A TIN
Nos petits chevaux, (lui ont eu le temps de se reposer, nous enipoiienL au triple galop. La petite fille du maître de station, assise derrière jinoi sur ma malle i)our ramener plus tard les chevaux, a toutes Jes peines du monde à conserver l'équilibre.
Le pays est encore riant et fertile; mais bientôt arrivent les forêts avec de rares clairières, animées par de jolies fermes. Lorsque nous passons auprès d'une de ces fermes, les poules se sauvent en criant, comme si ^e vautour allait s'abattre sur elles; le chien fait un tapage épouvantable; Je cheval tend son long cou à travers la lucarne de son étable et salue d'un long hennissement jios coursiers; les enfants mettent leur tête à la fenêtre et nous envoient de leurs petites mains un aimable salut; le paysan, occupé à aiguiser son long tollekniv {voir la grau. p. 60), nous jette un regard amical sans interrompre sa besogne, et nous-mêmes, nous jetons un regard d'admiration sur ce magnifique slabiir (garde-manger) {voir la grav. p. 61), qui a yu passer des générations et des générations.
Les montagnes Himingen, Haeksfjeld et Kjœivingfjeld aux cimes poivre et sel semblent nous inviter à ,aller les entretenir un peu dans leur solitude. Nous devons résister à la tentation pour ne pas manquer notre étape du soir.
C'est l'hôtel, je devrais plutôt dire l'ermitage de Tinosct, à l'extrémité sud du lac Tinsjœ, que nous avons choisi pour passer la nuit. Nous y trouvons bon nombre de touristes, car, depuis que le lac est sillonné de deux petits bateaux à yapeur, les touristes y affluent: c'est d'abord le lac qui les attire, puis l'ascension du pic Gausta et plus loin la fameuse cascade Rjukanfos, qu'on ne peut atteindre qu'en passant par la porte du lac.
anjiennj: église en bois de hitterdal (voir p 5r).
DE CHRISTIANIA A IIARDANGERFJORD. 59
Le iiialiii suivant nous trouve sur le pont de la petite barcjne à vapeur Fin. C'est une bien frêle embarcation, mais elle file comme une flèche, ^i l'ombre des montagnes qui resserrent le lac des deux eûtes. Le capitaine, un petit vieux d'une rare vivacité, est déjà en pleine conversation allemande avec mon compagnon. 11 est lier de son lac et en explique tous les secrets.
« — Voyez-vous, dit-il, ce pic qui menace le ciel? C'est le Lifjeld, un vilain gaillard qui nous envoie souvent à limprovistc les grains que nous xippelons kastviiiil. En un tour de main le venl change en écume les paisibles flots du Tinsjœ, et nous avons toutes les peines du monde à éviter un naufrage. Pas plus tard fju" avant-hier il a enlevé là, devant moi, à une pauvre paysanne deux grandes jattes de lait pour les jeter dans le lac. J'ai navigué pendant trente années un peu Jout autour du globe; mais j'ai presque plus peur du kastvind norvégien que du cyclone des tropiques. Mais enfin, nous sommes entre les mains de Dieu.
» Le pasteur d'ici en est la preuve. Vous voyez là à gauche, au pied de ce mur gigantesque de granit, cet amas de blocs, ({u'avec le temps la gelée a détachés des rochers et a fait rouler dans l'abîme. Nous appelons un tel amas un iir. Or, il y a quelques années, le pasteur, en revenant en barque d'une visite, fut surpris par le kastvind. Le vent et les vagues lancèrent la barque contre les rochers et la brisèrent, et c'est par un vrai miracle que le pasteur put se réfugier sur cet ur. Mais comment sortir de là? Derrière lui une paroi abrupte, ayant plusieurs centaines de mètres de hauteur; devant lui le lac, qui a une profondeur de près de mille mètres. Pendant trois jours et trois nuits il appela au secours et pria Dieu; alors seulement ceux qui le cherchaient le découvrirent, exténué et presque mort. »
Le bon vieillard était en verve. Il ajouta aussitôt:
« Voilà le mauvais côté de la médaille, mais il y a aussi le côté poétique. Vous voj^ez d'ici cette saillie sur la pente. Vous savez que nos ancêtres païens avaient peuplé de leurs divinités toutes leurs montagnes et leurs vallées. A l'intérieur du pays, là où se dressent
IMIOMKNADES ICN NORVEGE.
