‹ Promenades dans ParisChapitre 45 sur 70 · AUTOGRAPHE DD GENERAL MALET · texte numérisé non relu

AUTOGRAPHE DD GENERAL MALET

Fragment d'une lettre adressée par le général Malet au maréchal Berthier, ministre de la guerre. (Il réclame contre les dénis de justice.)

de-sac Saint-Pierre... Une fois à destination, l'ahurissement du cocher fut profond en voyant sauter de voiture, nu et ses vêtements sous le bras, le client qu'il avait

« chargé » place du Louvre... Râteau, dans sa hâte de revêtir plus tôt le beau costume bleu d'officier d'ordonnance que lui avait promis le général (*), avait jugé tout simple de se dévêtir dans le fiacre. Malet consulta sa montre; il était très calme et avait seulement échangé contre les épaulettes de général de division ses épaulettes de général de brigade, — un bol de punch flambait sur la cheminée...

— Allons, messieurs, c'est l'heure!...

A ce moment l'abbé Lafon eut un éblouissement de terreur et voulut fuir.

— Trop tard, fit simplement Malet... la guillotine est à la porte!... En avant, vous autres!

Nos conspirateurs disparurent dans la nuit. Il était

près de quatre heures du matin, et la pluie tombait

toujours.

On connaît les incroyables épisodes de cette stupéfiante équipée. A quatre heures et demie, Malet fait former le carré — dans la cour de la caserne Popincourt —

(1) « Dans les derniers jours de septembre 1812, un caporal de la garde de Paris étant de service au théâtre de l'Odéon dit au nommé Collin dit Verdure (officier en retraite, commandant la garde du théâtre de l'Odéon et demeurant à Paris, rue Neuve-Guillemin, n° 7), en se promenant ensemble sous le péristyle pendant le spectacle, qu'il espérait ne pas rester longtemps caporal, qu'il connaissait un général qui le ferait officier et le prendrait pour aide de camp. » {Archives nationales. Dossier Malet, F 7, 6500.)

à la 10e cohorte et annonce : la mort de l'Empereur, « tombé sous les murs de Moscou », l'abolition du régime impérial et l'établissement d'un gouvernement provisoire comprenant le général Moreau, Carnot, Augereau, Malet. Volney, Mathieu de Montmorency, etc. Ç1).

Le colonel Soulier est séduit et convaincu, et les généraux Lahory et Guidai sont délivrés à la Force (2), où quelques heures plus tard venait les remplacer le ministre de la police, Savary, qui, ahuri et mourant de peur, disait à son geôlier :

— Je ne comprends rien à ce qui se passe... Dieu sait comment ça finira ! Donne-moi des vivres, enferme-moi dans un cachot écarté... et jette la clef dans le puits !

(1) « A quatre heures du matin environ le sergent-major est venu à la chambre et nous a donné l'ordre à tous de nous rendre dans la cour du quartier en grande tenue. » (Déposition du caporal Prévôt de la 10e cohorte.) (Id.)

« Bézi, sous-lieutenant, était présent à sa compagnie lors de la lecture des faux ordres, mais il assure qu'avant que cette lecture ne fut commencée, il avait, en apprenant la mort de Sa Majesté, éprouvé une indisposition qui l'aurait forcé d'aller à la garde-robe, qu'il n'en revint que lorsqu'on lisait la fin du sénatus-consulte et qu'il crut que ces ordres étaient émanés de l'autorité légitime... »

(Signé : le ministre de la guerre : Duc de Feltre.) {Id.)

(2) « Nous arrivâmes par la rue Saint-Antoine dans la rue qui conduit à la Force, nous passâmes devant le guichet et la porte du corps de garde qui est à côté; on nous fit mettre en bataille. Je vis sortir du corps de garde l'aide de camp qui alla parler au général, puis, quelque temps après, du guichet, sortirent deux ou trois individus, dont le premier que j'ai cru qu'il n'en finirait pas d'embrasser Malet. » (Déposition de Gomont, sous-lieutenant de la 10e cohorte.) (Id.)

Bientôt Pasquier, le préfet de police, et Desmarets, le secrétaire général, rejoignaient Savary en prison. Quant à Frochot, « né pour être préfet et décidé à tout subir pour sauver sa place », Malet, qui l'avait jugé, le maintint en fonction. Il revenait tranquillement à Paris de sa maison de campagne quand un courrier lui apporta ce billet : « Hâtez-vous, Fuit Imperator ! » « L'Empereur est mort. » Frochot s'élance et c'est le colonel Soulier, complice inconscient, qui le reçoit à la préfecture, et lui transmet les injonctions du nouveau gouvernement, Frochot s'incline et ordonne à ses subordonnés « d'obéir à tout ce qu'on leur commanderait... ». Tout allait pour le mieux; le général Hulin, commandant la place de Paris, ayant indiscrètement demandé à examiner les ordres, avait eu la mâchoire brisée par Malet d'un coup de pistolet (4), — et ce fut depuis ce jour que les gamins de Paris appelèrent irrévérencieusement Bouffe-la-Balle le gras vainqueur de la Bastille, — Malet semblait toucher au but.

