LES CHANTEURS DES BOULEVARDS SOUS LE DIRECTOIT
le cortège arrêté place Vendôme par un détachement du Royal-Allemand et le sieur Pépin, commis de mercerie, porteur de l'image de Necker, frappé d'une balle à la jambe et d'un coup de sabre dans la poitrine, tombant à côté du buste brisé !
La Révolution, qui rompt toutes les entraves, est accueillie avec enthousiasme sur le boulevard du Temple où dix théâtres s'étaient groupés : la Gaîté, l'Ambigu, les Délassements-Comiques, les Variétés-Amusantes, bien d'autres encore... l'Empire les réglemente et Charles X les censure ; mais c'est le soleil de Juillet q'\i, en 1830, éclaire le triomphe du « Boulevard du Crime », tel est en effet le surnom pittoresque dont les Parisiens désignaient cette foire théâtrale où de six heures à onze heures se perpétraient tant de crimes, de viols, de rapts d'enfants, etc., etc.; la vertu n'y triomphait jamais avant onze heures un quart, au plus tôt ! Chaque soir, ce gai boulevard était envahi bien avant l'ouverture des guichets, qui se faisait de cinq à six heures; patiemment, le public faisait queue entre de longues barrières de bois, en dévorant des chaussons aux pommes, des cervelas à l'ail, en avalant des verres de coco ou en épluchant des oranges dont les titis, fidèles habitués du « poulailler », gardaient soigneusement les écorces destinées aux crânes des spectateurs assis à l'orchestre.
On guettait, pour les acclamer, les artistes les plus populaires : Frédérick-Lemaître, Saint-Ernest, Bouffé, Mélingue, Bocage, Deburau, Paulin-Ménier, Colbrun,
Mmes Derval, Léontine, Déjazet. Clarisse Miroy. et même Ameline qui jouait sans concurrence possible les « Tam bour-Major » au Cirque et circulait portant dans ses bras son amie Carolina-la-Laponne, naine de profession. La foule était passionnée à ce point, que le 20 février 1847, lors de la première représentation de la Reine Margot, au Théâtre-Historique, le public fit queue vingt-quatre heures avant l'ouverture des bureaux, et la pièce, commencée à six heures du soir, ne se termina qu'à trois heures du matin !
En même temps que se renouvelle la littérature dramatique avec l'école romantique, refleurit la légende napoléonienne et le 20 octobre 1830 le Courrier des Théâtres nous offre ce stupéfiant programme : Vaudeville : Bonaparte, lieutenant d'artillerie ; Variétés : Napoléon à Berlin ou la Redingote grise ; Nouveautés : l'Écolier de Brienne ou le Petit Caporal (Mlle Déjazet) ; Ambigu : Napoléon-, Cirque-Olympique : le Passage du mont Saint-Bernard (gloire militaire en 7 tableaux) !
Trois ou quatre acteurs : Gobert, Cazot , Prudent jouaient les «Napoléon» et ces braves gens avaient fini par se prendre au sérieux : le sourcil crispé, le chapeau en bataille, le masque olympien, lissant d'une main nerveuse une mèche césarienne, ils se montraient sur le boulevard, dans les attitudes légendaires du grand homme, les bras croisés derrière le dos, ou puisant du tabac à même la poche doublée de cuir d'un gilet de Casimir blanc !
