‹ Promenades dans RomeChapitre 20 sur 27 · SECONDE SALLE · texte numérisé non relu

SECONDE SALLE

Ici tous les tableaux sont de Raphaël. Le soubassement esl orme de dix-sept figures tn chiaroscuro (d'une seule couleur), ies figures, allusives aux vertus de Jules 11, soutiennent la cor-

1"J*2 (KlJVHtS 1)K STKiNDIlAL.

iiiclie. Ou remarque plusieui*s bas-reliefs qui imileullebruuzc iloré, couuue daus la première salle. Ou les dil faits par Polydore de Carravage, et reuouvelés par le Maratte. On disliugue les Quatre Saisons. Polydore, comme les autres élèves de Raphaël, peignait d'après les dessins de ce grand homme.

Le premier tableau représente le châtiment d'Héliodore, piiîfel du roi Séleucus. Par Tordre de son maître, il a pcuétré daus le temple de Jérusalem; il vient y enlever les dëpôls appartenant aux veuves et aux pupilles. Ce voleur des lieui saints est renversé par le cheval d'un guerrier céleste qui a paru tout à coup : deux anges s'apprêtent à le frapper de verges. Daus une partie reculée du temple, ou aperçoit le grand ]n*étre Onias; il ne voit point le châtiment d'Uéliodore : plongé dans Tinmiobilité d'une douleur profonde, entouré des prêtre* f et du peuple, il invoque le secours du Très-Haut. Vers la gatt- <he, (pieUiues femmes qui se trouvent plus rapprochées du liei où s'opère le prodige (pie le grand prêtre demande encore, paraissent éperducîs de ce qui se passe sous leurs yeux ; il fart admirer ce parti pris par Baphaël pour représenter la soudaineté du muacle. La figure du cavalier qui charge liéliodorei^ été longtemps pour les peintres de l'école romaine, ce que l'Apollon <lu Belvédère est encore pour les sculpteurs.

Un peintre chrétien ne p<Mil aller phis loin. Raphaël peigui l(i groupe principal; celui des femmes fut ébauché, dit-on, Pierre de Crémone, élève du Corrége. Je le croirais assez; il a quelque chose de suave. La magnificence de Tintérieur ré(lific<', l(î candélabre, le voile, l'autel, tout contribue à présenicr à notre imagination ce fameux temple de Jérusalei (h'Iniil par Titus.

Par une liction pleine de liardit'sse, Jules 11, libérateur d< Ê»ats de l Église, arrive daus le teiiqde, porté dans sa chai (jestatoria par ses otticiers (scfjfjeltarj)', on reinarque parmi c

phouënâdës dams hume. ^j

uicrs deux portraits, celui du fameux graveur Marc-Aule Raiuioudi, élève de Raphaël, et celui de Fogliari, de Crète, un des miuistres de Tëpoque, qui alors sans doute iportait de beaucoup sur Marc-Antoine, nies 11 regarde avec sévérité llcliodore abattu. Probableil les tètes de cette fresque sout presque en entier de la u de Raphaël . car elle fut terminée avant 1512. Jules Ro- D, qui Faida si souvent par la suite, n avait pas vingt ans, *ëtait encore chargé que d'ébaucher les draperies et Tarecture. Sous la direction de Raphacl, des hommes nièces ont exécuté de fort belles choses.

n aperçoit au-dessus de la fenêtre le Mmœle de Bolsena, prêtre, en disant la messe, a le malheur de douter de la «Dce réelle du corps de Jésus-Chrisl dans Thoslie consa- ;. Aussitôt des gouttes de sang s'échappent de F hostie et bent sur le corporaL Les assistants sont pénétrés de la foi lus vive à la vue d'un si grand prodige. Jules II est jiré- ;, on le voit à genoux environné de sa cour. T^ componc- ; du prêtre, la profonde dévotion et la curiosité des speo ors chrétiens, sont les expressions que Raphaël avait à dre. Très-probablement il croyait à ce miracle, avantage lense.

(uel beau contraste entre ce sujet et VHéliodore chassé du ]plel Une fenêtre coupait de la manière la plus gênante la raille sur laquelle Raphaël devait placer le miracle de Bola. Il dispose son sujet avec tant d'adresse, que Tespace lui manque parait inutile, Raphaël n'avait pas trente ans. ouvrage, tout de sa main, est regardé comme Tun des plus oureux. Le talent du peintre d'Urbin est plus vigoureux, te qu'il y a une grâce plus divine, parce que rien n'est ùf parce qu'il est plus lui-même. Quand Raphaël est démateur, il l'est comme Fénelon dans certains morceaux I. 17

PROMENADKS DANS ROMK. 297

médite sur le mystère delà Trinité; et enfin la Sibylle montre à l'empereur Auguste la Vierge, mère de Dieu. Nous rencontrons ici une croyance du quatorzième siècle, maintenant abandonnée par TÉglise.

On voit dans un autre bas-relief une réunion de philosophes qui, placés autour d'un globe céleste, discutent sur la forme de la terre; plus loin, Archimède est tué par un soldat romain, pendant qu'il est occupé à tracer des figures de géométrie sur le pavé de sa chambre ; Marcellus triomphe de Syracuse; et enfin, sous le tableau du Parnasse, on a représenté l'histoire de la découverte des livres sibyllins dans le tombeau de Numa. La sagesse du sénat les fait jeter au feu, et évite ainsi toute hérésie. En 1828, les convenances ne permettraient pas ce sujet.

Nous arrivons enfin à la grande fresque, qui est le premier ouvrage de Raphaël au Vatican, et dont il a été parlé plus haut à l'époque de notre première visite aux stanze.

Nous étions loin alors de pouvoir saisir tous les détails des tableaux de Raphaël, et surtout les nuances d'expression de ses personnages. Accoutumés, comme de vrais Parisiens, aux expressions chargées des figures des peintres modernes tpii ambitionnent le suffrage du vulgaire , et continuent le système de Pierre de Cortone, la plupart de ces têtes de Raphaël nous semblaient froides. Huit mois de séjour à Rome commencent à nous guérir de ce mauvais goût que nous reprendrons à Paris. Un des grands traits du dix-neuvième siècle, aux yeux de la postérité, sera l'absence totale de la hardiesse nécessaire pour n*étre pas comme tout le monde. 11 faut convenir que cette idée est la grande machine de la civilisation. Elle porte tous les hommes d'un siècle à peu près au même niveau, et supprime les hommes extraordinaires, parmi lesquels quelques-iuis obtiennent le nom d'hommes d<' génif. L'effet dr

hm ii-i \nKs hk stkmhiai..

t'iitiv MMv/.iMr. <tii ili\ nriniônii' swvh* \i\ plus loin; HIrdrfi'iiil il'.>w-i ri •!<> ii;i^:ôlli*i :\ n* prlil iMiiiiliri* (riioimiK'Afnli^KinliiMii'i'H i|n <*ll«* iir |iiMii iMii|H^r1i(T «II' ii:illrr. ToiiM* Inv Ml', on lo«> \iiii Mtr II* ri\u|(o m* |in*|i:ir:iiil ii nsvr sv laiirrra l'iMii. riniii'H Mil' lii ri%«\ tU jii)(iMil (It* la li's iiagiMirn. f|iiiMni'

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!.«' LiMiMii «|iii l:iil !«' itiiiMix niiiiialli'o Ir lalfiil ilo flMpliaèl. I «'si 1:1 lh\put*- >iu \tnnf sth'irtihni. JsimaÏH il m» travailla avft iiii ans«.i graiiil tl«>sir ilr liioii faîir. JtMiiio. à |nmiii' arrivi'ilMio lliMiit*. iMiioiin* il<' liiiit iiii «li\ |i«Miiln*s n'l«*|ii*('« jaloux dosa faxtMir iiai*^siiil<\ il c^i iiVH.pn»lniMo qu'il iir sr lli aider jiar porMtuiir.

l.'oMili* alliMiiaiult* ai liirllo piMiM* i\\w la |NMUlurr vM gaini>' a m j.iiu.iix M' dopai lii' du mmii oxlri^uii* ol ilr la M'clirrosM* | ipinii iipiMVidl iMi tduMiMir*^ pailirn di* («'Ile fiVHquo. I«n pciihinn* iHirii' ilaiin rAnii* du vpiMialiMir Ich uiiiu\miPntM 1i*h |ilib imldis c\ )o«« plus apit*aldi*H. ru diMUiaul riiliv don olijHs ipi'rlh lopii'soiUi' lu«l«*|iiM)ilauuu«'lil du riloix drs objrlH. jihipi a ipii-l piMiii. pttiM aiiciiidro à rr Inil. a tir iyftri%'nliUitni

