HITTERDAL
Nous y sommes déjà. Ce lac ne présente pas les sévères beautés du lac de Tin, que nous saluerons demain, ni des centames et centaines d'autres lacs de montagnes dont la Norvège est fière. Au lieu des géants en granit au front ridé et à la chevelure blanche, qui semblent monter la garde autour de ces autres lacs, nous ne voyons que de riants coteaux, de riches campagnes et d'opulentes fermes. Nous avançons avec peine, car des légions de troncs de sapins, libres ou formés en radeaux, nous barrent à chaque instant le passage.
Nous donnons une solide poignée de main à notre aimable capitaine pour nous Jivrer ensuite à la merci des gens de l'hôtel Furuheim à Notodden.
A l'hôtel nous ne prenons que le temps de nous restaurer un peu;
car, tout près de là, la rivière Tinelvcii nous attend pour nous présenter sa magnifique cascade, le Tinfos. Permettez-moi d'avouer ici la passion que j'éprouve pour trois instruments de musitpie: l'orgue, le violoncelle et... les cascades. Veuillez donc nous accompagner au Tinfos.
Il est près de 10 heures du soir. Le soleil, au moment de toucher l'horizon, projette des gerbes dorées sur Jes sombres pins inclinés au bord de l'abîme, et change les flots écumants, qui se pressent, se brisent et 3e précipitent entre les murs de granit, en une immense rivière d'or et de rubis. Toute la nature et Je maître de la nature, l'homme, se reposent. L'oiseau a retrouvé son nid, les vents euxmêmes semblent dormir dans les cavernes de Ja montagne. Et au milieu de ce repos, de ce silence, ces trois cascades chantent leur ineffable concert.
Mon compagnon et moi, nous prenons nos bréviaires, et assis sur un rocher couvert de mousse, nous disons jiotre office. Le pauvre évêque de Norvège n'a pas de chœur de chanoines; de charitables dames seules veulent bien l'accompagner de Jeurs chants et de l'orgue quand il officie; mais il défie le premier prélat du monde d'entrer en concurrence avec lui lorsque, assis sur un trône de pierre revêtu de mousse, assisté par un humble missionnaire, inondé des rayons du soleil couchant du Nord, il dit son office à l'accompagnement de ses cascades.
L'astre a disparu pour quelques heures; le crépuscule, que bientôt l'aurore va relever, nous dit qu'il est temps d'aller prendre un peu de sommeil à l'hôtel. Qu'on dort bien après un tel Salut en plein air!
A 6 heures du matin cependant, M. le curé frappe déjà à ma porte.
« — Benedicamas Domino ! Monseigneur, il est temps de tout préparer pour la sainte Messe. »
Aujourd'hui c'est à moi de la dire, il Ja servira. Demain les rôles seront intervertis: il la célébrera, et je Ja servirai.
A 7 Jieures, l'autel portatif, fidèle compagnon du missionnaire, est
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monté sur nia table. Ricntôl le Seigneur du ciel et de la terre y descend pour consoler et fortifier ses pauvres ouvriers apostoliques. Ah! cher lecteur, et vous ([ui, souvent sans motif, négligez d'assister au saint Sacrifice, si vous aviez le bonheur d'entendre la Messe d'un missionnaire, célébrée dans la solitude, au milieu de païens et de protestants, porte fermée, à voix basse, pour qu'aucun profane ne nous écoute; si alors vous aviez, comme nous, la grâce de sentir, sans la voir, Ja divine majesté du Seigneur, qui, à l'appel de sa créature, descend sur ce pauvre autel, plus pauvre parfois que la crèche de Bethléem, oh! alors vous comprendriez, non, yous sentiriez ce que c'est que la Messe. Que nous sommes heureux d'être catholi(iuQs!
Nous quittons Notodden, désormais temple consacré au Très-Haut. Nous avons pris toutes les informations nécessaires et maintenant, perchés sur nos légères karriols, la plus simple expression possible d'une voiture publique, entraînés par de légers poneys, nous dévorons l'espace pour gagner l'église de Hitterdal.
