LA COUR DE ROUEN
Pourquoi faut-il que l'installation déplorable d'un photographe ait supprimé cette pittoresque et rare évocation du vieux Paris!
Les anciens hôtels du seizième et du dix-septième siècle s'étayent les uns contre les autres, disloqués, usés, patines par le temps, mais égayés à presque toutes leurs fenêtres par d'humbles petits jardins : un maigre figuier s'étire le long d'une gouttière, des fils ont été tendus autour desquels s'enroulent des cobéas, des volubilis, des liserons: dans les angles, au-dessous de cages d'oiseaux, s'épanouissent des résédas et des pensées ; on fleurit des soupentes, on s'ingénie à faire pousser des iris dans les angles de mur, l'herbe croît sous le « pas de mule » dont se servaient jadis pour descendre de leur monture les docteurs en Sorbonne qui fréquentaient en ces logis, et l'eau du vieux puits de Coictier — car cette cour de Rouen est construite sur l'emplacement qu'occupait sur le rempart le jardin du célèbre médecin de Louis XI — sert à arroser les essais d'horticulture tentés par tous ces petits ménages parisiens qui ont succédé aux nobles habitants d'autrefois.
Là, sont affichés d'étranges avis. « Le journal le Ciel est au 4e étage », lisait-on, à côté de cette annonce éminemment parisienne : « On demande des petites mains pour fleurs et plumes », d'une poésie si particulière.
A l'heure du déjeuner, des ouvrières passent en se bousculant, avec, dans leurs cheveux ébouriffés, des
brindilles d'or, des pétales de roses ou des filoches de soie ; ou bien c'est la sortie de l'école des jeunes filles qui se pressent joyeuses, leurs cartons et leurs livres d'études sous le bras; des rires, des appels, des cris, puis la troupe charmante, après avoir dévalisé la voiture où une paysanne en marmotte a entassé les giroflées dorées, les jaunes mimosas, les violettes et les jacinthes roses, s'éparpille, laissant derrière elle une traînée de parfums!
C'est tout le printemps qui passe et qui vient embaumer ces vieilles pierres noircies par tant d'hivers!
Sortons du passage du Commerce parla rue Saint-Andrédes-Arcs ; devant nous s'ouvre la rue Mazet — qui s'appelait jadis rue Contrescarpe — et ce nom guerrier s'explique par le voisinage des remparts de Philippe- Auguste. Là, s'élevait autrefois la Porte Buci qui fut livrée aux Bourguignons par Perrinet-Leclerc. Rue Mazet se tenaient encore, chez le restaurateur Magny (la maison a été démolie et rebâtie depuis quelques années) ces fameux dîners dont E. de Goncourt s'est fait l'historiographe et qui réunissaient Sainte-Beuve, E. Renan, G. Flaubert, Gavarni, Th. Gautier, etc. Arrêtons-nous au n° 5, devant la haute porte cintrée, voûtée et peinte en rouge sang qui donne accès dans l'auberge du Cheval-Blanc.
C'était en 1652, sous Louis XIV, le bureau des Coches d'Orléans et deBlois. Chaque matin, à six heures en été, à dix heures en hiver, les voitures publiques qui en deux jours gagnaient Orléans (par Linas, Arpajon, Étampes et