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Voila hMiir la ipii>«.ii(Mi : j'ai ilinrlio à la n'snudrr dans l;i \w do Hjpliiirl

Oui iir ( niinail l/n'/r i/* \thnh>'/ T/rsi uiio n'iiiiioii idt'alr di's pliiloMiplir«« dr iniis |r^ loiups do la lîi'ôro. |.a ki'oiio sr piisso sons lo poiii(pi(« d'ini ^v,\\u\ f*diliro nriiô do slaliios ol do lia^. lolioU. Sin- ini«* piah'.roriuo plaoôo asso/ loin du spoolaionr. ol â laqiiollo nn an no (lai dos ^radius, on apoi'(,*oil \nshiir i>i Plaioii (ou la raison ol riiua^iualion). <!oh grands liouuuos pou\oni (^iro rogardôs ooiniuo los rmidalours dos «IriiN o\plir:iiions dos «'Iiosos iuoxplioaldos, dont riiiio oniraiiio los ànios loiidios o| l'aulro los ospriissooH. î/iiiio a puiir roprosniiani^ Kaiil, Siodiii^. Fioluo. M. r.oiisiu ol (nus los AI-

PKOMËNAbES DANS ROMK. t>99

lemamls. La triste raison, à laquelle il faut bien en revenir quand il s'agit de raisonner, nous offre, pour nous guider ifems la recherche si difficile du vrai, les ouvrages de Bayle, de Cabanis, de MM. de Tracy et Beutham. Une certaine explication philosophique fort honorable sans doute, et qui perçoit lin grand nombre de millions, penche pour la philosophie allemande, qui; dans certains pas difficiles où elle ne peut satisfaire la raison de ses auditeurs, les prie d'avoir de la foi et de erovte sur parole. Ces idées nous ont fait oublier V École d\4^ thénes pour quelques instants.

Les principaux disciples de Platon et d'Aristote sont groupés autour de leurs maîtres. A côté de ces hommes célèbres, on aperçoit celui dont la renommée ne peut périr; Socrate, debout, parle au jeune Alcibiade, qui est vétn de Thabit militaire. Du même côté, mais plus près de nous, vous voyez Pythagore, qui écrit sur les proportions harmoniques; Empédoele, Épicharme, Archytas, sont auprès de lui. Ce jeune homme qui porte un manteau blanc et s'éloigne de Pythagore comme pour se rapprocher de Platon présente, dit-on, le portrait de François-Marie délia Rovere, duc dTrbin et neveu de Jules II.

Vers le bord du tableau, Épicnre, couronné de pampres, tout occupé à écrire ses préceptes éclaircis de nos jours par Jër^ie Bentham, semble faire peu de cas de la secte de Pythagore. Cet Épicure ne ressemble point au buste auquel on donne aujourd'hui le nom de ce philosophe ; probablement il n'était pas découvert du temps de Raphaël.

Au milieu des gradins, on aperçoit un homme seul et à demi nu ; c'est le cynique Diogène. Un jeune homme semble vouloir se rapprocher de lui ; mais un vieillard l'en détourne en loi indiquant Aristote et Platon.

A la droite du spectateur, vous voyez le célèbre groupe des

iiiallitfiualicious. Archimëde, courbé sur une table, trace uu hevagout*. avec un compas. On dit qu'Arcbimède est le portrait du Bramante, et ce jeune bomme qui, les bras ouverts, semble regarder avec admiration la figure géométrique que vient de tracer son maître, est Frédéric II, duc de Mantoue.

Le tableau se termine à la droite du spectateur par deux figures qui portent uu globe ; elles représentent Zoroastre, roi des Bactriens, et l'astronome Ptolémée. Des deux têtes placées derrière Zoroastre, la plus jeune est le portrait de Rapbaél, et Tautre celui du Pérugin.

Nos compagnes de voyage ont saisi du premier coup d'œii toutes les nuances de physionomie des personnages de ce tableau, grâce à une copie de la grandeur de Toriginal doDi s'occupe un artiste russe. Elle serait excellente, suivant moi, si quelquefois le copiste ne se permettait de suppléer à ce que le temps a effacé dans Touvrage de Raphaël, ou même aux petits détails qu'il n'a pas jugé convenable d'introduire dans un tableau qui doit être vu à sept ou huit pas de distance.

Les couleurs brillantes de cette copie russe ont été pour nous comme un excellent commentaire qui fait parfaitement comprendre le texte d'un ancien auteur. Les femmes ont une sympathie naturelle et que je croirais instinctive pour les couleurs fraîches et brillantes; elles ont besoin d'un acte de courage pour regarder longtemps des couleurs ternies par trois siècles d'existence, et qui, pour tout dire, ont un aspeci sale.

Min de ne pas manquer à la vérité historique, Raphaël consulta TAriosie. Nous avons vu longtemps au Louvre, dans la galerie d'Apollon, le carton de Y École (T Athènes. Le passage du pont de Lodi nous l'avait donné, Waterloo nous l'a ravi, ei il faut maintenant le rherelier à la bibliothèque Ambrosieune. à Milan.

Le troisième cùlé de cette salle présente trois tableaux ; celui qui est au-dessus de la fenêtre est composé de trois figures assises que Ton appelle la Prudence, la Force et la Tempérance, La Prudence est au milieu. Raphaël a osé exprimer cette vertu en lui donnant deux visages, Tun de jeune homme et l'autre de vieillard avec de la barbe ; Tun est tourné vers un flambeau et l'autre vers un miroir. La Force tient à la main un rameau de chêne et a un lion près d'elle. La Tempérance tient un mors de cheval. Ces Vertus sont environnées d'enfants ailés ; jamais Raphaël n'eut un style plus élevé.

L'un des tableaux voisins nous montre Grégoire IX qui remet le livre des Décrétales à un avocat cousislorial qui est à genoux. La tête du pape est le porlrail de Jules II; on remarque auprès de lui le cardinal del Monte, le cardinal Jean de Mëdicis, qui fut Léon X, et le cardiual Alexandre Farnèse, qui fut Paul m.

De l'autre côté de la fenêtre, Justinien remel le Digeste à des jurisconsultes. Ce tableau a beaucoup souffert.

Vis-à-vis, du côté de la cour du Belvédère, est la célèbre fresque du Parnasse; Apollon parail environné des Muses; il y a quelques lauriers qui, ce me semble, devraient être plus grands et donner de Tombre, ce qui eûl pu amener un bel effet de clair-obscur^ comme dans le tableau de Saint Romitald, d'André Sacchi. Il faut avouer qu'Apollon joue du violon; on prétend que le pape voulut que Raphaël représentât un fameux joueur de violon alors vivant. On aperçoit auprès des Muses le vieil Homère, figure inspirée ; le Dante, couronné de lauriers et revêtu d'un manteau rouge, semble guidé par Virgile. On prétend que celte figure couronnée de lauriers près de Virgile est le portrait de Raphaël. Ce serait le seul trait de fatuité de ce grand homme ; je l'en crois incapable.

A la gauche du spectateur, Sapho, assise, tient un livre

.KM (VrVHKS OK STKNIMIAL.

tlmiH loquel MMi iHtiii e%i t^'ril ; f llf ("hi lounit^ v^in un groupe «lo qumro llgiins. U hi* irouvtHil Pt^rAr«lllo tu iiiadona Uiim. qui rt*|ms4Milo Corinne. Um <I«mix auin^M figurai (mhù iiNHinmios. Do r»iitrf» (*6lt( <lii lahloiiii, Pimlan' clmnu^; lionwi\ ildioni, ImMiio ulionlivonimi. PIiih loin, on ap^^rroii Sannainr, llgiirt' sans liarln*. I/nno don lAioM rmir(>nni^*H de liuriorH r<^pn'H<Milo H<H*oaoo; il ont HanA barbo, vi nvm mms Honi rarlurs par los draprrioH. Raphaël c^(^Mllu <TtU« Arefiquf* m 1.MI, d'aprôs loH avin do TAn^iin. On pool comparerez hnwissr avec roliii qno MongH a peint ^ la villa Albani, prèti de Rome, vi avec Ir Nrntisst' d*Appiani, i^ la villa HonapnrU*, à Milan.