Sous le second Empire, la série heureuse se poursuit tout d'abord boulevard du Temple — que l'épouvantable attentat de Fieschi avait ensanglanté le 28 juillet 1835 — ; les théâtres s'y pressent, s'y succèdent depuis le faubourg jusqu'à la rue d'Angoulême, suivant une ligne diagonale qui, traversant l'hôtel Moderne, la place du Châteaud'Eau et les premières maisons du boulevard Voltaire, aboutirait aujourd'hui au numéro 48, boulevard du Temple : c'étaient le Théâtre-Lyrique, le Cirque-Impérial, les Folies-Dramatiques, la Gaîté (sur remplacement de la maison formant l'angle droit du boulevard Voltaire ; c'est là que s'éleva en mai 1871 la barricade où fut tué Delescluze), les Funambules, les Délassements- Comiques, le Petit-Lazari, puis le Cirque d'Hiver et, presque en face, le théâtre Déjazet. Chacun de ces théâtres avait son public et sa spécialité ; toutefois un essai malheureux de représentations classiques y fut tenté, et c'est alors qu'on entendit ce dialogue : « Est-ce vrai qu'hier on a joué du Molière à la Gaîté? — Oui... le Misanthrope. — Qui donc a fait le Misanthrope? — ... Le caissier ! »
En 1862, un inexorable décret du baron Haussmann supprima le boulevard du Crime! Ce fut un deuil pour Paris qui aimait ce coin charmant où, de génération en génération, riches et pauvres avaient tant ri, tant pleuré! on protesta, on pétitionna, mais en vain, — l'impitoyable préfet maintint sa décision et le 15 juillet 1862, minuit
sonna la dernière heure de tous ces infortunés théâtres qui dès le lendemain tombaient sous le pic des démolisseurs.
Rien n'en subsiste aujourd'hui que le vieux nom et le joyeux souvenir. Pauvre boulevard du Temple l
La rue Vivienne. — La Section Le Peletier. Le Théâtre Feydeau. — Le Vaudeville. — La Bourse.
Le 14 octobre 1795 (12 vendémiaire an IV), vers dix heures du soir, les habitants de la rue Vivienne qui commençaient à s'endormir furent réveillés par des bruits confus et de vagues clameurs, accompagnés de roulements de canons sur les pavés, de piétinements de chevaux, de tumultes de régiments en marche... Ils se précipitèrent aux fenêtres et s'aperçurent avec stupeur que la rue était occupée militairement : des grenadiers, des hussards, des artilleurs emplissaient la chaussée ; le long des maisons des officiers d'ordonnance galopaient affolés depuis le perron du Palais-Royal jusqu'à l'autre extrémité de la rue Vivienne fermée par le porche d'entrée de l'ex-couvent des Filles Saint-Thomas, dont les vieux bâtiments et les grands jardins couvraient toute la superficie de l'actuelle place de la Bourse. C'était ce couvent, fermé depuis la Révolution et
devenu la « section Le Peletier », que cernait une partie de la garnison de Paris, sous les ordres du général Menou, flanqué de trois commissaires, membres de la Convention.
Paris, en 1795, était en proie aux plus affreuses misères. La famine menaçait; chaque nuit des queues interminables se déroulaient plaintives aux portes des boulangeries et des boucheries, et ce n'est qu'avec des cartes parcimonieusement distribuées que l'on finissait par obtenir d'insuffisantes rations de viande et de pain. Les agioteurs et les accapareurs faisaient hausser le prix des denrées et par leur faute la Convention était accusée de vouloir « affamer le peuple », les assignats étaient à ce point dépréciés que, le 14 octobre 1795, le louis d'or valait 1.255 livres... en papier! Les Sections s'agitaient et la Convention bafouée et menacée avait décidé de se défendre énergiquement, de frapper un grand coup, d'investir, de désarmer et de fermer la section Le Peletier, comité central de l'émeute.
