‹ Promenades en NorvègeChapitre 12 sur 72 · AU VESTFJORDDAL · texte numérisé non relu

AU VESTFJORDDAL

CELUI qui n'a jamais vu la N^orvège et ne la juge que d'après les indications de la latitude géographique, sans penser au Gulfstream ni a nos longues journées d'été, où le soleil, même au sud du pays, nous inonde de ses rayons depuis deux heures du matin jusqu'à dix heures du soir, celui-là ne s'attendrait jamais à y trouver un paradis terrestre comme la vallée Yestfjorddal ; nous allons la suivre d'un bout à l'autre, depuis l'embouchure du Maanelv jusqu'au Rjukanfos, que nous ne trouverons qu'à 25 kilomètres de Fagerstrand. En bas, de riches prairies, des champs ondoyants, des bosquets brillant de mille nuances et exhalant un parfum délicieux^ à droite et à gauche, d'innombrables fermes, cachées à l'ombre de sombres sapins, entourant de loin la petite église; au milieu de la

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vallée, la rivière, tantôt profonde, silencieuse, rêveuse, tantôt écumaule et tapageuse dans sa iultc contre les rochers qui veulent lui barrer le passage, et à côté de la rivière, le plus souvent de plainpied, la route, une interminable allée bordée d'arbres eu lleur. A mi-côte, des forêts de pins montant vers le ciel, élancés, parfumés, semblables à des cierges géants dans un temple du Seigneur. Plus haut encore, les pai'ois et les colonnes du temple, les rochers, se dressant à pic et laissant d intervalle en intervalle des cascades se précipiter dans l'espace; ces cascades sont les orgues qui chantent perpétuellement Fauteur de ce temple. Plus haut, bien plus haut encore, des cimes revêtues de neige et, les dominant toutes, le pic du Gausta. Un peu après Xyland, nous longeons Je pied de cette montagne, la plus haute du sud de la Norvège. Pour voir son front, nous serions presque forcés de nous coucher sur le dos {voir la grau. p. 65).

Ah! si j'étais plus jeune, quelle joie ce serait d'en faire l'ascension! Mais les temps où je passais mes yacances à rendre visite aux pics de la Suisse et du Tyrol, sont loin. La poésie a fait place à la prose.

Ce que j'ai vu de cette vallée, si populeuse et si retirée du reste du monde, suffit à me convaincre qu'il faudrait là absolument une station et un prêtre catholiques, et me voilà déjà lancé dans le domaine du calcul différentiel et intégral pour trouver quand nous serons en état de satisfaire à ce besoin. Hélas ! j'ai beau tourner et retourner les savantes formules dont les professeurs du Collège Romain ont bourré ma tête dans le temps, je ne trouve aucune solution. Mais il me semble que le bon Dieu, eu employant le langage qui m'était si familier lorsque je fréquentais encore ma chère Université de Rome, me souffle la réponse: « Lascia fare a me. C'est mon affaire; fais ce que tu peux, et moi je ferai le reste. » La voiture s'arrête et le cocher met fin à mes réflexions: « Voyez-vous, Messieurs, cette sombre gorge qui descend le long du flanc du Gausta? Eh bien, il n'y a pas plus de huit jours qu'un

(hS promenades en NORVÈGE.

prolVssciir alleiiKiiuJ, ([m s rlail liasardé ù ces liaulcurs vertigineuses avec uii ami, mais sans guide, y a été surpris par une tourmente (Je neige et, en cliercliant uu abri, est toniijé dans ce gouiïre. Un a découvert son corps, horriblement mutilé. 11 y a quelques années, im étudiant danois y a trouvé également la mort. Personne ne savait ce qu'il était devenu, et ce n'est que par hasard que, deux aimées plus tard, on a rencontré son squelette. 11 ne faut pas voyager dans les montagnes sans guide. Messieurs, » ajouta-t-il, en allongeant un coup de ïouet à ses chevaux.

La vallée se rétrécit de plus en plus, la rivière se courrouce en se précipitant de gouffre en gouffre. Notre route commence à serpenter. Une voix stridente nous fait tourner Ja tête:

« — Ausweichen! (Laissez passer!) »

Comment faire place à une voiture dans ce chemin étroit, suspendu au-dessus de l'abîme? Nous laissons donc crier. Du reste, notre cocher nous fait observer que le pauvre cheval qui traîne ce gros Monsieur javec une dame de même proportion et le cocher en plus, est absolument hors d'haleine et couvert d'écume. Il nous conjure d'avoir pitié de l'animal et de ne pas laisser passer le véhicule.