L(*H onu^nionlH do la voûto do oollo miUo Honl, dit-on, de Ualtbazar PoniKi;! ; mais los qiiatro tabloaux nnidn ot Ioh quain* potiiH siijoiH qui sinudont la uionaïquo Hont de Raphaël. Là KO irouvonl <;oh tiguros côlchroH dont h« burin d(* Raphaël Morglion a |dao(* doH oopios daiiH toutoH Iom ctdIoctionM ik rKnropo. yni noronnîdf la Tfn'oloffic, la l*hilosophi(\ la Juriftjnmh'nrc vi la l*orsir '/

Lo Tilioii, Paid NÏTonônc ol Ions los poinhos ilo l'ôoido dv V(Miiso, l'i'ii lt;iiiliolonunoo, Aiidn'dol Sarlo, (*l tous los poiii- Iros d<^ INtoIo de Floron<'o, u'avaioul pas assox (rAnio pour n'ôlro pas ifisûjuifuDils on poiguaul do iris sujets. La Juminmlcnn'fh Tln'()l(Kjir, viv., n'oussoul vU' tout au plus sous loins piu('<*au\ quo d<* bollos Ollos plus ou moins (lôros (;t bion |)orlanlos. Hapliaël ot lo (lonc^o otaiout soûls o.apablos do sVli^vor à Ci' do^i'o d(^ subliurHV*. Mais j'avouorai quo ooh (lgur<*H HÔvôi'os n'ont rion du UK'rito cpii distinguo lui vaudovillo. Si on no los coniprond pas, il faut balssor los you\ ot ropasHor doux ans plus lard.

Avant Hapliaël, los pins graiuls mallros, ot niAun* lo Mant<*gno, lionimo supôriour, quanti ils voidaionl t'opn''H<*ntor uuo

PROMENADKS DANS HOMK. .T03

Vertu, écrivaient son nom dans une sorte de ruban qui s-'^mblait agité par Tair au-dessus de sa tète.

De petits anges remplis d'une grâce modeste, placés auprès des figures allégoriques de Raphaël, présentent des tablettes sur lesquelles sont tracés, non pas des noms, mais deux ou trois mots qui font reconnaître la figure allégorique.

Le petit tableau dans Tangle du plafond, près de la Théologie, représente Adam et Eve trompés par le serpent. Près de la Philosophie, on aperçoit la Réflexion et un globe étoile. Le; Jugement de Salomon est placé auprès de la Jurisprudence, et du côté de la Poésie on voit Marsyas écorché vif pour avoir osé le disputer à Apollon, image énergique des jalousies de métier.

Une autre fois, car aujourd'hui nous sommes horriblement fatigués, nous verrons la dernière salle. Raphaël la peignit tout entière sous le règne de Léon X, vers l'an 1517.

2 juin. — Il fait une chaleur étouffante. Le besoin de trouver quelque fraîcheur nous ramène au Vatican, où nous ne pensions pas revenir sitôt.

Le soubassement de la quatrième chambre de Raphaël est composé de quatorze figures nues, peintes en chiaroscuro (d'une seule couleur) et qui se terminent en gaînes. Ces figures supportent la corniche. On remarque de distance en distance des figures supposées de métal doré; elles représentent les souverains qui ont bien mérité de TÉglise : Charlemagne; Astolphe, roi de Lombardie, si connu par le conte de TArioste et par son aversion pour Joconde ; Godefroi de Bouillon, le héros du Tasse; Tempereur Lothaire, et Ferdinand II, roi catholique. Sur la cheminée, on voit le nom seulement de Pépin, roi de France.

Au-dessus de chacune de ces figures, en chiaroscuro, se

trouve une iuscription historique; quelques antiquaires prétendent que, ces figures ayant beaucoup souffert dans le sac de 1527, elles lurent refaites par Charles Maratte, qui, par ordre de Clément XI, restaura toutes les peintures des stan%e.

J'ai oublié de dire que les petits tableaux exécutés en chiaroscuro dans les premières salles sont toujours en rapport avec les grands, ce qui, en 1509, passait pour fort spirituel; par exemple, au-dessous du tableau de la Théologie, on voit Saint Augustin au bord de la mer; là un ange lui apprend ce qu'il doit penser du mystère de la Trinité ; sous le tableau de la Philosophie, Archimède est tué par un soldat.

Rien de plus grandiose que ces petits ouvrages; je suis enchanté qu'ils existent; mais, pour la place qu'ils occupent au- , tour des grandes fresques, une simple couleur grise valait mieux. Mais, en 1509, on était amoureux de la peinture, et l'amour ne connaît pas d'excès.

Vous avez peut-être remarqué à Paris, dans une grande salle du Louvre, une belle copie de V Incendie du Horgo; c'esl la fresque la plus estimée de la chambre où nous sommes. M. le président Dupaty en a donné une description animée. Vers le milieu du neuvième siècle, un incendie éclata dans les maisons du Borgo Valicano et menaçait la basilique de Saint- Pierre. Saint Léon IV s'approche d'un balcon consacré (la loggia délia licnedizione), fiût le signe de la croix, et l'incendie s'éteint. On aperçoit dans le fond, à gauche, la façade de l'antique basilique de Saint-Pierre. Ce qui nous a choqués dans «c tableau, c'est qu'il représente un incendie et non pas un miracle. Rien lu) montre que le feu s'éteint au moment du siguf <le croix <lu pape.

Le trouble et la terreur sont à la gauche du spectaKMU' ; ;i droite, on songe <léjà à apporter de l'eau. Les détails sont magnifiques; c'est à la droite du spectateur que l'on apei.*çoii

PROMENADES DANS BOME. 305

cette célèbre figure de jeune fille portant sur la tète un vase plein d'eau et appelant au secours. La sculpture antique n'a rien fait de mieux. Que d'affectation ne mettrait-on pas de nos jours dans une telle figure placée sur le premier plan ! Les trois colonnes isolées sont une copie des restes de la Giwcostasis, dans le Forum.

A gauche, le spectateur voit un jeune homme qui porte sur ses épaules un vieillard, apparemment son père. Ce jeune homme est suivi de son fils et de sa femme ; c'est Enée sauvant le vieil Anchise durant Tincendie de Troie (livre II de ÏÉneUle). Du haut d'un mur, un homme, qui se relient à peine par l'extrémité des mains, va se laisser tomber à terre; une femme nue donne son fils à son père, qui étend les bras pour le recevoir.

Le milieu du premier plan du tableau est occupé par une troupe de femmes et d'enfants, images vivantes du trouble, de la crainte, de la consternation. L'une de ces femmes, à genoux, les cheveux épars, les mains élevées vers le ciel, implore son secours : mie autre serre son jeune (ils contre son sein, et regarde l'mcendie ; une troisième exhorte s;) petite fille, qui est à genoux et les mains jointes, à implorer le secours du pape. La dernière presse la marche de ses deux enfants qui, égarés par la peur, ne savent ce qu'ils font.

On voit dans ces figures combien Raphaël était éloigné du goûl actuel, qui exige avant tout des tailles sveltes; il pensait apparemment que ce n'est que dans des corps robustes que peuvent se rencontrer les passions fortes et toutes leurs nuances, domaine des beaux-arts. Sans doute un corps faible et décrépit, tel que ce Voltaire, si laid, que l'on voit à la biblio- ( thèque de l'Institut, peut être lié à l'âme la plus ardente. On peut même dire que l'eflet le plus assuré des passions vives est d'imprimer au corps des signes de décadence. Mais c'est une des imperfections des arts de ne pouvoir exprimer cette

Wi ŒUVHKS UK STKNhHAL.

iristp \mîé. Pour la peinture, une femme passIopiiiSe doiiiri* lM»nl (^ire belle, ou du mcûiis ne pas frapper le speeiaieur par iMNi manque i\v beauté.

Pour rendre les ànu^s, la seulplure n'a que la forme desmitsoies, et il lui faut le nu. La peinture a de plus la couleur et le clnir-olfscur: niaisceei nous entratiu'rait à nommer le Corrëgf', duquel mes amis nraccusent de parler sans eesse. Le clairobucnr est une des parties faibles de Rapbaêl. Ce grand homme n'a été affectif en rien ; il n*a manqué de raison en rien ; mais pour 1<' elair-obscur, non-soulenient il est fort au-dessous du Corrége, mais il n*a pas atteint au degn'* de mérite de son ami Frn Bartolommeo délia Porta. Si vous vous souvenez de la Sainte Pétronille et de ï Aurore du Guerchin, vous verrez qu'en ce. genre Raphaël est fort inférieur au Guerchin, qui, eomparé à ce grand homme, ne fut qu'un simple ouvrier.