Cette section passait à juste titre pour réactionnaire et royaliste. Le bataillon des Filles Saint-Thomas avait été le seul, avec les Suisses, à défendre les Tuileries le 10 août 1792. Pendant la Révolution, le « modérantisme » y dominait, et depuis Thermidor la section Le Peletier réunissait tous les « conspirateurs à privilèges » tous les « alarmistes », tous les muscadins à cadenettes, tous les incroyables à collet noir. Richer-Sérizy, le baron de Batz, le comte de Casteliane, le général Danican
et les émissaires des Princes y soufflaient le feu de la guerre civile, et c'est pourquoi plus de 20.000 hommes de troupes avaient envahi tout le quartier, où les régiments s'entassaient les uns contre les autres. Mais on parlementait au lieu d'agir, on discutait au lieu de commander ; déjà les soldats fraternisaient et buvaient avec les citoyens, et devant l'entrée de la section, des généraux, des conventionnels empanachés, des sectionnaires s'injuriaient, se menaçaient, ergotaient, pendant qu'un furieux clubiste, le jeune de Lallot, haranguait les troupes : « ... Frémissez, soldats, de l'attentat que vous commettriez en franchissant cette enceinte... La section Le Peletier est-elle une place de guerre?... Sommesnous des Autrichiens?... Au nom de la Loi je vous somme de vous retirer... » Et les spectateurs de cette scène inouïe virent avec stupeur le général Menou, s'inclinant devant les injonctions des insurgés, donner l'ordre de battre en retraite.
Parmi ceux qui avaient assisté, indignés, à cette capitulation de l'armée devant l'émeute, se trouvait un jeune homme pâle, aux yeux ardents, aux longs cheveux pendants, mal vêtu d'une redingote élimée, la tête couverte d'un chapeau trop grand : c'était le général Napoléon Bonaparte, alors « sans emploi, sans solde, sans rations » rayé depuis trois semaines de la liste des offî-
ciers généraux en activité, et qui, destitué par Aubry comme « terroriste », végétait à Paris, pauvre, presque inconnu et si désespéré qu'il disait, la veille, à Barras :
— « A quelque prix que ce soit, j'ai besoin d'être employé. Si je ne puis obtenir du service, j'irai en demander comme artilleur à Constantinople^). »
Après avoir passé sa soirée dans une loge du théâtre Feydeau, dont la façade circulaire ornée de cariatides s'ouvrait 25, rue Feydeau, — sur l'emplacement de l'actuelle rue de la Bourse — Bonaparte, ayant entendu le Bon Fils, pièce larmoyante du « citoyen Hennequin, musique du citoyen Lebrun (artiste du théâtre) », regagnait par le passage (devenu plus tard la rue des Colonnes qui subsiste encore dans sa presque totalité) et la rue des Filles-Saint-Thomas le minable hôtel où il logeait « A l'Enseigne de la Liberté », rue des Fossés- Montmartre (aujourd'hui rue d'Aboukir), près de la place des Victoires. A l'angle de la rue Vivienne il fut témoin de la honteuse retraite de Menou et vit les soldats bafoués s'en retourner « baïonnette dans le fourreau ». Bonaparte, furieux, suivit les troupes reprenant le chemin de la Convention et courut aux tribunes de l'Assemblée « pour y juger de l'effet de la nouvelle et suivre les développements et la couleur qu'on y donnerait (2) »... On sait le reste : la Convention, affolée,
(1) Mémoires de Barras, tome I, p. 244.
(2) Mémorial de Sainte-Hélène, tome I, page 311.
Lorsque nous vîmes Menou nous manquer dans la main, et le
destitue l'incapable Menou et fait appel à Barras qui désigne, pour remplacer Menou. « Bonaparte, un petit officier corse qui ne fera pas tant de façons ». Le lendemain 13 vendémiaire, les rebelles étaient foudroyés quai Voltaire et devant Saint-Roch, et l'étoile de Bonaparte, promu le surlendemain général de division, se levait radieuse à l'horizon : le « petit officier corse » avait été bien inspiré en venant l'avant-veille entendre le Bon Fils au théâtre Feydcau I
Ce théâtre Feydeau avait d'illustres origines : fondé en 1789 sous les auspices de Monsieur, frère du Roi, plus tard Louis XVIII, il devint bientôt le dangereux rival du théâtre Favart, et les deux scènes concurrentes engagèrent un duel artistique dont le résultat le plus clair fut de les ruiner l'un et l'autre. Ils se décidèrent alors à conclure un accord et terminèrent leurs différends par une fusion qui les sauva. Le 16 septembre 1801, les deux troupes réunies firent une réouverture solennelle du théâtre Feydeau, remis à neuf pour la circon-
Comité de Salut Public ne sachant plus où donner de la tête, je dis : « Il n'y a rien de si facile que de remplacer Menou, j'ai l'homme qui nous manque, c'est un petit officier corse qui ne fera pas tant de façons. » Le Comité de Salut Public, sur ma proposition, m'accorda aussitôt de mettre Bonaparte en service actif. — Mémoires de Barras, tome I, page 250.