C'est à l'hôtel de l'état-major, place Vendôme, que l'effondrement se produisit. L'adjudant de place La-

(1) « Mallet nous fit arrêter un instant vis-à-vis Saint-Roch et fut parler à la boutique du marchand de vins qui reste au coin de la rue de la Convention. Arrivés dans la rue qui conduit place Vendôme, il fit arrêter vis-à-vis le coiffeur qui demeure à côté du marchand de vins Rimbault, puis devant la porte de M. le comte Hulin. Comme je suis un peu petit, je me levai sur la pointe des pieds, pour voir d'où provenaient les cris d'une femme que j'entendais... c'était Mrae Hulin. » (Id.)

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borde et le commandant Doucet, chef d'état-major, hésitent et paraissent flairer l'intrigue. « Le général, qui les observe, sent qu'il n'a pas une minute à perdre et dégage ses pistolets... mais une glace placée derrière lui le trahit » : Malet est saisi, désarmé, garrotté, bâillonné ! Guidai est arrêté à table, Lahory au ministère de la police, où il signait des ordres, et les prisonniers, délivrés à sept heures, vinrent reprendre à onze heures et demie, à la Force, les places des détenus qu'ils avaient incarcérés vers neuf heures !

A midi tout était fini; le lendemain, les ministres se montraient à l'Opéra, et Cambacérès offrait à ses collègues un banquet splendide au Rocher de Cancale, rue Montorgueil.

La justice impériale était expéditive. Le 27 octobre, Malet et vingt-quatre de ses compagnons comparaissaient devant une Commission militaire : pas un seul avocat n'avait osé l'assister et le général présenta luimême sa défense. On sait quelques-unes de ses fières réponses :

— Quels étaient vos complices? interroge le président Dejean.

— La France entière... et vous-même, monsieur, si j'avais réussi!...

Invité à plaider sa cause, Malet se leva et ne prononça que ces mots : « Un homme qui s'est constitué le défenseur des droits de son pays n'a pas besoin de plaidoyer... Il triomphe ou meurt! » Puis il se rassit.

A cinq heures du matin, la Commission prononça quatorze condamnations à mort, et le jeudi 29 octobre 1812, à trois heures et demie de l'après-midi, par un temps sombre et pluvieux, six fiacres, escortés de gendarmes, emportèrent au grand trot les condamnés à la plaine de Grenelle, lieu ordinaire des exécutions. Les tambours battirent « aux champs », Malet et ses complices s'adossèrent au mur d'enceinte du boulevard extérieur longeant l'Ecole militaire. Alors le général, couvrant de sa voix de commandement les murmures, les plaintes et les cris de ses compagnons : « C'est à moi, s'écria-t-il, qu'appartient l'honneur de commander ici... Garde à vous... pelotons... joue... feu ! ! ! » — et plus de cent balles criblèrent ces braves, à bout portant.

Un vieux soldat, qui n'avait absolument rien compris à ce drame terrifiant dont il avait été l'inconscient comparse, le capitaine Borderieux, mourut en criant « Vive l'Empereur! »... Tout ruisselant de sang, mais resté debout, Malet ne s'écroula qu'à la seconde décharge, en acclamant la Liberté! (*)

(1) Note au ministre de la Police. Le conseiller d'État, préfet de police, informe Votre Excellence que l'affaire Malet, Guidai, Lahorie, lui a suggéré l'idée qu'il serait convenable de faire retirer de chez les fripiers de Paris tous les habits d'officiers supérieurs qui pourraient s'y trouver.

Réponse. — Mais, comment les payer? (Archives nationales.) Réponse : « Prendre les noms et adresses des personnes qui les achèteront et en informer le commissaire du quartier. » Suivent des dénonciations de marchands d'habits. (Id.)

l'impasse villehardouin 243

Nous avons voulu revoir l'impasse Villehardouin, tragique décor où se joua le prologue de ce drame. C'est une ruelle étroite, sale et puante, longue de quelques mètres, barrée par un mur sombre; au pied de ce mur, dans la boue, un apprenti assemble à coups de marteau des caisses d'emballage. La dernière masure, à gai che, porte le n° 2. C'est là! — Au bout d'un corridor obscur s'ouvre un étroit escalier de bois, luisant de crasse, dont les marches penchées, usées, semblent se dérober sous le pied.