A droite de VJncemlie de Borgo est la Victoire de saint Léon IV sur lea Sarrasins; ces barbares, partis de l'île de Sar- (laigne. voulaient débarquer à Ostic et piller Rome. On présente dos prisonniers au pape, qui est sur son trône, près du rivage. Haphaél triomphe dans les figures de soldats romains; il exprime adinirableinent le vrai courage (jui nest pas de Vexallalion. La douleur et le désespoir morne des prisonniers Ibrnient un beau contraste avec la victoire. On voit d*un coir la ville d'Ostie, et de l'autre la mer, des vaisseaux désemparés, et toutes les suites d'un combat naval. Raphaël eut peu de pari à ce tableau, sans doute exécuté sur ses dessins. Peut-être était-il las de ce genre de travail ; souvent la fin d'un livre est fort inférieure au reste.

L'autre fresque représente saint Léon lll, qui couronne Char-

lemagne dans la basilique du Vatican. Le pape, assis sur son

trône, va poser la couronne sur la tcie de Charles, qui est

\ plus bas. Singulier épisodt^ d'un enfant et d'un chien ;

HROMKNADKS hANS ROMK. 507

qui oserait le placer daus un couronnement moderne ? de là Tennui. Ce tableau ne vaut pas les antres; les counaisseut*s prétendent que les figures qui portent les vases d'argent destinés à être offerts à réglis<^ «ont de Vanni.

On voit sur la fenêtre la Justification de saint Léon IIL Placé près d'un autel, les yeux levés au ciel, les mains posées sur le livre des Évangiles, ce pape proteste de son innocence et de la fausseté des accusations qui lui sont imputées. Raphaël n'a pas dédaigné le lieu commun qui fait la ressource de tous les peintres lorsqu'ils sont obligés de représenter une cérémonie, c'est-à-dire une action dont tous les mouvements sont convenus d'avance. On voit près de l'autel des cavaliers, des gardes et autres personnages vulgaires, qui peuvent avoir de l'expression, parce que tous leurs mouvements n'ont pas été prévus par M. le grand maître des cérémonies. Cette fresque a souftert plus qi^c toutes les autres, [et probablement elle n*était pas tout entière de la main de Raphaël.

La voûte de cette salle est du Pérugin; par respect pour son maître, Raphaël ne voulut pas y toucher. Les ennemis de ce grand homme et de tout ce qui est généreux n'ont pas manqué de prétendre qu'en laissant ce plafond il avait voulu se ménager un triomphe. La jalousie entre artistes est la règle générale, qu'il ne faut pas beaucoup d'esprit pour savoir par cœur; mais j'oserai contredire ces profonds philosophes, et cn)ire que Raphaël fait exception Les yeux de ses saints me disent qu'il n'avait pas une âme commune, et l'histoire de sa vie le prouve.

On dit que chacune de ces grandes fresques lui fut payée douze cents écus d'or.

On remarque beaucoup de portraits dans les fresques de Raphaël. De son temps on n'imitait pas l'antique pour la forme des têtes; c'est le Guide, soixante-dix ans plus tard, qui a eu cette idée.

508 ŒUVRES DK STENDHAL.

Les six fresques où Ton irouve des allusions à LéonX^éto w^ eh 1515, furent leriuinées eu 1517, trois ans avant la mort de '*' Raphaël. H était alors Tun des plus grands seigneurs de Rome. Ses journées se passaient à travailler, ou seul avec la Fornarina, et il ét;nt fort diflicile de rapprocher. Il envoya des dessinateurs en Grèce, el se piH)cura ainsi des dessins corrects de beaucoup de restes de Tantiquité.

Certaines religieuses de Foligno lui firent un procès, elles demandaient un tableau qu'autrefois elles lui avaient payé; il renvoya longtemps, el enfin s'en occupa. Ce tableau est au musée pontifical (au troisième étage du Vatican). Une traditiou fort ancienne prétend que Léon X , qui devait beaucoup d'argent à Raphaël, était sur le point de le faire cardinal lorsque la mort enleva ce grand peintre. Une fois élevé à cette haule dignité, Léon X eût pu accumuler sur sa tête une immense quantité de bénéfices ecclésiastiques, et \v. payer ainsi, sans qu'il en coûtât rien au trésor.

Paul, qui s'est constitué l'ennemi de Rome, peut-être paroiî que son aimable et cimtinuel enjouement a manqué le cœur des belles Romaines, nous disait ce soir :

« Mais considérez, je vous prie, que Rome n'a produit aucun grand artiste. Jules Romain ne jouit de quelque renom que parce qu'il fui l'aide de camp de Raphaël; c'est tout au plus le Berthier de ce Napoléon. Rome n'a rien en sculpture, en archileclnre, personne en musique. Depuis huit siècles elle n'a donné qu'un nom au dictionnaire des beaux-arts. Métastase, qui, encore, pour vivre, fut obligé d'aller écrire à Vienne el d'y passer les quarante diMuicres années de sa vie ; à peu près c(mune le Piémontais Lagrangc est venu vivre et éeriro à Paris. Je cherche eh vain dans la liste des papes et des cardinaux fondateurs de la puissance du saint-siége le nom d'un Romain. C'est que la logique est foncièrement pervertie daus

PKOUKNADES DANS nOMK 509

^ capiiale du monde chrétien, et sans cette base de granit, (ue saine logique, Fédifice d'aucune réputadoii ne peut durer, ^'est-ce que c'est que MM. Olivieri, Rainaidi, Soria, de Rossi, Teoduli, Salvi, Yanvitelli, architectes célèbres de Rome? Qui les connaît? Et cependant, à suivre les courtes théories des hommes vulgaires, quel pays est plus fait, semble plus prédestiné à produire des architectes ? Les premiers regards de Fenfant sont frappés par le Panthéon, le Colysée, Saint- Pierre, etc., etc. Mais, avant tout, pour les lieaux-arts, il faut une âme, et le froid Jules Romain n\i point d'àme.

« Qu'est-ce que c'est que le peintre Sacchi de Nettuno, près de Rome? Qu'est-ce que c'est que Michel-Ange Gerquozzi ', Ciro Ferri, Trevisani, Marc Benefuile? Je ne vois d'un peu passable que le paysagiste Duguet, beau-frère du Poussin. La Normandie, qui a produit Poussin, a donc plus fait pour la peinture que la superbe Rome ! »

29 mai 1828. —Voici une suite d'intrigues assez peu intéressantes, il est vrai, que les hasards d'une procédure secrète viennent de faire découvrir à M. le cardinal N***, légat à ***.

Flavia Orsini gouvernait avec prudence et fermeté le couvent noble de Gatanzara, situé dans la Marche. Elle s'aperçut qu^one de ses religieuses, l'altière Lucrèce Frangimani, avait une intrigue avec un jeune homme de Forli qu elle introduisait la nuit dans le couvent.

Lucrèce Frangimani appartenait à l'une des premières famille des Etats de l'Église, et l'abbcsse se vit obligée à beaucoup de ménagements.

Clara Visconti, nièce de Tabbesse et religieuse depuis peu de mois, était l'amie intime de Lucrèce. On regardait Clara comme la plus belle personne du couvent. C'était un modèle

* Surnommt' Michel«Ange des batailles et des bombardes.

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|MrM|iir (Miiiiii (II* f'f*ii«* lM*aiii(' loiiitf^irik* qtt^ U^fumÀ 4 ViiiM 11 iiiiiiH»il»li«i«'i' iliiim M'H |rl«*H iX'Wrr'unXstêïf*.

