); ce mot d'ordre était, coïncidence étrange, « Conspiration »; « Compiègne » était le mot de ralliement. Le général, qui dès longtemps préparait son coup d'Etat, comprit que l'heure était venue d'agir ; mais rien ne trahit sa résolution.

A six heures, il dîna comme d'habitude avec les pensionnaires du docteur. Au dessert, on critiqua la

(1) Archives nationales (dossier Malet, F 6499, police générale). Le 7 juillet 1810, supplique de Malet à l'Empereur. Il rappelle ses services. Mémoire. « En l'an 1806, commandant une partie des troupes françaises dans les États romains entre le Tibre et Naples, il chasse et rejette les hordes de brigands commandées par Fra-Diavolo. •

Jérusalem délivrée qui se jouait à l'Académie impériale de musique, on potina sur MUe Mars et Mlle Leverd, du Théâtre-Français, on célébra le cerf Coco, l'étoile du cirque Franconi ; on s'émut d'être depuis plus de quinze jours sans nouvelles de Farinée et sans nouvelles surtout de l'Empereur; on discuta le cours du 5 °/0 — alors à 82 francs — et l'on pronostiqua pour le lendemain l'annonce d'un bulletin de victoire. Malet fit son habituelle partie de whist et se retira vers dix heures après avoir gagné quelques fiches.

Jamais le général n'avait paru plus calme; remonté dans sa chambre, il y attendit que le silence se fit, puis, à onze heures, sous une pluie battante, il traversa le jardin, ouvrit la porte avec une fausse clef qu'il s'était procurée et s'éloigna rapidement ; l'abbé Lafon, un diacre royaliste, également détenu par mesure administrative, le suivait, portant sous son bras un gros portefeuille bourré de papiers, c'était la chancellerie du nouveau gouvernement que Malet rêvait de substituer au régime impérial.

Hâtivement, le général et l'abbé Lafon descendirent, sous des trombes d'eau, le faubourg Saint-Antoine, traversèrent la place de la Bastille, puis, par la place Royale et la rue des Minimes, gagnèrent la rue Neuve- Saint- Gilles. Un peu avant la rue Saint-Louis, ils tournèrent à droite : devant eux s'entr'ouvrait un étroit passage, le passage Saint-Pierre, ils s'y engagèrent, et quelques pas plus loin se lancèrent dans un court et fangeux cul-de-

Cliché de la O

du Vieux Taris.

l'impasse ville h ardouin en

(Le logement de l'abbé Caamano était situé au tro'sièmc étage de la dernière maison et comportait les deux fenêtre3 visibles au-dessus du bec de gaz.)

sac ; au fond, à gauche se dressait la plus triste masure de cette extraordinaire impasse, ils poussèrent la porte et, rapidement, gravirent trois étages; sur l'étroit palier, à droite, une porte s'ouvrit.

Leur hôte était un prêtre espagnol, « à la peau jaune marquée de petite vérole », au teint bilieux, à l'air ahuri, bégayant le français, sorti depuis quatre mois de la prison de la Force où il avait séjourné quatre ans ; on le nommaitl'abbé Gaamano , « extrêmement suspect et sans moyens d'existence », disait un rapport de police:

depuis un mois il logeait dans ce quartier perdu, mais qui, pour un conspirateur, offrait de précieux avantages : pas de voisins, pas de curieux, une maison isolée entourée de communautés religieuses, de couvents, de grands jardins déserts, mystérieux, silencieux, à deux pas des boulevards... c'est-à-dire, en 1812, la solitude, la campagne 1

Aujourd'hui la rue Saint-Louis s'appelle rue de Turenne, la rue et le cul-de-sac Saint-Pierre sont dénom-

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