‹ Promenades dans RomeChapitre 8 sur 27 · CÔTÉ DU NORD · texte numérisé non relu

CÔTÉ DU NORD

Après avoir vu en conscience les choses notées dans les pages précédentes, nous étions trop fatigués pour rien examiner' avec détail. Nous sommes revenus le lendemain, et après avoir revu la coupole et être arrivés aux tombeaux de Paul III et de Urbain VllI, nous avons rebroussé chemin vers les portes de Téglise, en suivant, à partir du tombeau d'Urbain YIII, le mur du nord.

Nous avons remarqué d'abord une mosaïque représentant saint Michel archange ; c'est une copie du célèbre tableau du Guide, que nous vîmes, le lendemain de notre arrivée, aux Capucins de la place Barberini. Le premier parmi les peintres, le Guide eut l'idée d'imiter la beauté grecque pour les traits du visage; il étudia les têtes du groupe de Niobé, et surtout celle de cette malheureuse mère. Nous verrons, dans une lettre adressée au comte Baldassar Castiglione, par Raphaël, qu'il cherchait la beauté en copiant les plus belles têtes de femmes qu'il pouvait rencontrer et corrigeant leurs défauts, le travail qui devait se fair»^ dans la lête d'un grand peintre pour trou-

rnOMENADKS DANS ROMK T»!

ver la beauté était embarrassé par les rêveries de Platon, fort à la mode du temps de Raphaël.

La grande sérénité que Ton remarque sur le front et dans le

haut de la tète de Tarchange saint Michel vient évidemment

des Grecs, et, ce me semble, ne se trouve jamais chez Raphaël.

On voit tout près de Tarchange la plus belle mosaïque de

Saint-Pierre; elle est du chevalier Gristofari; c'est la copie de

la Sainte Pétronille du Guerchin, dont Foriginal fut à Paris

et se trouve maintenant au Capitole. I^ sainte est représentée

au moment de son exhumation ; la mosaïque a su conserve^'

presque toute la chaleur du tableau, qui est l'un des chelH-

d*œuvre de sou auteur. L'un de nous, le représentant du go<)t

français, a été fort choqué de ce que le Guerchin a donné à

quelques-uns de ses persoimages le costume italien de Tan

1050. Ce tableau est chaud comme un romande Tabbé Prévost.

On passe devant le tombeau de Clément X (Altieri), mort en

1070; tout y est médiocre. Le Martyre de saint Éra^m^, du

Poussin, est un tableau estimable, mais fort désagréable à

voir.

En revanche, presipie tout est sublime dans le tombeau de (élément XUI (Rezzonico), mort en 1709. Son père, riche banquier de Veuise, avait acheté pour lui le chapeau de cardinal (au prix de trois cent mille francs). L'argent ne fut peut-être pas étranger à sa promotion à la papauté*. Toute sa vie, le bon Rezzonico eut des remords de cetti! grande simonie. Ce fut un homme médiocre, fort honnête et dévot de bonne foi.

C'est ce que l'immortel Canova a divinement exprimé dans la tète de ce pape, qu'il a représenté priant. La figure colossale de Clément XIII est à genoux sur son mausolée ; la tète est touniée vers le grand autel de Saint-Pierre ; à gauche du voyageur est la figure de la Religion, debout; elle tient une croix. De l'autre c6té est le génie delà mort, assis, et dans

l*altiludc de la douleur. Ce génie est peut-être trop joli ; il a le tort de réveiller un peu Tidée de la fatuité.

La perle de la sacristie, qui se trouve dans la partie inférieure du mausolée, produit un admirable effet; on dirait qu'elle mène dans le royaume de la mort. C'est ainsi que le génie sait tirer parti des difficultés. C'est aux deux côtés de cette porte (pie Ton voit ces admirables figures de lions si célèbres parmi les artistes; ils expriment deux nuances différentes d'une extrême douleur : Taccablement profond et la colère. Peut-être sommes-nous ici en présence de la perfection de Tart. Canova était fort pauvre lorsque ses protecteurs lui firent obtenir de la maison Rezzonico la commission de ce tombeau; il fut obligé de tailler lui-même le manteau delà figure qui représente la religion; il perça, à Taided^un vilebrequin, appuyé sur le côté gauche de la poitrine, tout l'espace qui se trouve entre ce manteau et le côté de la statue de la Religion. Telle fut l'origine des vives douleurs d'estomac dont ce grand artiste s'est plaint toute sa vie, et qui l'ont conduit au tombeau en 1825, à l'âge de soixante-trois ans.