Sii \M\\v I rii^.i|(*';i il ri'|iri''M*iil4'r il «uin affii#? i|ii#r l'ialn^ i|u elle riilM'l4'ii:iîl «'l:iil rofiiiiM* ri i|ii(* mhi honn^ir VtÀitp^ .1 ^ iiiflln- iiii IcifiHv " VtMiH ii'AK'h f'iu'on' qu'une; tstihtdih iiiiili*, lui ir|H»ii«lil liiicriTr; ^oiih inivi*/, jaiii^fk aiim^^; *i %Htfi^ hriirr itiTî^c iiiic I'iiih, \oim snilin'z i|iriiii *«fiil ri^iraH 4^ «Mi •ifiiiiiil i'hI nul |Miiir avoir |»1iih (rciiipin! nur rnoi qiii^ l#<4 mr* ilim ilr iiKMl.iiiir I iittlirsHi* cl 1<*H rliAliliimtH \(^ f»his UTnbW 1)11 rllr |inil m îiifli^rr; cl rcs cliAliiiU'IilH, jf; U'h r#-rlriijU; |i^: |i< «iiin iifif lïtiii^iintiiiî ' il

l.'iililii't^i'.c , voviiiil (|iic loiiH IcH iiioyrriH tU: &imr.t^ i^rltoiiiiii'iit, ru viul iuix rcpriuiiuidi^H «M'viTfs. \Au:ri'f:e y ré- |Kuul)l l'ii iivouiiul h;i fiiiili*. uiMÎH iivcr tiaiiU*iir. Smi illa*»!!^' iiiuntifuirc ilcvdll, Huiviuil clic, la placer liii'ii au-ilefifiU*» if#^ lcKlc^ roiuuunicit. m Mch cxccllciiK parciiiH, ajoiita-t'HIfï aver. un Miuiirc iiiucr, uioul fiul l'aiic <1ch va*ii\ U'.nihh'A t\nm nu A)M' <'H ]** iK' iMuiviiiv roiuprcu<lrc rc à quoi je nrcriffa^f>aiH; it^ joui'-, rul (Ir oioii hicu ) il uic Hciulilc (pic leur tcridrcsMMloil iilln juiupi il lie pim liiiKHcr oppriuicr u\u* (ilic de leur nom; eeel ne leur roulera pan (rar^eiil. n

l'eu tie leiiip»; iiprcH relie Hcèiie îisse/, violeiile, l'ahlK'^M' eu! la eerlilude ipie le jeune liouiiiie de F'iuii avait pass(' Il cille itix lieiircH eaelii* daim le jardin ^U\ couvcnl. Kllc mipiiaca l.iirrere de la dt'uoiiecr à l^'v^ipic cl au l<''Kal, r;c (pii c(i\ aiiiciie une pronMliire cl un déHlionneiir piildie. Liicrcrc répondu nerciucnl (pic ce iriHail. pan ainsi (prou afçiKsail av(*e une fllh* d(« Ha iiaUnaiicc, cl (pic, dann Ioiih I(*h (;aH, si Taffaire d(«vail Alr(< porli^c à Hoitic, rablicHne vùl à s^* souvenir que la liittilllo li'riingiinaui y avall un prolccleiir iialiin*! dans la pf^r-

itM^ (il* nionHclgniMir *** (c/chI run d(*s grands ptTsoniiagns H ciMir du pH|H*). l/ablu*HH(*, liidigti('*e de lanl <rassiiraiiec,

PROMENADES DANS ROMEi 5H

oinpril copoixlanl lonio la valeur do ce dernier mot; elle re* lonça à supprimer par les voies de droil Tiiitrigue qui désbolorail son coiiveul.

Flavia Orsiui, d'une Ibrl grande naissance elle-même, avait beaucoup d'influence dans le pays; elle sut que Tamant de 4ucrèce, jeune homme fort imprudent, était vivement soup- «noé de carbonarisme. Nourri de la lecture du sombre Alieri, indigné de la servitude où languissait rilalie, ce jeune lomme désirait passionnément faire un voyage en Amérique, ifin de voir, disait-il, la seule république qui m.arche bien. Le nanque d'argent était Tunique obstacle à son voyage ; il dé- ;>endait d'un oncle avare. Bientôt cet oncle, obéissant à la voix de son confesseur, engage son neveu à quitter le pays et lui donne les moyens de voyager. L'amant de Lucrèce n'osa la revoir ; il traversa la montagne qui sépare Forli de la Toscane, et l'on sut qii'il avait pris passage à Livoume sur un vaisseau américain.

Ce départ fut un coup mortel pour Lucrèce Frangimani. C'était alors une fdle de vingt-sept à vingt-huit ans, d'une rare beauté, mais d'une physionomie fort changeante. Dans ses moments sérieux, ses traits imposants et ses grands yeux noirs et perçants annonçaient peut-être un peu l'empire qu'elle était accoutumée à exercer sur tout ce qui l'environnait; dans d'autres instants, pétillante d'esprit et de vivacité, elle devançait toujours la pensée de qui lui parlait. Du jour qu'elle eut perdu sou amant, elle devint pâle et taciturne. Quelque temps après, elle se lia avec plusieurs religieuses qui élisaient profession de haïr l'abbesse. Celle-ci s'en aperçut, mais n'y fit aucune attention. Bientôt Lucrèce prêta sou génie à la haine jusque-là inactive et impuissante de ses nouvelles amies.

L'abbesse avait toute confiance dans la sœur converse atla-

chée à son service ; Marliua ëiait uue fille simple, habiluelleineul irisie. Sous prétexte de santé, mais dans le fait par des motifs plus sérieux, la sœur Marlina préparait seule les mets fort simples qui lormaiont la nouiTiture de Tabbesse. Lucrèce dit ù ses nouvelles amies : « Il faut à tout prix nous lier avec Martina, et d'abord découvrir si elle n'a aucune intrigue au dehors. » Après plusieurs mois de patiente observation, ou sut que Martina aimait un vetturino du bourg voisin de Gatanzara et mourait de peur d'être dénoncée à la vertueuse abbosse. Le vetturino Silva était toujours par voies et par chemins; mais, à chaque voyage qu'il faisait à Gatanzara, il ue manquait pas de trouver un prétexte pour venir voir Martina. Lucrèce et plusieurs de ses nouvelles amies avaient hérité de quelques parures en diamants ; elles les firent vendre à Florence. Ensuite le frère de la fenune de chanibre de Tune de ces dames feignit d'avoir des affaires hors du pays, voyagea dans la voiture de Tamant de Martina, devint son ami, et un jour lui dit négligemment qu'une sœur converse du couveni, nommée Martina, venait d'hériter en secret du trésor d'iiin' religieuse morte depuis peu et qii'elle avait soignée avec beaucoup de zèle.

Le vetturino venait justement d'être presque ruiné par uuo confiscation et une prison de trois mois qu'il avait subie à Vérone. Un de ses voyageurs, après avoir rempli sa voiture do contrebande, s'était évadé au moment où les douaniers autrichiens de la ligne du P6 saisissaient les marchandises prohibées. Après ce malheur, Silva revenait à Gatanzara avec des chevaux de louage, les siens avaient été vendus ; il ne manqua pas de demander de l'argent à Marthia, qui, dans le fait, élail pauvn', et fut réduite au dés<;spoir par les reproches de sou amant et ses menaces de l'abandonner. Cette (ille tomba malade; Lucrèce Frangimani eut la bonh* «l'aller la voir souveni-

PROBJKNADES DANS ROME. 513

Un soir elle lui dil :c Noire abbesse a un caractère trop irascible; elle devrait prendre do ropium |M)ur se calmer, elle nous tourmenterait mouis par ses réprimandes journalières. » Quelque temps après, Lucrèce revint sur cette idée : « Nointèflie, dit-elle, quand je me sens disposée à tant d'impatience, j*ai recours à ropiuro. Depuis mon malbeur, j*en prends souvent. » Enhardie par celte allusion à un évén<:mcnl bien conim dans le couvent, Martina confia en pleurant à la puissante sœur Frangimani qu'elle avait le malheur d*aimer un homme du bourg voisin, et que cet amant était sur le point de la quitter piirce qu'il la croyait riche, et lui demandait des si.*cours qu'elle ne pouvait lui offrir.

