‹ Promenades dans ParisChapitre 48 sur 70 · RUE GRENIER-SUR-L EAU · texte numérisé non relu

RUE GRENIER-SUR-L EAU

souliers éculés y ont élu domicile; on y loge à la nuit, on s'y égorge aussi : il y a peu de mois, deux souteneurs y ont éventré une malheureuse fille dont le bras portait ce tatouage : « Gégène pour la vie », coupable de n'avoir pas « envoyé du tabac et de l'argent de poche » audit Gégène qui « tirait son temps » en prison.

Cette rue sinistre débouche rue Geoffroy-1'Asnier, où jadis s'élevaient de somptueux palais habités par les Preuilly, les Clermont-Gallerande, les Breteuil, les La Rochefoucauld, lesGalliffet; quelques portes monumentales et superbes, quelques balcons écornés, quelques sculptures ébréchées témoignent encore de ce luxueux passé (*). Au n° 26 s'ouvre l'admirable porte de l'hôtel Châlons- Luxembourg; intacte ou à peu près, la maison s'élève entre une cour solennelle, tapissée de lierres, garnie encore de vieilles bornes de jadis reliées entre elles par des barres de fer, protégeant les briques roses et les pierres sculptées contre le heurt des carrosses d'antan; et un charmant jardin aux frondaisons vertes.

C'est une épave du Grand Siècle qui surgit dans ce quartier misérable ; on y évoque instinctivement les rudes figures des capitaines et des sévères parlementaires qui durent y besogner, et surtout les ombres aimables des belles Précieuses qui promenèrent sous ces

(1) A voir encore : n° 22, une belle porte sculptée ; n° 20, Hôtel de M. de Vilemontré (166S) et de J.-B. de Machault (1713) ; n° 19, Restes de l'Hôtel de Preuilly; autres maisons curieuses : nos 1, 4, 9, 42 (\lu de Rociiegudk).

hauts plafonds leurs traînes de satin rose et leur corsage aux buses roides...Et quelle désillusionnante impression n'éprouvet-on pas en rencontrant, à la sortie, audessous de somptueux écussons armoriés, Tannonce d'an «mastroquet», locataire en ce beau logis, promettant à sa clientèle alléchée une imminente « dégustation de vin de l'Aude à 10 centimes le verre » I

RUE GF.OFFnOY-L'ASNIER D'après une eau -forte de M. Potémont.

Les rues Pierre-au-Lard, Brise-Miche

et Taille-Pain,

la rue de Venise, la rue Quincampoix.

T'aube du 6 juin 1832 se leva sinistre et livide sur Paris, J et lorsque les premières lueurs du jour teintèrent de rose le faîte des maisons, on pouvait apercevoir, rue Saint-Martin, à quelques mètres de l'église Saint-Merri et à l'intersection de la rue Aubry-le-Boucher, une poignée d'hommes hâves, déguenillés, aux yeux brillants de fièvre, groupés derrière une barricade ensanglantée sur laquelle flottait le drapeau rouge. Devant eux, autour d'eux, à leurs pieds, des cadavres de soldats, de gardes nationaux criblés de balles, éventrés à coups de couteau, écrasés sous les pavés, sous les meubles lancés du haut des toits, témoignaient d'une lutte sauvage qui, commencée la veille vers cinq heures du soir, s'était prolongée jusque dans la nuit ; sur leurs têtes grondail lugubrement la grande voix du tocsin de Saint-Merri. A la suite de l'enterrement du général Lamarque,