Arrêtons-nous au troisième étage; trois portes s'ouvrent sur un petit palier ; c'est celle de droite que poussa tranquillement Malet pénétrant chez l'abbé Caamano... Nous entrons : une odeur pénible nous saisit à la gorge ; le ménage n'est pas fait et trois tout jeunes enfants jouent avec des chiffons dans cette chambre où s'échangèrent de si graves paroles. A terre traînent des ustensiles de ménage; au mur, à côté de sirupeux chromos, sont accrochés des râteliers de pipes; sur la commode, une construction en bouchons découpés évoque les ruines ensoleillées d'une vague campagne romaine ; des cornichons confisent dans des bocaux posés sur le marbre de la cheminée Louis XIV... et les enfants regardent avec de grands yeux étonnés et rieurs ces curieux qui ont envahi leur domicile empli des roulades

stridentes d'une famille de serins, encagée entre les deux fenêtres donnant sur l'impasse.

Nous sortons : des têtes curieuses se penchent audessus des rampes d'escalier — à contre-jour — et c'est ainsi que devaient s'éclairer les figures des agents de Fouché et de Real envahissant le domicile de Caamano, au lendemain de l'arrestation de Malet. Une confidence imprudente du cocher George racontant, entre deux verres de vin, chez Tachera, restaurateur aveugle, rue de la Corderie, sa stupéfaction de voir sortir de son fiacre, dans le costume que l'on sait, son étrange client donna aux policiers aux écoutes l'indication si recherchée du logis où s'était tramée la conspiration. Du haut en bas, la maison avait été envahie, fouillée, bouleversée, sondée ; on avait retrouvé dans la cheminée de Caamano un gros tas de cendres contenant encore des boutons d'ordonnance, provenant de Râteau, qui avait mis à se dévêtir autant de hâte qu'à endosser son brillant uniforme... La cage était vide, Caamano arrêté, l'abbé Lafon évaporé... (4) on vida le puits où Ton repêcha un sabre et deux épées, et toute la police de l'Empire se pencha au-dessus des margelles communes aux deux immeubles mitoyens portant les noi 2 et 4. — Ce puits a disparu ; une poulie rouillée/ des crampons fichés dans

(1) Le 11 août 1814 une lettre du secrétaire général de la Police met à la disposition de M. l'abbé Lafon, 38, rue de Gharenton, « des renseignements positifs sur le jugement du général Malet. » (Archives nationales. Dossier Malet.)

la muraille, c'est tout ce qu'il en reste aujourd'hui. Audessus de nos têtes se dressent, sinistres, les cinq étages noirs de cette maison sordide ; cela sent l'abandon, l'humidité, la misère.

Il faut savoir ce que fut cette rapide et énorme tragédie pour trouver quelque émotion à fouler les pavés gras de cette courette, large à peine de deux mètres, longue de trois, sorte de puisard qu'éclaire un jour verdâtre; mais alors les fantômes évoqués semblent plus tragiques devant ces murs boueux, rappelant le décor rouge de sang, le mur tigré de balles de la plaine de Grenelle...

LA RUE DES BARRES

Saint-Gervais. — La rue Grenier-sur-TEau. La rue GeofTroy-l'Asnier.

a journée du 9 thermidor an II qui vit la fin de la Terreur et la chute de Robespierre fut également néfaste au citoyen Courvol, huissier delà Convention nationale. Un rapport adressé par cet infortuné fonctionnaire au représentant Courtois nous édifiera pleinement à cet égard : « Le 9 thermidor, à midi, je fus chargé de porter à l'Hôtel de Ville un décret ordonnant au maire, à l'agent national et au scélérat Henriot de se rendre à la barre de la Convention... Comme d'usage et de droit, je réclamai au maire reçu de ce décret ; au moment où il allait me l'écrire, Henriot lui arracha la plume de la main en disant : « Je t'en f...l on ne donne pas de reçu dans un moment pareil. Va dire à tes j... f... que nous sommes ici à délibérer pour les purger. » — (Nota qu'il était déjà ivre.) — Puis il dit aux gendarmes : « Gardez-moi ce drôle-là ! » Ce ne fut qu'à force d'astuce que je parvins — au bout d'une heure et demie — à

obtenir mon élargissement... De retour à la Convention, Thuriol qui présidait et à qui je rendais compte de mon mandat me répondit : « Allez vous faire f...! tant pis pour vous! laissez-moi tranquille (1). »