Lucrèce portait ce jour-là, sous sa guimpe, une petile croix ornée de diamants; elle la détacha et força Martina à Taccep • 1er. Peu de temps après, elle revint ave<r adresse sur l'idtM» de donner de Topium à Tabbesse irnur calmer ses emportenients journaliers. Quelque pnidence que Lucrèce un't dans celli! proposition, la fatale idée de poison s'offrit à Marliiia dans toute son horreur. « Qu'appelez-vous poison? dil Lucrèce indignée. Tous les trtûs ou quatre jours vous mettrez quelques gouttes d'opium dans ses aliments, et je prendrai moi-niéinc devant vous, dans mon café, la même quantité de gouttes d'o- |iium sortant de la même fiole. » .Manina était simple et ('(»nfiante; elle adorait son amant; elle avait affaire à une personne passionnée, d'une adresse et d*un esprit Infinis. Son amant avait reçu avec reconnaissance la pelile croix de diamants et Taimait plus que jamais. Klle donna à Vabbesse cr i(U*on ai>pelait de l'opium, et fut presipie tout à fait rassMr<v en voyant Lucrèce laisser tomber dans son rafé quelqu<r> gouttes de la même liqueur.

Une autre séduction contribua burtoul à décidrr Martina. Les religieuses du chapitre noble do CaUinzara ont lo privilt'^r.

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^ ji,i( pH'uv. 1rs prrsiTUlidus (|iri1 snullrail depuis la r('\o-

i^iii >i«* ''^'•''' 'i^'tK'iil rnlouMr la niclaurnlir ipii |i|i riail na

.,.U(,* Siui nurif lui a\ail ruusrilli'' ilr passrr rliaipu* juin

H^jt-ui»» ln'iurs (laus Trulisi' du rou\riil : » Vi.us pnunr/ \

.^itt'». l'i* dil-il. <li*s liMTs d'iiislnii'i' ipu' ji* \nus pivlnai. »i

.|,y ««Mi\ dr llndrrir. Uiir Irrlurc lunudainr v\\ \\u \v\ lieu ni!

.u> iiur prnl'aualinu ; il v lisail des lixirs dr pii^lc. Lrs siimu'^

^vi*r^<'^ M'*' •(>:d<>iil 1r soiu i\v l't'^lisr rnuanpH'ri'nl rr licaii

lioiuuu' auquel liru ur pou\ail douuri' de disirarliou

^ Il U* iiiàlr cl sou air niililain' l'aisaicul un rlran^^r rou -

% aux ynix des linniirs mimu's. avcr la rrsrrvr cxin^iui* de

I lï uppril (U^ltr roiidiiile ('xrinpli)irr; rtir iu\ila à

■i luir piirli<-nlier Ir u<'\<'u «ruii priNouuaur aussi

le (Nirifrssnir du ««niviiil, Laudriaiii rui aiusi

PKuMENAUbS OA.NS HOMK. ô\o

quelques mres uccasious do parler à r.lara Visoouli. Par ortiro du directeur de sa.couscieuee, Clara passail des heures eutîères en conleuiplaliou denière le graud rideau qui sépare du reste de Téglise la grille du chœur des n>ligieuses. Uue fuis que Rodêric lui fut conmi. elle remarqua qu'il fréquentait a>' sidAment Téglise: il lisait avec attention, et, quand VAiujeliis sooDâit, il quittait son livre pour se mettre à genoux et faire la prière.

Landriani, qui, eu Sicile, avait vécu dans le monde, se trouvant à Cataiizara sans autre société que celle d*uu oncle d'an caractère sombre et despotique, prit peu à peu Thabitude de venir voir l'abbesse tous les deux jours. 11 trouvait Clara auprès de sa tante : elle ré|M)udait en peu de mots à ce qu'y disait, et d'un air fort triste et presque sauvage. Rodéric. qui n'avait aucun pn>jet, se sentit moins malheureux: mais bientôt le jour qu il passait sans voir Clara lui sembla d*ime kmgueur insupportable. Comme il en disait quelque chosi' à la jeune religieuse sans dessein et presque s;ms sVn aperecToir, elle lui répondit que sou devoir TapiR^lait presque tons les jours au chœur des religieuses, d'où elle le voyait fort bien lisant dans la nef. Â la suite de cette confideuce, il arrivait que quelquefois Clara appiivait sa tête contre le rideau et la grille de façon à nuurquer Tendroit où elle était.

Un jour que Rodéric regardait attentivement la grille qui le sêfianiit de Clara ; elle eiU la faiblesse d*écarter un i^eu le rideau. Ils étaient assec près |M>ur se parler facilement : mais il a élé prouvé, dans la procédure, que jamais à cette époque ils ne s'étaient adresse la parole dans Téglist*. Après quelques semaines de bonheur et d'illusions, Rodéric devint fort mallienrem : il ne put se dissimuler qu'il aimait : mais Clara était i^digieose^ elle avait fait des vœux au ciel ; à quel crime ne le ciHidaîsaît pas cet amour !

Rodéric, qui disait tout à Clara, lui fit part de ses remords cl de son malheur ; ce fut la première fois qu'il lui parla d'amour. Elle le reçut fort mal ; mais celle étrange manière de déclarer sa passion ne le rendit que plus intéressant aux yeux de la jeune Romaine. Tel est Tamour dans ces ànies passionnées; les plus grands défauts, les crimes, les désavantages les plus extrêmes, loin d'éteindre Tamour, ne font que Taugmenter. « J'aimerais mon amant quand il serait voleur ! » me disait madame L^^*, par qui- j'ai su Thistoire que je raconte.

Tout ceci se passait pendant Tannée que Lucrèce employa à nouer sa noire iulrigue avec Martina. On était dans les grandes chaleurs de la fin d'aoûl; il y avait déjà plusieuK mois qu'il n'existail plus d'autre bonheur pour Clara que celui de voir Rodéric de deux jours Tun au parloir, et Taulrc jour dans l'église. Religieuse exemplaire et nièce favorite de l'abbesse, elle jouissait d'une grande liberté ; souvent, ne pouvant dormir la nuil, elle descendait au jardin.

Le 29 août, vers les deux heures du malin, ainsi quil a été prouvé dans le procès, elle quillait le jardin à pas lents et rentrait dans sa cellule. Comme elle passait devant la petite porte destinée aux gens de service, elle s'aperçut que la barre transversale, qui ordinairement passait dans des anneaux de fer scellés dans le mur et dans un autre anneau 6u' dans la porte et fermait celle-ci, n'avait pas été placée; elle coulinuail sou chemin sans songer à rien, lorsqu'une petite clarté sombre qui passait entre les deux battants lui montra que la porte n'était pas même fermée à la clef. Elle la poussa un peu, et vit le pavé de la rue.

Cette vue jeta le trouble dans sou ànie. L'idée la plus extra* vaganlc s'empara d'elle; tout à coup elle délache son voile, dont elle se fait une sorte de turban ; elle arrange sa guimpe comme une cravate, la grande robe lloltante de soie noire de

l'UOMEiNADKS DAiNS UOMt. 317

OU ordre devieul une sorle de miuilenii dlioiiiine. Ainsi velue, lie ouvre la porte, la repousse, et la voilà <lans les rues de latauzara, allaut faire une visite à Rodéric Landriaui.

Elle eounaissait sa maison, ([u'eile regardait souvent du baut le la leiTasse qui forme le eomble du couvent. Elle frappe eu remblant, elle entend la voix de Rodéric qui réveille son donestique. Celui-ci mont<; au pn^mier étage pour voir qui rappe, il redescend, ouvre; le vent de la porte éleint la lampe lu'il venait d'allumer, il bat le briquet ; pendant ce temps, Rodéric s'écrie de la chambre voisine : « Qui est-ce ? que me veut-on? — C'est un avertissement qui intéresse votre siirelé, » répond Clara en grossissant sa voix.

Enfln la lampe est rallumée, et le domestique conduit à son maître le jeune homme qui lui apportait cet avis. Clara trouva Rodéric babillé et armé ; mais, voyant un très-jeuue homme tout tremblant et qui avait Tair d'uu séminariste, Rodéric déposa le tromblon quHl avait à la main. La lampe éclairait mal, et le jeune homme était si ému, qu'il ne pouvait parler. Rodéric prit la lampe, rapprocha de la figure de Clara, et tout à coup la fecomiaissant, il poussa son domestique dans l'autre pièce, et dit à Clara : « Grand Dieu ! que venez-vous faire ici ? Le feu a-l-il pris au couvent ? »

Ce mot ôta tout sou courage à la pauvre religieuse, elle commença à voir toute retendue de sa folie. Le froid accueil de l'homme qu'elle adorait sans le lui avoir jamais dit la fait tomber presque évanouie sur une chaise ; Rodéric répète sa question, elle porte la main sur sou cœur, se lève comme pour sortir, elles forces lui manquant de nouveaii, elle tombe tout à fait sans connaissance.

