LE BOULEVARD DU TEMPLE
Et la place de la République
« Clije me souviens du boulevard du Temple? oh! O certes oui... et avec quel plaisir attendri! J'y ai vécu cinq ans, de 1856 à 1861 — époque où j'obtins mon prix de Rome... Quels beaux rêves j'y ai faits !... »
C'est Massenet, le maître aimé et admiré, qui nous raconte avec une communicative émotion sa jeunesse si pauvre, si studieuse, si gaie aussi ; et nous écoutons, délicieusement attentifs, ce glorieux artiste évoquant avec tout son esprit et tout son cœur un passé qui lui est si cher :
— « J'avais quinze ans ; j'étais élève au Conservatoire, et le soir, pour vivre, timbalier au Théâtre- Lyrique — dont le péristyle s'ouvrait alors à l'endroit qu'occupe aujourd'hui l'escalier du Métropolitain sur la place de la République. — Ce modeste emploi me rapportait tout juste 45 francs par mois !... et pourtant,
je dois l'avouer, je « blousais » de remarquable façon, à ce point que Berlioz veulut bien un jour m'en complimenter et ajouter : « De plus vous êtes juste, ce qui est rare ! » Bien « blouser » et être « juste » sont les rêves d'un timbalier, et ce fut mon premier succès ! J'habitais rue de Ménilmontant, n° 5, une chambrette haut perchée dans une étrange maison occupée presque totalement par le personnel acrobatique du Cirque : des clowns, des écuyères, des équilibristes, de gentilles clownesses qui faisaient leur petit ménage et surveillaient le potau-feu tout en répétant des exercices professionnels, en se disloquant, en jonglant, en s'insinuant au travers d'étroits cerceaux... Le dimanche matin, on partait en bande joyeuse déjeuner sur l'herbe... à la campagne... et quand on avait dépensé 30 sous on s'accusait de prodigalité!... Étions-nous jeunes!...
Après avoir passé la journée au Conservatoire, je me rendais à cinq heures et demie rue Basse-du-Temple, une ruelle encaissée, parallèle au boulevard ; là s'ouvraient les entrées des artistes et du personnel. Les spectacles commençaient alors à six heures : Quelle cohue, quelle foule, quelle cour des Miracles ! songez que toute la figuration, tous les machinistes, toutes les habilleuses, tous les chœurs des dix théâtres groupés sur ce boulevard du Temple se trouvaient confondus dans cette petite rue étroite, boueuse, encombrée de marchands de vins, de débitants de saucisses, de chaussons aux pommes... et c'était sale, c'était vermineux, et ça sentait
l'ail... Mais combien amusant, pittoresque, vivant !... Une fois dans mon orchestre, j'y travaillais pendant