stance, baptisé « Théâtre de l'Opéra-Comique » et doté par le gouvernement d'une subvention de 50,000 francs, — Bonaparte s'était-il souvenu de sa providentielle soirée du 12 vendémiaire?
Longtemps l'Opéra-Comique récréa Paris; puis les mauvais jours reparurent ; la salle, qui tombait en ruines, fut définitivement fermée en 1828, et le théâtre ouvrit sa façade sur la place, en face de la Bourse nouvellement édifiée par Brongniart sur les vastes espaces que couvraient autrefois les jardins et le couvent des Filles Saint-Thomas ; en un mot, l'Opéra-Comique s'ouvrait exactement là où se trouve aujourd'hui l'entrée de la rue du 4-Septembre. En 1840 seulement il se réinstalla rue Favart, et ce fut le Vaudeville — dont l'ancienne salle de la rue de Chartres venait d'être incendiée — qui occupa l'immeuble délaissé, et jusqu'en 1869 ce glorieux théâtre fut une des joies de Paris ; sous le second Empire, le Vaudeville eut même l'honneur d'accueillir les premières manifestations de la littérature dramatique moderne. Alexandre Dumas fils, avec la Dame aux Camélias, ouvrit le feu en 1852, et bientôt Emile Augier, Octave Feuillet, Th. Barrière, Alph. Karr, L. Thiboust, Labiche y apportèrent leur répertoire violent, audacieux, spirituel, incisif et mordant ; Henri Meilhac et Ludovic Halévy y donnent, le 24 novembre 1862, les Brebis de Panurge et la Clé de Métella, inaugurant ainsi une série de petits chefs-d'œuvre entrés aujourd'hui dans la gloire définitive. Enfin Victorien
iONAPARTE, LE 42 VENDÉMIAIRE, AN IV
Aquarelle de E. Détaille. (Collect. de M. G. Cidn.)
Sardou y triompha avec les Femmes fortes, Nos Intimes et la Famille Benoîton; cette dernière comédie passionna à ce point Paris que le directeur du Vaudeville fit insérer dans les journaux cette insolite réclame : Vu Vaffluence des étrangers au bureau de location, on y trouvera des demain un interprète parlant plusieurs langues. De plus, comble de la popularité, non seulement tous les papetiers de Paris exposèrent à leur devanture les photographies des interprètes de cette jolie comédie, mais encore un charcutier de Belleville confectionna en saindoux les effigies de Félix et de Frédéric Febvre, deux des meilleurs artistes du théâtre !
Le percement de la rue du 4-Septembre (qui jusqu'à cette date s'appela la rue du 10-Décembre, en souvenir du plébiscite) supprima cet heureux Vaudeville, qui le 11 avril 1869 donnait sa dernière représentation place de la Bourse avec la Dame aux Camélias, et le 23 du même mois ouvrait sa nouvelle salle du boulevard des Capucines. Puis vinrent la guerre, le siège de Paris, la Commune, et une remarquable aquarelle de Pils nous montre les artilleurs, campant en juin 1871, sur cette place où avaient si déplorablement manœuvré les soldats de Menou, en 1795...
Un coin particulièrement pittoresque de cette place tumultueuse et bruyante, c'est le vieux restaurant Champeaux, dont les caves sont en partie celles du couvent des Filles Saint-Thomas. Le déjeuner y est original. Dès que la Bourse commence à hurler ses transactions, le
restaurant s'emplit de clients affairés qui, hâtivement, avalent les plats du jour. Des jeunes gens entrent en