Peu à peu elle revient à elle, Rodéric lui parle, et enfln, par le silence i)rolongé de Clara, il comprend rélrange démarche de son amie. « Clara, qu'as-lu fait? » lui dit-il. Il la serrait 1. 18

."lin «M \IIK> DK ^ThMill \|..

il.iiiH M><i lM':tH ; loin à roii|i il la rt'|ilarr sur uni* rliiiÏM!, ^étni^iir 1111 |H'U. ri lui ilil :i\tM' rrniiclr : «Tu rs rc|Niiivè Si'i^iiiMii . lu m* |irii\ iu\i|)|iurl<Miir. 1i* vviuw hi*ruU bornbk |N»iir itii ri |Miur moi: iv|iriiH-tni ilc Ion prohé. Demain maiiij«' (|iiillrr.ii ral;iii/.ai':i |Miin-jaiiiaiN. m Ile luitt airn'ii\ la filliiiiiilR ni |aniM'*«. I.aii<lriaui passa dans la piôct* \oisiiir ; jj rf!|unA liirnlôi (uiuiMl «hiii ^rand ntaniran. « (loniiiHMit Ali*f»-Viiih snrlir' Par la \u\rw ptvs dr la niisiiir, qui* j*iii ironviriiii' M'iir par liasanl, liim par liasartl. J«* roniplais voiih innit a iiuiii OUI Ir. . . , d sunil. » dil llodi'i'ic vn lui pn^Hriilaiii litbn^. l'I. salis ajoulrr un uiol. il la irmuduil an rouvrnl, IIh InMi- \t'trnl la ptMih* porir dans Tclal m Olara l'avait laÎHmHi, «•tivi* i-on li'oisipiarlH iUM'urr anpaiaxaiil. lU «MUrôriMit donri^nKiil, mais (llara ni' poinaii plus s** souloinr; Hodmc lui ilii avei londiVHM* : «I Où rsi la cliaiubrr? Par ici,» iv|N>iidiH;tl<? d'une \oi\ iiKiuranh': rlli' a\ail inditpn^ It* dortoir du prrnilt'r (•laifo.

Kn moiihipi r^scalirr, (llara rraÎKiianl d'AlnMiirpriM^fMJt* son aniaiil ri sciilaiil «prrllr lui parlait pour la drrnirrr fois, touilla loiii à l'ail i^aiiniiic sur Irsuianlirs. Oui' laiiipr allnnic*(^ df'vaiit lUK* iiiadoiir liiiiilaiiir rrlairail lailtlruiriil rrllr H^riif. Laudriiiiii miiipril qur son drxoir lui ordounait d'abaiidouiHT (llara. «pii di'soniiais 4'lail d;ius son ('ouv<miI< mais il iTm nil pas W roiira^r. Itimlôl drs saUKiols rouxulsils sont sur Ir point d'clouHVr r.lara. « ].«• Innil di* srs plrurn peut alliriM' rallnilioii (l(* (pirlipir irli^iiMisr, se dit llodriic, vl ma pn'scurr ici la d<'>s|ionon>. » Mais il iir peut se rrsoiidrr à la cpdltrr vu cvX «'laf: rljr <'>iail inrapaido de se soutenir cl di* inarclicr^ srs saiiKlois r(''lonn'airnl ; liod('*rir la pr(>nd dans ses bras. Il iv descend \ers la porte par laipielte il \enail d'entrer et (pi'il savait devoir iHn* près du jardin. Kn elTel, après avoir fait (pielcpies pas dans \r eorridor, près de la porte, toujours |H>r-

PROMKNADKS DANS HOMK. 519

tanl Clara, il aperçoit le jardin et ue s'arrête que dans la partic la plus éloignée des bâtiments, tout à fait au fond. Là il dépose sou amie sur un banc de pierre caché dans un bos(|uet de platanes taillés fort bas.

Mais il avait serré trop longtemps dans ses bras une jeune fille qu'il adorait; arrivé sous les platanes, il n*eut plus le courage de la quitter, et enfin Tamour fit oublier la religion. Quand Taube du jour parut, Clara se sépara de lui, après lui avoir fait jurer mille fois que jamais il ne quitterait Calanzara. Elle vint seule ouvrir la porte qu'elle trouva non fermée, et veilla de loin sur la sortie de son amant.

Le jour suivant, il la vit au parloir ; il passa la nuit caché clans la rue près de la petite porte, mais vainement Clara essaya de l'ouvrir; toutes les nuits suivantes, elle la trouva fermée à clef et avec la barre. La sixième nuit après celle qui avait décidé de son sort, Clara, cachée dans les environs de la porte, vit distinctement Martina qui arrivait sans bruit. Un instant après, la porte s'ouvrit et un homme entra, mais la porte fut soigneusement refermée ; Clara et son amant attendirent jusqu'à la sortie de cet homme, qui eut lieu à la petite pointe du jour. Ils n avaient de consolation que celle de si'é- <^e. Dans la lettre du lendemain, Rodéric dit à son amie que t*homme plus heureux que lui était le vetturino Silva, mais ({ti'ii la suppliait de ne faire aucune confidence à Martina ftien éloigné maintenant de ses scrupules religieux, Landriani [^oposait à Clara de pénétrer dans le couvent par le mur du iurdin; elle frémit du péril auquel il voulait s'çxposer : ce mur, ^ti dans le moyen âge pour défendre les nonnes contre les iëbarquements des Sarrasins, a quarante pieds de haut dans la ^tie la moins élevée. H s'agissait d'avoir une échelle de ^des; Landriani, craignant de compromettre son amie en achetant des cordes dans les environs, part pour Florence ;

320 ŒUVRES 1)K STKNDHAL.

quatre joui*s après il élail dans les br«')s de Clara. Mais par une coïncidence élrange, celte même nuit la malheureuse abbesse Flavia Orsini rendait le dernier soupir; elle dit eu mourant au père confesseur ; « Je meurs par le poison pour avoir essayé d'empêcher les intrigues de mes religieuses avec des hommes du dehors. Peut-être cette nuit même la clôture a-t-elle été violée. »

Frappé de cette confidence, à peine Tabbesse est-elle morte, que le confesseur fait exécuter la règle dans toute sou exactitude. Toutes les cloches du couvent annoncent révénemeut qui vient d'avoir lieu. Les paysans du bourg se lèvent à la hâte et se réunissent devant la porte du couvent, Rodéric s'était échappé aux premiers coups de cloche.

Mais on voit sortir le vetturino Silva, qui est arrêté. On savait que cet homme avait vendu une croix de diamants ; il avoua qu'il la tenait de Martina, qui dit à son tour que Lucrèce avait eu la générosité de lui en faire cadeau. Accusée d'avoir commis un sacrilège en ouvrant la porte du couvent, Martina crut se sauver en compromettant le neveu du père confesseur; elle dit que la sœur Visconli ouvrait celte porte à son amant j Rodéric Landriaui. Le confesseur, assisté de trois prêtres que ; Tarchevêque de R*** lui avait envoyés, interrogea Clara; il de- ^ clara, en sortant du couvent, que le lendemain eUe serait cod- | frontée à Martina. Il paraît que, la nuit suivante, Rodéric pé- " nétra jusqu'à la cellule qui servait de prison à sou amie et lui parla à travers la porte. Le lendemain matin Lucrèce Franginiani, qui jusqu'ici n'était nullement compromise, mais qui redoutait la confrontation de Martina avec Clara, fit probablement jeter du poison dans le chocolat qu'on leur porta à toutes les doux. Vers les sept heures, quand les délégués de l'archevêque arrivèrent pour continuer la procédure, on leur appril qui' Clara Visfonli ci la sœur converse Mailina n'existaient

PUOMKNAHKS DANS ROMK. .72!

plus. Rodéric so conduisit d'iino manière liérolquo, mais personne ne fut puni, et TafTaire a été éloufîée. Malheur ù qui en parlerait !

30 mai 1828. — Ce matin, le ciel chargé de nuages nous permettait de courir les rues de Rome sans être exposés à un soleil brûlant et dangereux. Nos compagnes de voyage ont voulu re^ir le Forum, sans projet ni science, et iiniquement en suivant l'impulsion du moment.

