‹ Promenades en ItalieChapitre 6 sur 17 · XIV PRÉFACE · texte numérisé non relu

XIV PRÉFACE

évêque se tenait au sommet de la pyramide féodale, à côté de l'Empereur. L'Empire a tourmenté, crucifié la papauté ; l'Italie s'est livrée sans cesse, en haine du Saint- Siège, ii la tyrannie des Césars allemands; mais la royauté mystique de ces papes, si misérables au temporel, était plus universelle, plus tenace, plus sacrée que celle des Empereurs, et la papauté, bien que déchue au spirituel, à partir du Grand-Schisme, demeura, jusqu'au milieu du xvf siècle, la tête et le cœur de l'Italie.

En dehors de Rome, le moyen âge italien n'apparaissait, même dans les villes les plus historiquement grandes, que d'une façon morcelée et limitée. Ravenne représente l'Exarchat byzantin, Florence, la commune guelfe du xn° et du xmc siècle, Milan n'a plus que l'église farouche de Sant-Ambrogio, Bologne les deux tours penchées mentionnées par Dante, sa Place Majeure et quelques recoins sinistres de ses vieux quartiers; à Venise, Saint-Marc et le palais

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des Doges sont encadrés dans des monuments plus jeunes d'environ cinq cents ans ; la cathédrale normande et la chapelle Palatine de Palerme font un contraste étrange avec la ville espagnole du xvnc siècle. Rome immense, indéfinie, grâce aux déserts verdoyants que renfermaient ses remparts, montrait au voyageur une curiosité plus rare encore que des basiliques, des châteaux, des tours, et des monastères très anciens. Elle étalait la continuité même de son existence historique, un drame séculaire de gloire et de deuil qui allait, sans interruption, de l'époque fabuleuse des Rois aux derniers jours de l'ancien régime pontifical. Ici l'œuvre des hommes et des révolutions était demeurée intacte; l'Eglise et le peuple, les gens de petits métiers, les forgerons, les bouviers des marais Pontins, les moines, les mendiants, les pèlerins s'étaient attachés aux ruines et les animaient. De lentes transitions reliaient, sans secousse, toutes les époques de l'architecture; la

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Renaissance et les temps qui suivirent avaient gardé une gravité pompeuse qui s'accordait bien avec la sévérité du moyen âge; le moyen âge, à travers la barbarie de ses premiers siècles, se reliait à la décadence de l'empire païen. La tonalité générale, pour employer le langage des peintres, était faite d'austérité et de douceur. Soave austero. On rencontrait ça et là, vers les murs dorés par le soleil, des prairies, des vignes, des bois sacrés; le Tibre courait, violent et fauve, entre ses rives profondes, sablonneuses, hérissées de roseaux et de saules; la nature avait jeté sur le Coliséc, le Palatin, la basilique de la Paix, Tare de Janus, un manteau de verdure; il y avait, sur toutes les ruines, des fleurs et des nids d'oiseaux. Et la grande steppe mélancolique qui se déroulait, coupée d'ombres vigoureuses, jusqu'aux montagnes du Latium et de la Sabine, jusqu'aux forêts de pins des bouches du Tibre, achevait la symphonie du tableau. C'était un livre d'histoire, unique au monde, auquel ne

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manquait pas un feuillet. On y lisait à chaque ligne, à travers les triomphes et les désastres, cette notion qui fit l'orgueil de Virgile et de Tite-Live, qui fut Tune des croyances vitales du moyen âge et Tune des forces de l'Église, la perpétuité de Rome, la primauté de Rome sur le genre humain.

Le livre a été mutilé et jamais on ne le relira plus. Il a bien fallu édifier une capitale moderne dans l'enceinte de la capitale universelle. Les monuments subsistent, mais le cadre naturel qui les reliait entre eux, les régions vagues, les rues de mine inquiétante, les solitudes ont été recouvertes par la ville neuve. Le Tibre a été enchaîné dans une cage de granit. L'archéologie s'est emparée impérieusement des ruines, les a cataloguées, en a chassé la nature et la vie populaire. La flore du Colisée ne se trouve plus que dans les herbiers de quelques vieux botanistes. Chateaubriand disait, la veille de sa mort, à un ami : « Voyez-vous toujours ce chemin fleuri qui va de Saint-Jean de

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Latran à Sainte -Marie -Majeure? » C'était une avenue ombragée de grands platanes, toute parée de clématites, de glycines et de roses grimpantes qui retombaient des murs des couvents. L'après-midi, dans le silence de l'été, on y entendait bourdonner la cloche des deux basiliques tintant, avec une lenteur grave, pour les vêpres des chanoines. Aujourd'hui, vous y verrez les maçonneries de la Via Merulana, des guenilles flottant aux fenêtres et des enfants sordides qui se roulent dans la poussière de la rue. Et j'ai bien peur que les chanoines, découragés, ne psalmodient plus régulièrement leurs vêpres, car on n'entend plus la cloche de Saint-Jean répondant à la cloche de Sainte- Marie.

Grégorovius avait eu le temps, avant que cette barbarie ne fût consommée, d'achever sa grande histoire. Il put fixer, parmi les vicissitudes de la papauté, la vision pittoresque des siècles anciens. Et, du haut en bas de la Péninsule, il avait ainsi restauré le

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