‹ Promenades dans ParisChapitre 50 sur 70 · LA RUE DE VENISE · texte numérisé non relu

LA RUE DE VENISE

âge, avec des têtes maquillées , qui déambulent en

chantonnant d'une voix grasse et traînent des savates élimées devant des entrées de bouges où se devinent de gluants escaliers noirs... Et l'autre jour, vivante antithèse, trois fillettes aux têtes blondes dressaient une petite chapelle en l'honneur du mois de Marie dans l'angle rouge d'un mastroquet, sous les regards émus de deux abominables mégères... et ce ne fut pas l'un des moindres étonnements de celte bizarre promenade!

A l'angle de la rue de Venise et de la rue Quincampoix, à l'enseigne de « l'Arrivée de Venise », au n° 54, un marchand de vin verse l'absinthe à quatre clients tassés devant un Zanzibar : ce fut jadis l'élégant cabaret de l'Epée de Bois où fréquentaient Racine, Boileau, Marivaux et leurs amis ; sous la Régence, en 1720, un crime effroyable s'y commit : le jeune comte de Horn, prince allemand apparenté au Régent, de complicité avec deux débauchés de ses amis, y assassina pour le voler un capitaliste nommé Lacroix.

C'était l'époque où Paris s'était pris de folie pour la Banque de Law et les actions du Mississipi. Dans celte rue Quincampoix où le banquier Ecossais avait installé ses bureaux, le moindre taudis valait de l'or, on spéculait dans chaque maison, chaque chambre se transformait en comptoir d'agiotage. C'était comme une frénésie ! Grands seigneurs, magistrats, danseuses, duchesses, boutiquiers, laquais et filous, philosophes et courtisans

jouaient sans vergogne, sans scrupule, sans arrêt ; une fortune s'édifiait et se perdait en une heure.

Tous ces hôtels, occupés aujourd'hui par de modestes industries, étaient alors de la cave au grenier des « officines à or». Les actions de 500 livres valurent jusqu'à 18.000 et 20.000 livres ! A l'entrée et à la sortie de la rue Quincampoix, des gardes veillaient à la circulation des voitures et empêchaient que la foule ne s'y étouffât. — Au numéro 90, le guet sonnait la cloche lorsque l'heure était venue d'évacuer la rue !

C'était la Régence alors

Et, sans hyperbole, Pour les plus drôles de corps

La France était folle ; Tous les hommes plaisantaient Et les femmes se prêtaient...

A la gaudriole au gué,

A la gaudriole (1).

Pour jouer encore, pour jouer toujours il fallait à tout prix « faire de l'argent » : on volait à main armée ; chaque jour c'était des meurtres, des vols, des suicides... en une seule fois, vingt-sept corps de suicidés ou d'assassinés se péchaient aux filets de Saint-Cloud ! Puis survinrent la panique, l'effondrement, la grande débâcle ; Law s'enfuit et s'en va mourir àVenise misérable et honni, et Ganillac, l'un des roués du Régent, résume d'un mot cette folie : « Tout cela n'est pas nouveau, et M. Law

(1) BélUNGER, La Gaudriole, p. 13. Œuvres complètes.

n'a rien inventé, — bien avant lui j'ai fait des billets que je n'ai pas payés... voilà tout le système ! » L'hôtel du banquier s'élevait rue Quincampoix à la place même que traversent aujourd'hui les omnibus de la rue de Rambuteau (*).

Quelques vieux hôtels, occupés par des « spécialités médicales », des « fantaisies pour confiseurs », des « caves fromagères », des écoles enfantines, des polisseurs de glaces, des fabricants d'eau de selz, des bijoutiers en doublé, témoignent par de rares vestiges d'art du riche passé de cette rue aujourd'hui si miséreuse dont les premières maisons encadrent, au loin, l'élégante silhouette de la vieille Tour Saint-Jacques. Aux numéros 58, 28, 14, 15 et surtout au [numéro 10 se rencontrent

(1) Cette habitation était garnie d'énormes barreaux de fer, trois têtes sculptées en relief dans des médaillons ornaient le bandeau du premier étage, Tune de ces tètes, couronnée de joncs représentait un fleuve , la seconde était une tète de femme ; la troisième était celle d'un satyre couronné de pampres et chargé de raisins. Cette banque, fondée primitivement (dans une partie du Palais Mazarin, rue Vivienne) au capital de 6 millions — divisé en 1.200 actions de 6.000 livres chacune, était autorisée à escompter des billets au porteur. Lavv — financier né à Edimbourg (Ecosse), alors Contrôleur général des Finances, — créa en môme temps une Compagnie dite des bides Occidentales pour exploiter la Louisiane et le Mississipi... A la suite d'un édit du 5 mars 1720, réunissant la Banque à la Compagnie des Indes, un krach (semblable à celui de l'Union Générale en 1882) se produisit et les actions tombèrent de 9.000 livres à 600. Law, discrédité, s'enfuit à Bruxelles. La valeur du papier émis dépassait 3 milliards, alors que le numéraire de la Banque de France n'allait môme pas à 760 millions.

Gustave Pessard. Nouveau Dictionnaire historique de Parts.

encore des restes de fer forgé, des balcons disloqués, des mascarons de pierre écornés, des frontons, des rinceaux, des débris somptueux d'alcôves sculptées et de rampes d'escalier... Mais tout cela se désagrège , s'use , s'effrite, tombe en poussière et il faut un sérieux effort d'imagination pour évoquer le souvenir de tant de frénétiques et luxueuses folies dans cette rue silencieuse et triste où traînent aujourd'hui les aigres relents des produits pharmaceutiques et l'odeur grasse des pommes

de terre frites que débite la marchande du coin, tapie dans l'angle d'un vieux porche d'hôtel armorié...

Villerel, del.

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