Nous avons débuté par descendre dans le trou profond du milieu duquel s'élève la colonne de Pliocas. Nous «ivons remarqué les fragments de colonnes renversées que Ton a laissées couchées sur Tancien pavé du Forum, à quinze ou dixhuit pieds de profondeur, car en ce lieu telle est Tépaisseur de la couche de terre. Que de colonnes et peut-être de statues n'eût pas trouvées le Russe généreux qui voulait déterrer h» Forum ! Au lieu de se piquer contre les courtisans de Léon XU, qui le forcèrent à quitter Rome, il aurait dû les acheter. Aujourd'hui, quelle différence pour sa mémoire ! A l'aide d'un peu d'adresse et de deux cent mille francs, le nom de Demidoff aurait pénétré en Amérique et dans l'Inde, à la suite des noms de Napoléon, de llossini et de lord Byron.

Je crois que c'est à cause de Tair de propreté de la jolie ruine appelée le Forum Palladium, que dès le premier jour elle a séduit nos compagnes de voyage. Ce Forum, commencé par Domitien, achevé et dédié par Nerva, était une grande salle carrée ; le long des murs de chaque côté étaient placées seize colonnes cannelées d'ordre corinthien : à en juger parles deux qui nous restent, elles avaient neuf pieds et demi de circonférence et vingt-neuf pieds de haut. L'entablement qu'elles soutenaient présentait des ornements d'un beau travail; les petites figures sculptées eu bas-relief sur la frise sont admirables.

Tout ce forum est recouvert de douze ou quinze pieds de ; l^rre. Sur les fonds de sa liste civile pour 181 4, Tempereur Na- } pol^n avait ordonne qu'on exécutât ici un travail analogue à k celui de la basilique de Trajan. |

On voit, au-dessus du sol, la partie supérieure du mur de ; l'angle oriental du Forum Palladium, les extrémités de deux colonnes corinthiennes cannelées, Tentablement, la frise, et au-dessus la figure de Pallas debout : tout cela est dn ne peot pas plus joli. Les extrémités de la grande salle que j'ai appelée carrée étaient formées par des murs légèrement circulaires. Tous ces détails sont niés par des antiquaires qui donnent d'autres explications.

Ces trois magnifiques colonnes de marbre blanc que vous apercevez à gauche, en allant vers le mont Quirinal, appartenaient au Forum Transitorium, ou à un temple de Pallas, ou k un temple de Nerva. Le lieu où nous sommes était peut-être le plus fréquenté de Tancienne Rome. Tout y était magnifique et monumental.

C'était le chemin naturel par lequel la partie basse de Rome, ^ j: située du côté de Velabro, la rue Suburra, placée entre le Colysée et Saint-Jean-de-Latran et l'une des plus populeuses, el enfin le Forum, communiquaient avec la partie élevée delà ville, située sur les monts Quirinal, Viminal et Esquiliu. (U faudrait que le lecteur voulût bien vérifier ceci sur une carte.) La hauteur qui était couronnée par les thermes de Titus faisait obstacle à ce que les habitants de la rue Suburra se rendissent au mont Esquilin en suivant la ligne la plus droite.

Le forum dédié par Nerva prit le nom de transitorium t cause de la position que nous venons d'indiquer, ou bien ce nom lui vint de Tare de' Pantani, qui fut une porte de ^omeff au temps doNuma. C'est dans ce lieu qu'Alexandre Sévère fit étouffer avec de la fimit»e do paille brûlée un de ses courti-

Wûs, nommé Turinus, qui vendait aux particuliers les grâces Qu'il promettait d'obtenir de l'empereur : « Que le vendeur de famée soit puni par la fumée ! j» dil Sévère.

Ce forum était appuyé à un gr^nd mur qui nous semble Tune les choses les plus étonnantes de Rome ; il est construit de Mocs de pépérin assemblé^ sans mortier avec des crampons Tan bois fort dur. Je n*ai rien trouvé de satisfaisant sur ce nur; mais je ne puis affirmer au lecteur avoir compulsé la nasse énorme des trois ou quatre cents bouquins, la plupart n-folio, relatifs aux monuments de Rome. Ce qu'il y a de pis, f est que, faute de logique dans la tête des auteurs, ils sont fcrits d'un style entortillé et obscur.

La construction de ce mur, Timpression de grandeur sévère juHl laisse dans Tâme du spectateur, et sa direction, qui ne raccorde point avec les bâtiments situés au couchant, font supposer qu'il est antérieur de plusieurs siècles à Nerva.

Le temple que Trajan fit élever en Thonneur de Nerva passait pour Tun des plus beaux édifices de Tancienne Rome. Par >a grandeur, il se rapprochait de nos églises modernes; toute l'antiquité a loué son architecture comme excellente, enfin Trajan y avait fait réunir les ornements les plus riches.

D'un aussi grand monument il ne parait aujourd'hui au-dessus du sol que trois magnifiques colonnes de marbre blanc, qui ont cinquante et un pieds de hauteur et seize et demi de circonférence. Elles sont cannelées et d'ordre corinthien. Il reste un fragment du mur de la Gella (ou sanctuaire), qui, avec les trois colonnes et un pilastre, supporte Tarchitrave. Pendant le moyen âge on a bâti- sur cet architrave un clocher carré en briques, fort élevé et fort pesant, qui finira par faire écrouler ce qui nous reste du temple de Nerva. C'est contre ce clochei' que sont dirigés les vœux de tous les antiquaires de Rome. Jr oe doute pas qu'il n'ait donné des idées libérales à plusieurs

.V24 ŒUVRKS DE STENDHAL.

(le ces messieurs. Tous désireut qu'il soit démoli, mais il appartient à réglise de rAmnonciation. Quand aurons-nous uu pape assez philosophe pour permettre qu'un édifice consacré au culte soit démoli; et cela pour augmenter le plaisir profane des dilettanti?

L'architrave et le plafond du portique, pour lequel nous tremblons, présentent les plus beaux ornements. Palladio a donné un plan de ce temple de Nerva. On peut en conclure que la façade était tournée vers la Voie Sacrée et le Fonmi. Ce temple était environné de colonnes d'une grande hauteur ei d'une beauté parfaite. Le portique formant la façade élail composé de deux rangs (le huit colonnes chacun. Les deux parties latérales du porliciuo, le long des grands côtés du monument, avaient neuf colonnes, en comptant celles de l'angle.

Nous arrivons au grand péché de Paul V Borghèse. Pai les ordres de ce pape, qui a fini Saint-Pierre, on enleva ce qui restait du temple de Pallas élevé par l'empereur Nerva. Celle ruine magnifique se C(miposail d(; sept grandes colonnes cannelées de marbre blanc, et d'ordre coriulhien. Elles seulenaient un riche entablement el un fronton. Hier soir, chex madame de D***, nous avons vu plusieurs gravures représentant ce monument tel qu'il était avant Paul V. Ce pape le fil démolir parce qu'il avait besoin des marbres pour sa fonlaiue Pauhne sur le mont Janicnle. L'utilité du livre que vous lisez, si tant est qu'il en ait, (îsl peut-être d'empêcher à l'avenir de tels attentats. Avant la fin de la promenade d'aujourd'hui, vous v(^rrez ce que l'on a osé faire en 1823.

Ce n'est que par un appel à l'opinion de l" Europe que run h peut mettre un frein à la sottise opiniâtre et hardie de certains hommes que je devrais nommer, et (jui feraient démolir le Colysée pour arriver au chapeau un an plus t()t. ^..^

il y a quelques jours qu'un Anglais est arrivé à R(mie avec

PROMKNAhKS DANS HOMK. 7fi:,

chevaus, qui Tonl porlé trAiiglelenv i<*i. Il ira pns voulu ^ cicérone, el, malgré les eiïoi'ls de la siMiliuelle, il est eulré ik cbeval tians le Colysée. Il y a vu une ceuUûue de uiaçous et de galériens qui travailleut toujours à consolider quelque pau de mur ébranlé par les pluies. L'Anglais les a regardés faire, puis uous a dit le soir : « Par Dieu ! le Colysée est ce que j'ai TU de mieux à Rome. Cet édifice me plaît ; il sera magnifique quand ils Tauront fini. » Il a cru que ces cent houunes bàlissaieot le Colysée.

Avant de retourner vers le Forum, nous sommes entrés dans la Cour de Conti, élevée au commencement du treizième siècle par Innocent III, de la maison Couli,^sur les ruines du temple «le la Terre, si célébré par les auteurs anciens.

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