LE CAVEAU
l'étroite entrée, qu'emplit presque totalement un vaste comptoir d'étain, s'ouvre un escalier à ce point étroit et surbaissé qu'il faut se pencher pour le descendre ; au bas se rencontre une suite de caveaux voûtés, hauts de 2m,50, larges de 4; les parois de pierre nue sont criblées de milliers d'inscriptions, de devises, d'imprécations, de serments ou de menaces; les malheureux purotins qui passent leur nuit dans ces salles enfumées, ouvertes de minuit à midi, s'empressant de confier à la lugubre muraille leurs signatures ou leurs états d'âme. On y montre, gravé au couteau, le nom de Pranzini, notable assassin.
Je soupçonne fort, d'ailleurs, l'accueillante clientèle du logis de maquiller les murs, « à seule fin d'épater le client ». Nous y sommes descendus l'autre soir. En notre honneur, le vieux pianiste aux yeux vitreux a fait vibrer le piano désaccordé, et Henri Braillet, un chanteur populaire qui rappelle à la fois Coquelin aîné et Frascuelo, prôna successivement les charmes de l'amour et la gloire de M . Fallières qu'il appelle « mon petit Armand (l) » , puis il termina par une romance argotique, faisant retentir de sa forte voix les voûtes sonores des vieux moines ligueurs. Le public sympathique reprenait les refrains.
C'étaient de jeunes seigneurs pâles, nerveux, l'air
(1) « Viens! mon petit Armand! » — Hommage respectueux an Président Fallières. (Paroles de Will et de Non. — Musique do A Sbbgï.)
audacieux et méfiant. Un de nos compagnons, A. Dusart, avocat de grand talent, avait obtenu pour l'un d'eux le bénéfice d'un acquittement inespéré, et le client de notre ami en était encore aussi surpris que reconnaissant. Quelques dames jolies et sans façon daignèrent partager avec nous la cigarette de la sympathie... et l'on causa. Nous eûmes le loisir d'apprendre combien M. le président X est sévèrement jugé par cette clientèle spéciale. Un de ses collègues, par contre, est, parait-il, un « chic type », et l'on se jalouse l'honneur d'être condamné par lui . Quant au conseiller Z, chacun sait qu'il est odieux, surtout lorsqu'il a perdu la veille au tripot... « et je le connais bien, moi qui ai été garçon de cercle », assure un gentleman sans linge, calfeutré dans un paletot clair orné d'un faux astrakan.
Puis, sans morgue, familièrement, chacun de nos éphémères voisins raconte son histoire de misère, de fainéantise et de vice. On cause maison centrale et villégiatures forcées ; on nous sort des « lingues » de choix qui, sur un geste de leurs aimables propriétaires, s'enfoncent, paraît-il, à souhait dans les poitrines des crâneurs. On nous montre l'art mystérieux avec lequel se manie un revolver sans le sortir de la poche même du paletot où « dort le rigolo ». Ces stupéfiants conférenciers nous font l'effet d'exagérer leur brutalité. Quelques-uns même, il faut l'avouer, ont de jolies têtes fines, plus vicieuses que féroces.,.
Un silence... — Un grand garçon maigre, aux mous-