J'ai vu beaucoup de personnes admirer sans réserve la figm^c du pape et les deux lions. La Religion laisse quelque chose à désirer; on regrette dans le front et dans les yeux l'absence de la force tercible de Michel-Ange. Les dessinateurs de l'école de David appliquaient leur froid compas au génie de la mort, et trouvaient, je crois, quelque chose à reprendre dans les proportions d'une jambe ^

On peut comparer à ce tombeau celui de Marie-Christine, ù Vienne, par Canova ; celui du maréchal de Saxe, à Strasbourg; celui de Jules II, par Michel-Ange (à Rome, dans l'é-

< J'ai vu, en 1810, un rapport à Vempcreur, dans lequel M. Denon aitsurait que Canova savait dessiner.

glise Sau-Pietro in Viucoli); ceux des Médicis, àFloreuce, qui soûl de Michel-Ange ; celui du général Moore, à Saiul-Paul de Londres; et enfin le lombeau de Paul III (Farnèse), dans Sainl- Pierre.

Le lombeau de Marie-Christine est composé d'un trop grand nombre de figures et manque un peu d'unité : il plait surtout aux âmes froides. Les tombeaux des Médicis, à Florence, ont le défaut contraire; ils ne présentent qu'une figure; dans celui du maréchal de Saxe, il n'y a de bien que la tète et la position du corps, qui montrent Fintrépidité avec laquelle ce général s'avance vers la mort.

Le tombeau du général Moore, à Londres, serait voisin de la perfection s'il eût été exécuté par un sculpteur. Enfin, je ne serais pas étonné que la voix de la postérité ne plaçât avant tous les autres le tombeau de Clément XIII. S'il était dans une église gothique, telle que la cathédrale de Cologne ou celle de Florence, la lumière terrible et vraiment catholique, qui à travers les vitraux peints descend jusqu'au pavé, doublerait TefTet de la tète de Rezzonico, et ôterait au génie de la mort Tair un peu trop mondain et les derniei*s vestiges du mauvais goût inventé par le Bernin.

Presque en face du chef-d'œuvre de Canova, on voit une grande mosaïque ridicule qui représente la barque de saint Pierre sur le point d'être submergée, et Jésus venant au secours de l'apôtre. La peur ignoble de saint Pieire rappelle le personnage comique de don Abondio des Fiancés, de M. Manzoni. L'auteur de ce tableau est Lanfranc, de Bologne, cet intrigant si cher aux hommes puissants, si heureux et si adroit, qui sema de tant d'épines la carrière du pauvre Domiuiquin. Sifllé par tout le monde, le Dominiquin finit par douter du mérite de ses plus beaux ouvrages (par exemple, les fresques de Saint-André délia Valle, à Rome).

Toules les stalùes des environs sont ridicules, on dirait toujours un danseur représentant dans quelque ballet le personnage d'un saint; telle est, à la salle de l'Institut, à Paris, la statue de Fénelon. Je me contenterai de noipmer les statues de saint Bruno, de saint Joseph Galasance, de saint Gajelan et de saint Jérôme Ëmilien, placées près du tombeau de Rezzonico.

Je suis fâché que celui de Benoît XIV (Lambertini), ce grand prince et cet lionmie aimable, ne soit pas meilleur. 11 mourut eu d 758, époque de décadence complète pour la sculpture. Son tombeau est de Pierre Bracci.

Nous sommes arrivés à la belle mosaïque qui fait pendant avec la Transfiguration de Raphaël, placée de l'autre côte de réglisc, au midi : c'est la célèbre Communion de saint Jérôme^ du Dominiquin. Inlerieure par la sublimité des tètes à la Transfiguration f la Communion remporte par le clair-obscur; il y a unité \ydr le clair-obscur, c'est pourquoi elle produit plus d'effet dans Saint-Pierre. Ce tableau a un autre avantage, l'unité du sujet. La mosaïque est de Gristofari.