On le croirait à peine, mais, malgré l'énormité des distances, malgré le caractère accidenté du terrain découpé à l'infini par des montagnes, des lacs et des fleuves, il n'est guère de pays où les moyens de communication soient aussi à la portée de tout le monde qu'en Norvège. Partout où il y a une route ou un lac, l'État ou la commune entretient des stations où vous pouvez, à toute heure, soit de jour, soit de nuit, avoir à votre disposition soit une karriol à une place, soit une stolkj'aerre à deux places, soit une barque. Et comme redevance vous payez en moyenne, par kilomètre, 23 centimes pour la karriol, 35 centimes pour la stolkj'aerre et a proportion p>our les barques. Avec cela vous avez généralement le droit de loger et de manger à la station à des prix très modérés. En hiver, naturellement, les voitures et les barques sont remplacées par des traîneaux; mais les prix restent les mêmes.
Après un peu plus d'une demi-heure de .course, nos karrioh nous déposent devant l'église de Hitterdal, une de ces anciennes stavkirker en bois de sapin où nos pères catholiques ont prié dès le Xlle siè-
l'IlOMENAUES EN NORVEGE.
(le, cl où nos IVôrcs sr])ar('s prient l'iicorc de nos jours. {Voir p. 57.) Accoiii])iij;m''S d'un aimable vieillard, (|ue nous avons j-enconlré ù la l)orle de J'église, nous entrons. Une restauration maladroite, faite en l(S.")(), a dégradé beaueoup ce vénérable monument; mais cela ne nous empêrhe j)as d'être profondément émus en nous trouvant dans
EN karriol (voir p. 51).
son enceinte, oii les anciens habitants du Telemarken ont adoré le Dieu eucharistique, chanté ses louanges, écouté son Évangile. L'autel est profané, les antiques peintures n'ont laissé que de faibles traces, la lampe du sanctuaire n'y brûle plus depuis plus de trois cents ans — elle s'était éteinte dans toute la Norvège; — cependant il nous semble que les anges qui ont assisté au divin Sacrifice, il y a des
DM ClIIUsriAMA A HARDANGIiUFJORI). 53
siècles, y sont ciu-orc pour veiller à la sainteté de ces lieux où leur Seitjneur a daigné résider.
Peiidanl (jue jiolre pensée remonte aux temps passés, loul un groupe de paysans, pelils el grands, sont entrés pour yoir ces curieux étrangers. Notre bon vieillard, voyant notre émotion, m'en demande la raison.
« — Dis donc, — en Norvège les campagnards tutoient loul le monde, — il me semble (jue tu ne trouves pas belle notre église, car lu as lair triste. »
« — Comment ne pas être triste, en constatant combien vous l'avez gâtée? »
Et je lui explique les fautes graves commises Jors de la restauration de l'église.
« — C'est absolument mon avis! réplique mon interlocuteur. J'avais bien dit au Conseil, dans le temps, qu'il ne fallait rien changer à ce que nos pères nous ont laissé; mais ces «têtes de morue» ne voulaient rien entendre. Mais dis donc, toi, tu semblés t'y entendre: est-il bien vrai que notre stavkirke a été une église catholique? »
« — Rien n'est plus vrai. Tu sais donc que tes ancêtres ont été catholiques, et que ce sont eux qui ont construit cette église, où ils ont prié pendant des siècles. »
« — Y a-t-il encore des catholiques au monde aujourd'hui? » me demande-t-il.
« — Quelle demande! >Iais bien sûr! plus de 250 millions. »
« — Est-ce possible! Mais les catholiques sont-ils chrétiens, adorent-ils Notre-Seigneur Jésus-Christ comme nous? »
« — Sans doute! Ce sont eux qui ont apporté la religion chrétienne en Norvège, et si vous avez le bonheur d'être chrétiens, c'est à l'Église catholique que vous le devez. »
« — Mais, les catholiques, n'ont-ils pas .adoré Marie, les saints et TAntéchrist, qu'ils appellent pape? »
« — Mais non. Ils ont adoré et ils adorent, comme toi. Dieu seul; mais ils .vénèrent la Mère du divin Sauveur et les amis de Dieu,
1rs saillis, (|ui l'onl ridùleiiu'iil servi ici-bas. Quant au pape, il est \v successc'ui- de saint Pierre, (jue Noire-Seigneur Jlui-mênie a élevé à la dignité de pasteur suprême de son Kglise, et c'est comme tel (jue les catholiques le j-econnaissent, lui obéissent et le respectent, de la même manière (juc tu respectes noire cher roi, placé par Dieu pour gouverner en son nom notre pays, lui donner des lois et nous rendre heureux ,sur cette i)auvre terre. »
« — Ah! yoilà exactement ce (jue me disait mon père, (jui avait un ancien .livre catholique. Vois-tu, cela nie fait du bien au cœur d'apprendre (pfil avait raison. Lorsque je répétais ces choses, on s'est toujours .moqué de moi et on m'a dit que, comme Luther l'a prédit, le pape est mort, et (juc l'Église catholique était morte aussi. J'avais donc eu raison contre tous. Mais toi, d'où sai.s-tu ces choses?»