« — Verstehen sie kein Deutsch? Zur seite! » (Ne comprenez- vous pas l'allemand? JVlettez-vous de côté!) nous prie l'aimable Monsieur,

Cette fois il eut la réponse en sa langue maternelle:

« — Aiif einen groben Klotz gehoert ein grober Keil. » (A vilain, vilain et demi).

Nous avançons. A droite les rochers, qui menacent de nous écraser; à gauche Ja rivière en fureur; derrière nous le compatriote de mon compagnon, en rage, et bientôt devant nous le Rjukanfos. L'apparition de Ja cascade fut si subite, la vue de ce torrent, blanc comme du lait, se précipitant perpendiculairement et tout d'un trait d'une hauteur de 750 pieds dans une sombre chaudière de granit, fut si saisissante, le bruit de ses eaux tourmentées si majestueux, que

DE CMRISTIANFA A II ARDANGKIUMOIU). Ciî)

nuMHo Inmi (|iii nous siiivail aval;i la malrdiclioii i\\i il ('-lail en Iraiii do nous lancer. Il y a dos beautés dont la vue domple inènic le ti<^re.

.le n'essaierai pas de dcerire les channes ,sauva.nes de celte cascade, tombant de la paroi qui ferme noire jx'til paradis. Nous suivons lentenienl la nouvelle route rpie l'fltat noi-véï^nen vient de creuser à prix dOr dans des rochers (pTon aurait dits inaccessibles, uniquemenl en faveur des touristes. Par moments le vertij^e s'empare de nous; en loul cas la vue de ces précipices, qui tous aboutissent au Tond de la « cascade fumante ». fait perdre au Monsieur l'envie de passer à côté de nous, de sorte que nous arrivons sans nouvel assaut au sanatorium, admirable chalet ou hôtel en bois, récemment construit a côté du Rjukanfos (voir la gran. p. 73).

Depuis que je suis missionnaire, je ne suis plus touriste. Pour cela il me manque trois choses.: la monnaie d'abord, le temps ensuite, puis les jambes. Ah! de quels vilains rhumatismes m'a gratifié l'éternel brouillard de Christiania en hiver! Mais il me reste un peu de mes ^anciens instincts de touriste. Et. en cette qualité, je me crois autorisé à dire à mes amis de France et de Navarre et d'autres pays encore, même de la Suisse:

« — Voulez-vous et pouvez-vons faire un tour de vacances? Venez en Norvège. Aimez-vous à faire l'ascension de pics presque inaccessibles? Nous en avons que jamais le pied de l'homme n'a profanés.

» Etes-vous plus raisonnables? Pensez-vous que. somme toute, il est criminel de hasarder sa vie pour être jnscrit comme champion au li^Te d'or des Clubs alpins, mais aimez-vous les chasses? Venez à nous: les Jièvres sont tellement abondants en Norvège, qu'à Christiania nous les mangeons à 1 fr. 50 la pièce: les perdrix, les gelinottes, les coqs des bois, les coqs de bruyère et tout autre gibier se trouvent en si grand nombre, qu'en hiver ils figurent quotidiennement sur le menu h l'évêché de Christiania, et cela dans le but de faire des 'économies. Mais non. vous aimez le gros gibier, et. soit dit entre nous, il est plus facile à tirer. Eh bien! l'élan et le renne sauvage sont a votre portée, pourvu aue vous ayez votre port d'armes en règle. Etes-vous amateurs d'émotions? Nos loups, nos lynx, nos re-

nards et, si vous êtes un homme de cœur, nos ours, ne font qu'atteji- (Ire riioiuicur d êlre mis à mnl par vous; el après que vous les aurez tires, notre aimable Gouveimemcn vous priera de vouloir bien agréer une prime assez respectable.

^> Mais vous préférez la pêche. A votre service. Dans la mer et dans les fjords nous péchons le hareng, la morue et, si cela ne peut pas vous suffire, la baleine; et h\ vous n'avez à payer ni permission, ni location. Nos lacs et nos rivières fourmillent de truites et de saumons. Tout cela est à votre disposition, pourvu, bien entendu, que vous ayez un nombre suffisant de billets de mille francs pour faire concurrence aux milords anglais, qui jettent l'or à pleines mains pour louer nos chasses et nos pêches. Que si ces billets vous manquent, ne désespérez pas, écrivez-moi un mot. Tout pau\Te que je suis, je dispose au bord du grand lac de Selbo d'une propriété rurale de peu de valeur locative, il est vrai, mais donnant droit à la pêche dans cinq étangs et un grand lac. Tout cela est à la disposition des lecteurs des Missions catholiques, y compris une assez jolie maison en bois. Vous pourriez même m'y rencontrer avec ma sœur, qui serait heureuse de vous recevoir. Venez pêcher et respirer cet excellent air, qui vous rajeunira d'un demi-siècle. Je le sais par expérience, car c'est là que je vais me retremper. » (Voir Tournée pastorale, p. 171.)