mort en pressant sur ses lèvres l'épée que lui avaient offerte les officiers bonapartistes des Cent-Jours, un immense mouvement révolutionnaire avait galvanisé Paris. Les sociétés secrètes alors si puissantes et si nombreuses, les survivants de la Révolution, les anciens soldats de l'Empire, les mécontents de tous les partis, réunis dans une haine commune contre Louis-Philippe, s'étaient donné rendez-vous aux obsèques du général patriote. Sous des blouses et sous les redingotes on devinait des crosses de pistolets ou des manches de poignards, les enfants chargeaient des armes en se servant, comme bourres, des affiches apposées contre les murs, les Polytechniciens avaient forcé les postes de leur Ecole et s'étaient joints au cortège farouche et menaçant. Le maréchal Soult, ministre de la guerre, s'inquiétait, toute la garnison de Paris était sur pied et aussi la garde nationale. La bataille était dans l'air, elle éclata brutale et féroce, et un moment l'émeute fut maîtresse du centre de Paris, elle campait victorieusement près de l'Hôtel de Ville dont elle cherchait à s'emparer. Toute la nuit on s'égorgea dans l'obscurité ; puis successivement, la troupe reconquit les positions perdues. Seule, la grande barricade de Saint-Merri tenait toujours ; ses défenseurs, 130 hommes à peu près, groupés autour d'un ancien combattant de Juillet nommé Jeanne, avaient déjà repoussé dix furieux assauts; résolus à faire le sacrifice de leur vie, ils attendaient la suprême attaque, sachant que le jour qui se levait éclairerait leur heure dernière.

Kcuargue del.

S \ I N T M E n li I

Dans les ruelles, dans les carrefours, dans les petites rues qui les entouraient, ils entendaient battre la générale, ils écoutaient les grands bruits imprécis d'une troupe immense prenant ses dispositions d'attaque ; on percevait de lointains galops de cavalerie, des caissons d'artillerie roulaient sur les pavés ; à mesure que le jour s'élevait, le tumulte grandissait et le tocsin de Saint-Merri, sonnant obstinément, semblait tinter le glas des morts... — Dès six heures du matin les assauts se succédèrent; le feu sortait des fenêtres, des lucarnes, des soupiraux de cave ; la fumée était telle que ces malheureux qui s'entretuaient n'y voyaient pas à dix mètres ! Les balles, les biscaïens, les boulets faisaient voler en éclats les pierres et les plâtras des murs, les pavés fracassés formaient mitraille. Une partie de l'armée de Paris dut donner pour réduire cette barricade dont les derniers combattants, rouges de sang, noirs de poudre, mourant de faim et de soif, à bout de munitions, agonisèrent devant des portes closes, sous l'éblouissant soleil de juin. Vers six heures du soir la barricade fut foudroyée de trois côtés et les soldats, d'une ruée furieuse, escaladèrent les pavés gras de sang ; Jeanne et les derniers insurgés survivants tentèrent de s'ouvrir un passage à la baïonnette, la plupart furent tués sur place, les autres, sanglants, se sauvèrent par les toits des maisons voisines.

Le lendemain un calme profond régnait sur Paris dompté ; seule, une longue file noire de femmes en pleurs venant reconnaître à la Morgue les corps des inconnus

tombés dans cette tuerie témoignait de l'effroyable sauvagerie de la lutte de la veille...

Le quartier Saint-Merri, qu'ensanglanta ce drame, s'est à peine modifié et il est facile de retrouver encore aujourd'hui la trace des boulets et des balles qui tigrèrent les maisons voisines de l'église. Ces prises d'armes, d'ailleurs se répétaient si fréquemment sous le règne de Louis-Philippe que Paris semblait en avoir pris l'habitude. L'émeute finie, la vie reprenait son cours paisible et le même immeuble abritait le garde national et l'insurgé de la veille; parfois cependant quelques froissements se produisaient. Mes parents ont connu une vieille dame logée près de Saint-Merri qui pendant des années ne passa qu'en tremblant devant la porte du locataire demeurant au-dessous de son appartement. Et comme on s'étonnait de cette persistante appréhension, elle contait qu'un soir d'émeute — alors que depuis le matin son mari combattait dans les rangs de la garde nationale — elle vit déposer à la porte de la maison un brancard recouvert d'une serpillière. Affolée, éperdue de crainte, elle se précipite, soulève un coin du drap et, reconnaissant, sanglant, la mâchoire fracassée, le locataire du dessous : «Oh! quel bonheur ! s'écrie-t-elle, c'est vous, M. Yitry! » M. Vitry, depuis ce jour, lui avait battu froid I

Longeant la rue du Cloître-Saint-Merri que surplombent les gargouilles allongées de l'église, et laissant à

AUTOUR DE SALNT-.UERRI 269

gauche l'étroite rue Taille-Pain, où s'entrecroisent des

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