« — Je les sais parce que je suis catholique moi-même. »
Comment décrire J'ébahissement, presque l'effroi que produit cette déclaration? Chacun m'examine du haut en bas.
« — Catholique, toi?... Et ce jeune beau ^Monsieur, qui a l'air d'être si bon, qui est-il? »
« — Catholique aussi, et même prêtre catholique et curé à Christiania. »
Les femmes reculent d'épouvante; les enfants au contraire, en entendant le nom de prêtre, entourent mon compagnon et cherchent à mettre leurs mains dans les siennes. Les hommes froncent le sourcil.
« — Curé catholique, et à Christiania, en pleine Norvège! Mais c'est incroyable! reprit le vieillard. Voulez-vous nous donner des détails? »
Je ne me fis pas prier, et en retournant à nos karriols, entouré de tous ces braves protestants, je leur racontai comment l'ancienne foi avait repris possession du sol norvégien.
Ils étaient stupéfaits d'apprendre que la vieille Église qui avait christianisé et civilisé leur chère Norvège, qui lui avait donné Olaf,
DE CHRISTIANIA A MARDANGERFJORD. 55
Halvani et lant d'autres saints, existait encore dans le monde et... même en Norvège.
Les l'emmes Avaient quitté toute frayeur en .constatant (jue nous n'avions pas de pied de clieval; elles nous questionnaient à l'envi.
Tous trouvaient naturel ce que je leur racontai. C étaient de bons chrétiens, catholiques au fond, sans s'en douter. Du reste, j'ai appris peu après, que leur pasteur également était un brave homme, protestant de bonne foi et honnête, et qu'il ne calomniait jamais l'Église catholique. Ils sont nombreux ici, parmi les pasteurs de l'Kglisc de 1 État, les hommes de volonté droite et de c(jeur sincère; beaucoup d'entre eux nous défendent môme, réfutent par la parole et par la presse les préjugés accumulés contre notre sainte Église, et demandent avec nous l'accomplissement de la prière de Notrc-Seigneur: ut oinnes unum sint! Ainsi soit-il!
Mais il faut partir. Mon compagnon m'aide à monter en voiture, et il Je fait avec le respect qu'un fils a pour son père. Cette circonstance n'échappe pas à notre bon vieillard.
« — Tu nous as dit ce qu'est ton jeune .ami; mais tu ne nous as pas dit ce que tu es toi-même, toi, qu'il traite avec tant d'égards. »
« — Eh bien! je suis Févêque catholique pour Ja Norvège, et toi aussi, tu es mon fils, sans le savoir. Je te bénis de tout mon cœur, toi et tous les autres, qui sont aussi mes chers enfants. Priez pour moi; moi. je prie pour vous, pour que vous trouviez tous le chemin du ciel. »
Et je les bénis sans attendre la réponse du vénérable vieillard.
Nous partons, accompagnés des salutations de ces bonnes gens.
Quand leur sera-t-il donné d'avoir un véritable pasteur? Grand Dieu, c'est .ce que je vous demande en déplorant ma pauvreté et mon impuissance. C'est ce que je me demande surtout, lorsque je dois répondre à tant de jeunes candidats-missionnaires qui voudraient venir nous aider:
« — Cher frère, je n'ai pas de quoi yous construire une petite église, ni de quoi vous donner le morceau de pain quotidien. Priez pour nous. »
5G PROMlvNADES EN NORVÈGE.
Mais (luc [la voloiilr du Sci^ni'ur soil l'aile sur la Icitc connue au ciel! Les .desseins de I)ii:i soni insondables.