Mais je m'oublie.... pardon.

Je voulais simplement faire observer que presque partout en Norvège, même dans les coins les plus reculés, le touriste, le chasseur, le pêcheur trouvent à leur disposition, sinon un joli hôtel, souvent décoré du jiom de sanatorium, comme notre hôtel du Rjukanfos, au moins une ferme où règne l'antique esprit hospitalier des Norvégiens. Il est vrai que messieurs les touristes, surtout les Anglais, nous ont un peu gâtés et nous ont initiés à l'art d'exploiter les étrangers; mais pour éviter ces bienfaits de la civilisation moderne, vous n'avez qu'à fuir les chemins battus et à rechercher nos vallées solitaires, mais belles comme un rêve des Mille et une Nuits. Là vous trouve-

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rez le Norvéïricn hospitalier, franc, aimable, prêt à se sacrifier pour vous, cl siirloul clirélicn. j):ircc ((uc là l'ancien catholicisme s'est mieux conservé que partout ailleurs.

Un tel coin de terre, c'est le Vestfjorddal.

L'hôtel ou sanatorium nous servira notre dîner, commandé par téléphone; vous savez que le téléirraphe et le téléphone projettent leur réseau sur toute la Norvège jusqu'au fond de la Laponie.

Disposition de la Providence! A table, nous retrouvons le tonitruant personnage allemand rencontré en route. Les présentations d'usage se font naturellement.

« — Monsieur X..., d'Essen. curé catholique de Saint-Halvard à Christiania! »

« — Monsieur Miiller ou Schm dt. pasteur protestant à Dingskirchen, grand-duché de Bade, et Madame. "»

Touchante réconciliation! Malentendu naturellement.

« — Et quel est. demande le révérend pasteur a mon compa'^non, ce monsieur à longue barbe qui a eu l'air de se moquer un peu de moi et m'a répondu si brusquement? »

« — Celui-là! c'est l'évêque catholique de Norvège. »

Tableau! Long silence diplomatique. Mais le dîner est bon, les vins sont généreux, et les bouteilles vides s'alignent éloquemment devant Monsieur et Madame. Les langues se délient malgré elles, et à la fin on est profondément ému de se rencontrer au bout du monde.

Tout est bien qui finit bien, et lorsqu'après le café nous examinons de plus près la cascade. Monsieur le pasteur et Madame ont pour votre serviteur le plus aimable sourire.

Mais gardons-nous d'oublier que le capitaine Olsen nous attend. A la rigueur, nous aurions pu le remercier par téléphone et gagner plus directement Ja route de Telemarken à Jamsgaard, partie à pied, partie en barque sur les grands lacs de montagne Mjœsvand et Totakvand; mais d'abord nous aurions encore trouvé trop de neige par ces hauteurs; ensuite, je l'ai déjà dit. mes pauvres jambes protes-

tciil conlic" J:i reprise de ces marches forcées dans des montagnes sans chemins; en lin, nous n'aurions ^çagné ni temps ni argent.

« — Mais, (hra peut-être quehju'un, si vous vous étiez servis d'une hicycletle? »

Certes, je suis assez de mon temps pour n'avoir aucune prévention contre ce véhicule à la mode; mais, jusqu'à nouvel ordre, je ne pense pas que, hormis le cas d'une véritable nécessité, ce genre de locomotion convienne au caractère du prêtre. D'autre part, si la Norvège a un certain nombre de routes qui 3C prêtent admirablement au voyage à bicyclette, par exemple le chemin qui part de Christiania pour aboutir au fond du Romsdalsfjord (distance énorme), le pays est, en général, trop montagneux pour ce sport. Nos Norvégiens l'exercent ïnalgré tout et, comme tout sport, avec une véritable passion; vous risquez à chaque instant d'être écrasé par un de ces véhicules; mais si vous ne voulez pas vous éreinter, laissez votre bicyclette chez vous en venant nous voir. Vous le feriez certainement si vous aviez vu, comme mon compagnon et moi, un malheureux étudiant de Sandefjord qui avait eu l'ingénieuse idée de venir de Ja route de Telemarken au Rjukanfos à bicycle. Il arriva pendant le dîner. Il était en nage depuis trois jours, non pour avoir manœuvré les pédales, ce qui est impossible sur ces pistes, qui ne sont même pas des sentiers, mais pour ,avoir porté sa machine sur son dos, à tour de rôle avec le guide, qu'il javait payé à beaux deniers. Il était à moitié mort de faim et vint à moi; j'avais assez de cœur pour entendre avec compassion l'aveu de sa méprise, tandis que les autres se moquaient de lui. Quoiqu'en Norvège la loi défende de prêter serment autrement que devant un juge, il prit à témoin tous les dieux, anciens et modernes, de la Norvège, que son bicycle figurerait à la première enchère qui se tiendrait à Sandefjord.