On passe devant deux tombeaux médiocres. Celui de Grégoire XIII (Buoncompagni), que le massacre de la Saint-Barthélémy réjouit si fort, est de marbre. Le tombeau de stuc, où d'abord Buoncompagni avait été placé, a été accordé, après son départ, aux cendres de Grégoire XIV.

La chapelle du Saint-Sacrement est fermée p^ur une grille de 1er; cette chapelle est riche et non pas belle. Le tabernacle de l'autel a été fait d'après les dessins du chevalier Bernin ; c'est un petit temple de dix-neuf pieds de haut, décoré de douze colonnes de lapis. Pierre de Gorlone, mélange de talents el de mauvais goiît, a peint à fresque le lableau principal: c'est auc Trinité. Dans la même chapelle on voit un autre autel avec uu tableau de saint Maurice, peint par le Pcllegrtni. G'est devant

l'ROME.NADKS DANS BOMK. 155

cet autel que se trouve placé sur le |Mivé le tcNnbeau de SiUe IV, disposé â peu près conune celui Au cardioal de Ricbelieu â b Sorboooe. Ce pape, mort eu 1484, a eu pour sculpteur Anloioe PoUajuolo. Ce fut iules 11, encore cardinal, qui 6t ^evcr ce tombeau â son oncle. On (ait Toir à côté de Fautel la porte de communication qui conduit au Vatican (dans rappartemenl oà sont placés les Arazzi, ou tapisseries exécutées d'après \e% c:iffîMm& de Raphaël). Cette chapelle conuneuce b nef a}outé«* par Paul V à b croii grecque; ou peut remarquer au point de Tunion une légère irrégularité de construction.

t)n passe devant les tombeaux d'Innocent XI et de b célêl>n' comtesse Mathilde. La tetc de cette femme si iitih! â l'cfshsc est du Bemiu.

La chapelle de saiut Sébastien |iossède b moi>aique du martyre de ce saint. Cristobri l'exécuta d'après b fres4|ue du Uominiquin qui <fst à Satule-Narie^es-Auges.

Ou arrive enfin â b chapelle delb Pietâ, aiujifi uommée parc<! qu'où voit sur Tautel le bmeux groupe de Michel-Ange: b Vierge soutieul sur ses genoux le corps mort de mm fils. O groupe est eu marbre.

Dans cette belle langue italienue on appelle una Pielà {ww Pitié), par excelleuce, b rqirésentatiou du s|iectacle le plus touchant de b religiim chrétienne. Michel-Auge exécuta ci* ebef4*cnnTe pour le cardiual de Villiers, ablié de Saint-D<*im et ambassadeur de Charles ^111 auprès du pape Aknumdre VI.

Nicbel-Aoge commewra, comme Cantf>va, par imiter fidèlement b nature. Ensuite les firédicatious et b mort de Savouarob lui firent comprendre b religion catholique, et il adopta le stjle suldime et terrible dans lequel |ier<onoe u** p«?ut lui être coui|Kiré. Né â Florenc<* ^u 1474, il mourut a fUime en 1 54*5.

On reman|ui; dans un coiu de b i'ba|ielle delb Pietâ une

grille de fer qui eutoure une colonne torse en marbre ; c'est celle sur laquelle Jésus-Christ s'appuya en disputant contre les docteurs dans le temple de Salomou. Quelques personnes supposent que celte colonne est une des douze de même forme que Constantin avait fait venir de Grèce, et qui, par son ordre, furent placées autour du tombeau du prince des apôtres dans Tantique Saint-Pierre.

L'urne antique ornée de bas-reliefs que Ton voit ici appartint à Probus Ânicius, préfet de Rome, mort en 395. Elle servait pour les fonts baptismaux dans Tanciennc basilique.

Le grand arc qui de la nef du milieu conduit à la Pietà est large de quarante pieds et demi et haut de soixante et onze. La petite coupole qui précède la chapelle a cent vingt-cinq pieds de hauteur et quarante-cinq pieds dans son plus grand diamètre. Les mosaïques sont des copies grossières d'après Pierre de Cortonc et Ciro Ferri.

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