RLE DE CLÉRY ET HUE BEAI REGARD
Donc André Chénier logea dans cet humble logis où chaque étage ne comporte que deux pièces minuscules;
il gravit cet escalier sombre, il s'accota contre cette petite fenêtre où vient s'encadrer de si pittoresque façon l'élégante et majestueuse porte Saint-Denis, qui s'érige dans la lumière au bas des rues escarpées... A côté de la plaque officielle précisant le séjour de Chénier. une affiche nous exhibe un garçon de ^ÏP café souriant, la serviette sous le bras, —
(1) La charmante gravure, que la sympathie du maître Lepère nous a permis de reproduire, fait partie
d'une admirable série d'études parisionnes parues dans le Harper\ Magazine.
L ANGLE PE LA RLE DK CLÉHY
A. Lepère (1).
c'est la réclame d'un bureau de placement : utilitarisme et poésie 1
Vues de l'angle droit de la porte Saint-Denis, ces hautes maisons dont les arêtes coupantes se profilent si étrangement sur le ciel, sont restées telles qu'elles étaient le 21 janvier 1793, au petit matin, alors que les Parisiens terrorisés se pressaient, pitoyables et silencieux, sur le boulevard pour y voir défiler le cortège conduisant de la prison du Temple à l'échafaud, dressé place de la Révolution, le roi Louis XVI qui, par 387 voix, vemait d'être condamné à mort « sans conditions ni sursis ».
Au Temple, Louis XVI, après avoir dormi profondément, s'était réveillé vers cinq heures. Il avait revêtu des bas blancs, une culotte grise, un gilet de molleton blanc, un habit brun; puis, après avoir entendu la messe à genoux «par terre, sans prie-Dieu ni coussin », il était longuement resté près du poêle, ayant peine à se réchauffer. Après les suprêmes recommandations faites à son serviteur Cléry, vers huit heures il avait quitté sa prison, sur l'injonction du général Santerre : « Monsieur, l'heure approche, il est temps de partir. » Un brouillard épais régnait sur la ville, l'air était froid. Après s'être, à deux reprises, retourné vers la tour sombre où il laissait ses enfants, sa femme, sa sœur!... « Louis le Dernier » était monté dans une voiture peinte en vert. A sa gauche se tenait son confesseur, deux gendarmes étaient assis sur la banquette de devant; le Roi
avait la figure calme et lisait dans un bréviaire les Psaumes des Agonisants.
Les ordres les plus sévères avaient été donnés par la commune de Paris : la circulation était absolument interdite sur le passage du cortège funèbre; défense formelle de franchir les cordons de troupes qui, sur quatre rangs de profondeur, faisaient la haie sur toute la longueur des boulevards, immobiles, « dans un silence de plomb ». Les boutiques n'étaient qu'entr'ouvertes ; personne sur les portes, personne aux fenêtres. A l'issue des rues principales débouchant sur le boulevard, des canonniers, « choisis parmi les plus patriotes », se tenaient menaçants, mèches allumées, près de leurs canons chargés à mitraille; derrière eux étaient massées des réserves mobiles, tirées du camp sous Paris.
A mesure qu'avançait le carrosse, un sourd murmure courait dans la foule ; dans le lointain on percevait les roulements lugubres des tambours distendus par l'humidité ; puis l'escorte, formidable et sinistre, apparaissait dans le brouillard. C'étaient d'abord les Marseillais, puis la gendarmerie nationale à cheval, et enfin deux batteries de campagne précédant la voiture aux vitres baissées et ternies par la buée, encadrée d'une forêt de piques et de baïonnettes. Le cortège s'avançait lentement, lorsque soudain, à la hauteur de la porte Saint- Denis, en face de la rue de Gléry, au moment de gravir la pente de Bonne-Nouvelle, une hésitation, une sorte de halte se produisirent... des cris, une bousculade, des
ombres se perdant dans le brouillard, puis des hommes terrassés, sabrés sur place, quelques mares de sang sur les pavés... tout cela avait duré quelques minutes à peine.