Cette double et brutale réponse faite au digne Courvol, huissier, n'avait qu'une excuse : l'effroyable tourmente qui se déchaînait sur Paris affolé, le duel à mort qui se livrait ce jour-là entre la Terreur et les modérés. On connaît les phases rapides du drame : la Convention mettant hors la loi, puis faisant arrêter en pleine séance, Robespierre, son frère, Saint-Just, Lebas, Couthon et leurs complices; la délivrance par les sections des prisonniers, ramenés en triomphe à la Maison commune, la place de Grève couverte d'hommes, de baïonnettes, de piques et de canons ; Robespierre indécis hésitant à signer l'appel aux armes, à déchaîner l'insurrection. — La Convention, de son côté, se déclarait en permanence et s'attendait à être égorgée sur place; — Collot d'Herbois, qui présidait, s'était couvert en signe de détresse, et Durand-Maiilane avouait le lendemain que « jamais il ne s'était cru plus près de la mort ». — Enfin la Convention se décide à prendre l'offensive. Des représentants empanachés, escortés de gendarmes et d'huissiers porteurs de torches proclament par les carrefours de Paris la « mise hors la loi des rebelles ». Sous la pluie battante, par une chaleur effroyable, deux colonnes, conduites par Barras,

(1) Rapport de Cocrtos sur les événements du 9 tl.ei-midor an II

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LA RUE DES BARRES 251

Léonard Bourdon, Laurent Lecointre et Fréron, marchent sur l'Hôtel de Ville, — l'une filant le long des quais, pour attaquer de front par la place de Grève, l'autre suivant la rue Saint-Honoré.

A une heure et demie du matin, les troupes entouraient l'édifice où le Conseil insurrectionnel délibérait encore. C'est alors que le gendarme Meda, — dit Veto, âgé de dix-neuf ans, — sans uniforme, les yeux fous, cachant deux pistolets dans sa chemise et suivi seulement par quelques grenadiers, s'élança dans l'escalier qui conduisait au cabinet Vert — près la salle du Trône, — où se trouvaient réunis les deux Robespierre et leurs plus fidèles partisans. Bien que se donnant pour « ordonnance secrète », Meda dut franchir sous une grêle de coups, de menaces et d'injures les marches de l'escalier rempli des « solides », des « tape-dur » de l'Incorruptible ; il parvient enfin à la porte, l'ouvre et se précipite sur Robespierre, le « menace de son sabre au cœur, prend de la main gauche un de ses pistolets et, faisant un à droite, le tire ». C'est du moins ce qu'il raconte dans le récit fanfaron qu'il a laissé de ses exploits (*).

... Quelques minutes plus tard, dans l'Hôtel de Ville envahi, Lebas se brûlait la cervelle ; le cul-dc-jatte Couthon, traînant ses jambes mortes et se servant de ses

(1) Précis historique des événements du 9 thermidor, par Meda, ancien gendarme.

mains comme de béquilles, se cachait sous une table ; Dumas, qui la veille présidait encore le Tribunal révolutionnaire, respirait un flacon d'eau de mélisse qu'un espion des Comités lui arracha des mains, « croyant que c'était du poison » ; Saint-Just, impassible « avec des yeux grossis par le chagrin », regardait agoniser ses amis. Robespierre, la mâchoire pendante, fracassée, était étendu au pied de la tribune. « Il ne remuait pas, mais respirait beaucoup et son front devenait tout ridé. » On l'insultait : « Sire, Votre xMaj esté souffre? » — « Ne v'ia t'y pas un beau roi! — A la voirie ! — Mais écartez-vous donc qu'ils voient leur roi dormir... (*) » Robespierre jeune avait franchi l'une des fenêtres donnant sur la place de Grève — encore éclairée par les lampions que le concierge Bochard y avait allumés, à dix heures, par ordre de la Commune)2) — il avait ôté ses souliers, qu'il tenait à la main, et s'était avancé le long de la corniche extérieure; il entendait acclamer la Convention triomphante ; alors, s'élançant sur les pointes des baïonnettes qui reluisaient au-dessous de lui, il se précipita la tête la première sur les marches du grand escalier et, dans son horrible chute, blessa deux citoyens, dont un, le nommé Chabru, fut presque écrasé ! On releva Robespierre jeune, affreusement mutilé, mais respirant encore. Le corps de Lebas est enterré au cimetière Saint-Paul,

(1) Rapport de Coortois. Note fournie par Fréron.

(2) Déposition de Bochard, concierge de l'Hôtel de Ville. (Rapport de Courtois.)

LA RUE DES BARRES

Couthon à demi mort, lié sur une civière, Henriot tiré d'un égout où il s'était terré, couvert de boue et de sang, lardé de coups de baïonnettes, un œil sortant de l'orbite,

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