nos |)ics les plus niîijcsl lieux, couvcrls de neiges cterucllcs. Iiiibi- |;iil II' (lieu .Foluu; c'i'sl pour (U'hi (pie la contrée se iioiiinie .lotuu-
«SW/WT-": «iiimiiimimij"
PAYSANS DE lELEMARKEN (voir p. 56).
heim. Or la fiancée de ce brave Jotun vivait .de l'autre côté du lac^ là où vous voyez, au pied des montagnes, une gracieuse ferme. Il
DE CllHISTIAMA A HARDANdKRFJORD. 63
désirait lui faire iiiio visite; mais ne voulant pas faire le t(nir du lac, qui a 34 kilomètres de long sur 2 à 3 seulement de large il résolut de Je franchir d'un seul saut. C'est ce qu'il fit; et cette saillie marque la place où il enfonça son talon en parlant; et de l'autre côté du lac, son pied, en touchant le rocher, fit précisément cet enfoncement, où la ferme s'est nichée plus tard. »
En ce moment je dus interi'ompre l'aimable causeur pour dire un mot à mon compagnon. Je le fis en français, afin de ne pas être compris des personnes présentes.
« — Ah! ^Monsieur, vous parlez français? observa le brave capitaine en bon français; vous devez être Français. Eh bien! voici quelque chose pour vous. Voyez-vous ce pic? Il a une hauteur de près de 5.000 pieds. C'est là qu'atterrirent, le 15 novembre 1870, deux aéronautes français, partis en ballon quinze heures auparavant de Paris assiégé. Les passagers ne savaient s'ils se trouvaient dans la lune ou encore sur notre vieille terre. Mais yoilà que l'un d'eux découvre sur la neige une boîte d'allumettes norvégiennes, perdue par un touriste. Cette trouvaille les rassura en leur apprenant qu'ils n'étaient pas trop loin de gens civilisés. Ils furent reçus et fêtés comme des héros par les habitants, et si v^ous voulez voir les restes de leur aérostat, vous n'avez qu'à aller au Musée de Christiania, où ils sont religieusement conservés. »
Entre temps notre petit bateau a contourné l'imposante montagne Haakenaesfjeld. Un instant notre regard, en suivant la vallée qui forme le prolongement de l'enfoncement du Jac, peut se promener sur l'immense plateau qui, à une énorme hauteur, ya s'étendre, sous le nom commun de Hardangervidden jusqu'au fond du Hardangerfjord. Un instant plus tard nous abordons a l'embarcadère de Fagerstrand, où déjà" une confortable calèche, retenue pour nous par l'amabilité du bureau Cook, nous attend.
Mais voilà notre vieux capitaine, qui s'était absenté un instant pour diriger la nianœu\Te de son bateau et le faire entrer à bon port.
G4 i'U()Mi;\Ai)i:s i:n N{)Rvl(;i-:.
Il cs\ agilc'. comnic si Irois L(is/i>in(ls allait'iil jioiis assaillii" à la l'ois.
« — Monseigneur! me dil il. el sa voix vihre (réinolion, Monseigneur! vous nie pardonnez, n'est-ce pas?... d avoir causé si i'amilièremenl avec Votre Grandeur! A l'instant seulenienl j ai pu arraelier à votre compagnon le seci'el (jue vous clés évêque. Et moi. qui ai l)eaueoup voyagé en pays catholiques, je sais comment on doit se comporter vis-à-vis d'un évêque. \'ous irez jusqu'au Rjukanfos, et puis vous pouvez reprendre le bateau pour revenir à Tinosel. Ne vous pressez pas, mon luii vous attendra ici jusqu'à 1 heure (]u'il vous jJaira d'assigner à votre retour. Les autres i)assagers n'auront (|u'à patienter, car un relard ne leur fera perdre aucune correspondance, parole du capitaine Olsen ! »
J'aurais pu embrasser ce petit vieillard au grand cœur. Un cordial remerciement en bon français le remit à son aise, et une effroyable poignée de main de sa part scella notre traité de paix.