Pendant que 'je vous raconte cette triste histoire, nos voitures ^ la: nôtre et celle de notre nouvel ami de Bade — redescendent « comme un éclair huilé » vers Fagerstrand, où notre brave capitaine, en regardant sa montre, nous lance de loin ce compliment: «L'exac-

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titudc est la vertu des rois. » En quckiues heures de temps, nous avons regagné notre crniitaqo de Tinoset.

Mais quelle frayeur! Voilà le Icnsmand (j^endarme) de Tin qui se plante devant noire nouvel ami.

« — Vous êtes bien le voyageur arrivé hier soir avec la voiture que voici? »

Il n'y avait pas à dire non.

L'interpellé répond:

« — Ja, aber ivaF: wollcn sie? (Oui. mais que me voulez-vous?) »

Alors le représentant de la justice norvégienne, en allemand classique :

« — Monsieur, vous êtes accusé d'avoir fatigué votre cheval à tel point, qu'il est abîmé. Le fait est certifié par témoins, et si vous ne vous disculpez pas. vous aurez à payer telle amende pour cruauté envers un animal, et devrez en outre indemniser le propriétaire du prix de son cheval. »

Furor teutonicus, orage indescriptible avec une grêle d'injures à l'adresse du gendarme. Froid comme l'eau de nos glaciers, le lensmand lui répond:

« — Par parenthèse. Monsieur, maintenant vous aurez à payer, indépendamment du chef d'accusation, 20 couronnes pour injures adressées à un fonctionnaire de l'État dans l'exercice de sa charge, article tel et tel du Code pénal. Si nous étions en Allemagne, ce serait le double. »

Laffalre tourne mal, et nous nous éclipsons pour ne pas être retenus par après comme témoins. Mais Faction judiciaire continue jusque longtemps après minuit, et lorsque, le matin, nous saluons le soleil radieux, levé bien des h '.ures avant nous, Madame s'approche discrètement de moi et me dit:

« — Quel malheur. Monseigneu'! croiriez-vous que c'est notre voyage de noce! Ah! si j'avais mieux connu mon mari, certes, je serais restée diaconesse! Nous de /ions aller jusqu'à Stockholm, mais voilà nos beaux marks envolés! Nous n'avons plus qu'à retourner

clirccliMiu'nl :'i H;ulo, car il nous l'cstc à peine de (juoi liiii-e le voya<»c eu Iroisieme. »

Pauvre diaconesse! je la plaignis de tout mon co'ur. Loin de moi la pensée de mépriser ces bonnes chréliennes qui, en Allemagne comme en Norvège, font leur possible pour imiter nos religieuses, sans cependant y arriver. C'est toujours un hommage rendu au catholicisme et .à ses institutions, et, de la part de ces femmes, un hommage rendu de bonne foi et sans arrière-pensée, je le sais. Il faut être juste envers tout le monde. Je la consolai de mon mieux.

Entre temps nos chevaux sont attelés, et nous allons partir. Mais voilà notre bon capitaine du Fin qui vient nous serrer une dernière fois la main. Bon capitaine! je ne sais pas ce qui nous avait gagné son affection.

J'étais loin de supposer que ce brave Olsen, dont le petit bateau chauffait en ce moment pour partir par ,un calme absolu, serait le lendemain couché au fond de son lac démonté.

Trois jours après, nous lûmes, en effet, dans le journal, qu'un kasfvind l'avait englouti, lui et son Fin, tandis que son équipage et les quelques passagers ont été sauvés. Nous récitâmes avec ferveur un De profundis pour le repos de son âme.

Ah! oui, nous sommes entre les mains de Dieu!

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