‹ Promenades dans ParisChapitre 9 sur 70 · LA COUR DU CHEVAL-BLANC · texte numérisé non relu

LA COUR DU CHEVAL-BLANC

mouchoirs agités, la lourde voiture s'ébranlait dans un nuage de poussière, les postillons juraient, les chiens aboyaient, les femmes pleuraient... c'était la fièvre du départ, la joie du retour, l'émotion des adieux... c'était la vie enfin !

Aujourd'hui la vie s'est éteinte, mais le décor est demeuré impressionnant et intact; l'antique auberge qui tombe en ruines, la vieille cour où Therbe pousse sont telles qu'elles eussent été si d'Artagnan, comme nous le conte gaiement Dumas, y fût véritablement descendu, venant de Meung sur son cheval jaune! — c'est toujours une écurie et c'est encore une remise.

Quelques dizaines de chevaux mâchent leur foin, attachés aux poteaux des auvents contemporains du Roi- Soleil ou sous les poutres enfumées recouvrant les mangeoires de jadis ; des voitures maraîchères sont rangées dans les angles, des poules picorent dans des tas de fumier doré, de maigres chats s'étirent an soleil près des larges bornes de pierre cerclées de fer, émiettées, effondrées par les milliers de heurts qu'elles ont dû subir depuis trois siècles!

De cette cour jadis si vivante on partait autrefois pour de lointains voyages; on n'y peut aujourd'hui partir que pour le pays des Rêves ! — et c'est un des charmes de Paris que de réserver ainsi, parfois, aux amoureux du Passé quelques coins demeurés à peu près intacts où ils peuvent évoquer les visions qui leur sont si chères !

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ieux peut-êlre que les chroniques poudreuses, les vieilles rues de Paris racontent l'histoire du Passé à ceux qui savent les interroger, et parmi les plus évocatrices il convient, croyons-nous, de ranger la rue Visconti (1). Presque à la hauteurdo l'École des Beaux-Arts, elle relie la rue Bonaparte à la rue de Seine; jusqu'en 1864, elle s'appela la rue des Marais-Saint-Germain et les terrains qui la formèrent faisaient partie du Pré aux Clercs, où s'étaient rencontrés tous les mignons, tous les muguets de Cour qui venaient galamment s'y couper la gorge aux temps héroïques célébrés par Mérimée dans sa Chronique du règne de Charles IX et mis en musique par Hérold :

Les rendez-vous de noble compagnie

Se donnent tous en ce charmant séjour... (2)

(1) Des vignobles célèbres y poussaient : l'un d'eux, appartenant à l'abbaye de Saint-Germain, s'étendait du Petit-Pont jusqu'à la rue Bonaparte. Les bords du fleuve étaient couverts de cabanes de pêcheurs et de remises à poissons frais.

(2) Le Pré aux Clercs, acte I.

Plus tard, le Pré aux Clercs (4), délaissé, servant de décharge publique, aliéné par l'Université de Paris qui en était propriétaire, fut morcelé et se couvrit de maisonnettes et de jardins. L'endroit était sauvage, retiré, discret : les protestants persécutés s'y établirent, et, en 1660, lors de la Conjuration d'Amboise, la rue des Marais fut à bon escient surnommée « la Petite Genève » f2). Le poète gentilhomme Nicolas des Yveteaux s'y fit construire une fastueuse retraite au milieu des fleurs, des vignes et des bosquets. « Il y vécut, écrit Tallemant des Réaux, comme un espèce de Grand Seigneur dans son sérail. »

Cette vieille rue existe encore, gluante, humide et sombre, et à ce point étroite que les balayeurs la « font » d'un seul coup de balai; elle apparaît comme une manière de ruelle provinciale où une voiture passe difficilement; toutefois quelques vieilles demeures subsistent, comme le curieux hôtel de La Rochefoucauld, au n° 14, et la maison habitée par Haro, l'expert érudit, où fréquentèrent Ingres et Delacroix (3) ; et cinq ou six

(1) Le Pré aux Clercs couvrait l'emplacement des rues de Seine, Jacob et Bonaparte.

(2) En 1559 les Huguenots tiennent rue des Marais leur premier synode national et le lieutenant criminel y assaillit une maison pour « inobservation du vendredi ».

(3) M. de Rochegude signale encore, dans son Guide pratique à travers te Vieux Paris, le n° 23, habité par le président Langlois au xviue siècle, les nos 15 et 13, où demeuraient au xvm* siècle les Filles de la Visitation Sainte-Marie, en face des anciens hôtels Saint Simon et de Louvencourt.

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balcons de fer forgé s'arrondissent au-dessus des porches profonds du xvne siècle... Mais ce sont surtout des

Fr. Léon, del.

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gargoters, des tenanciers de garnis et des charbonniers détaillent la « blanquette de Limoux à 10 centimes le verre » qui y ont aujourd'hui élu domicile.

Il n'en allait pas de même autrefois. Au n° 19, sur un bâtiment de fière allure, se lit cette inscription : Hôtel de Ranes, bâti sur V emplacement du Petit Pré aux Clercs. Jean Racine y est mort le 22 avril 1699, Advienne Lecouvveur en 1730. Il a été aussi habité far la Champmeslé et Hippohjte Clairon.

Nous entrons, et fort poliment le concierge s'excuse de ne pouvoir nous fournir les renseignements souhaités, mais il est nouveau venu dans l'immeuble et n'a jamais connu « ce monsieur Racine dont nous nous inquiétons»; c'est l'aimable propriétaire, M. Dagoury, qui veut bien nous faire les honneurs de la maison où le grand poète vint habiter en 1693, encore saignant des calomnies de la Voisin lui imputant la mort de la Duparc qu'il avait si tendrement aimée! Ces infamies, la disgrâce de Louis XIV, le dégoût de toutes choses, le « mal des chimères » abrégèrent la vie de Racine. « Un prêtre de Saint-An dré-des-Arcs lui apporta les dernier? sacrements... Il expira entre trois et quatre heures du matin, « à l'heure où l'homme meurt », comme il est dit au Livre de Job ; il était âgé de cinquante-neuf ans et quatre mois (l). »

Que reste-t-il de ce passé? — L'escalier, orné jadis d'une rampe de fer forgé, n'existe plus, et de récents aménagements ont, hélas! fait disparaître les dispositions anciennes du second étage, où devaient demeurer

(1) A. Fiu.xcb. P. éface au Théâtre de J. Racine. (Édition lemerre.)

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le poète et ses sept enfants ; au premier s'ouvraient les appartements de réception. On y retrouve un vaste salon, quelques boiseries et les vieilles dalles de parquet

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