Que s'était-il donc passé? Voici : le 20 janvier, la veille même de cette matinée d'exécution, le Comité de Salut public avait reçu l'avis suivant du Comité de sûreté générale : « Citoyens, le Comité de sûreté générale vient d'être informé par un particulier connu que quelques gens mal intentionnés se proposaient, demain, lorsque Louis sortira du Temple, de l'assassiner pour lui éviter la honte de monter sur l'échafaud. Le Comité n'ajoute pas beaucoup de foi à un projet aussi déraisonnable, cependant il croit qu'il est de son devoir de vous en donner avis, parce que, dans les circonstances présentes, aucune précaution n'est à négliger (*). »
Le « particulier connu » qui avait dénoncé le complot n'avait pas volé l'argent dont on dut payer sa trahison, car il y avait bel et bien complot, et celui qui l'avait tramé était le plus audacieux, le plus habile et le plus déterminé des conspirateurs royalistes : c'était ce baron de Batz, dont mon excellent ami Lenotre a raconté l'incroyable histoire. Avec une audace qui stupéfie, au milieu de mille dangers, bravant les lâchetés, les trahisons, les policiers, les comités et les sections, de Batz avait préparé une suprême tentative pour sauver Louis XVI sur le chemin même de l'échafaud, et avec une sûreté de vue par-
(1) Ce document figure en original au Musée Carnavalet dans une des vitrines de la galerie de la Révolution (vitrine n° 61, salle XI).
faite, il avait choisi, pour tenter son hardi coup de main, le point topographique précis où les difficultés mêmes du terrain serviraient ses projets.
Les canons, les chevaux, la voiture, devaient nécessairement peiner pour gravir la pente de Bonne-Nouvelle, un flottement se produirait et cinq cents hommes déterminés, bien armés, se précipitant en masse des pentes de la rue de Cléry, de la rue Beauregard et de la rue de la Lune, briseraient tous les obstacles, troueraient facilement les haies des gardes nationaux et parviendraient à sauver le Roi... et puis, c'était le dernier enjeu, le grand vatout, des promesses permettaient d'espérer des complicités tacites, enfin il y aurait bataille, et de Batz, intrépide, comptait sur la victoire. Le brouillard même semblait favoriser sa chance.
Bien avant l'heure fixée pour le rendez-vous, l'audacieux baron est à son poste, à l'angle de la rue de Cléry et de la rue Beauregard, anxieux, attentif, étonné toutefois de ne pas voir ses camarades. Il ignorait que le « particulier connu » n'avait pas seulement dénoncé le complot, mais qu'il avait de plus livré la liste des conspirateurs, et qu'aux premières lueurs du jour deux gendarmes s'étaient présentés au domicile de chacun et y étaient demeurés, interdisant toute sortie : de Batz comptait sur cinq cents complices, il n'en rencontra que vingt-cinq, ceux-là seuls qui n'avaient pas couché chez eux; d'autres enfin n'avaient pu gagner le lieu du rendez-vous ayant trouvé les rues barrées et les chemins surveillés.
Il est neuf heures, le cortège passe devant la porte Saint-Denis ; déjà les premiers rangs de la cavalerie et les canons ont franchi la rampe, le carrosse va s'y engager. C'est le moment choisi ; un cri formidable retentit : « A moi ceux qui veulent sauver le Roi ! » C'est de Batz qui l'a poussé, agitant son chapeau d'une main et tenant un sabre de l'autre. Deux intrépides l'ont suivi, Devaux son secrétaire, La Guiche, son ami; quatre autres conjurés peuvent également rompre les lignes de la garde nationale, ils sont percés de coups de sabres par les cavaliers de l'escorte, et de Batz seul disparaît comme par enchantement... Les quelques conspirateurs qui n'ont pu se lancer sur la chaussée sont poursuivis par les réserves mobiles dans les petites rues montantes et tortueuses où ils se jettent pour chercher un abri; quelques-uns sont cloués à coups de baïonnettes sur les portes de l'église de Notre-Dame Bonne-Nouvelle, rue de la Lune, où ils avaient tenté de se réfugier.
Pendant qu'on entraînait les prisonniers et que la foule terrifiée, assistait à cette échauffourée rapide et sanglante, le cortège poursuivait sa marche fatale; déjà les derniers rangs, se perdant dans la brume, s'engageaient sous les grands arbres du boulevard Poissonnière... et peu à peu, dans l'humidité froide, s'éteignaient les roulements sourds des tambours mouillés précédant la voiture verte où Louis XVI continuait à lire les Psaumes des Agonisants sur le chemin de l'échafaud.