UN EGARE
ICI se place un épisode assez amusant. Mon cher compagnon, zélé correspondant de journaux, voulait profiter de lai-rêt du bateau pour explorer à la hâte la ville, renommée pour ses faïences.
« — Combien d'arrêt? » demande-t-il au second.
« — Dix minutes. »
Le missionnaire, encore peu initié aux secrets de notre belle langue, comprit: une heure! Bon. le voilà parti, sans manteau, armé seulement de son calepin, de son crayon et de son binocle.
Les dix minutes sont passées: les coups de sifflet réglementaires donnés,
< Malbrough ne revient pas. >
Le capitaine attend un peu: mais enfin le bateau doit parth'. Il vire de bord, et nous avons déjà fait du chemin, quand tout à coup le capitaine s'écrie: Le voilà! Retom'nons. »
En effet, nous voyons une tète caractéristique s'avancer au coin d'une maison. L'enfant prodigue est retrouvé. Le bateau revient sur son sillage. Mais plus personne. Qu'est devenu notre homme? Impossible de retrouver ses traces, et force nous est de regagner le large.
122 PHOMKNADHS EN NORVKGE.
Du reste le ni;il iiCsl pas içiîind, il prciidni le Iraiii el arrivera à Stavauf^er pres([iie en inC'nie temps (pie nous.
.{arrive donc, )e soir à Slavanj^er el, îivanl jiiênie de descendre du bateau, j'envole (piel(|uim chercher mon compagnon à la gare. Enfin le voilà.
« — Cher ami, que vous est-il donc, arrivé? »
« — Je vous raconterai tout; mais, de grâce, laissez-moi d'ahord manger un peu. »
Il mange; il mange! Enfin il retrouve la parole. Rien de plus simple que son aventure. Il n'était pas encore bien loin, qu'il entendit les coups de sifflet de la machine. Il reprit précipitamment le chemin du port. iMais en arrivant, il vit le bateau déjà loin et pensa que c'était trop tard. Quel malheur T se trouver perdu dans une ville étrangère. Que faire? Une petite fille, voyant sa peine, vint gentiment lui offrir son concours. Elle lui indique la gare: il prendra le train qui partira dans une heure. Mais auparavant il cherche un hôtel pour déjeuner, car midi est passé depuis longtemps. O désespoir! il a laissé sa bourse dans son manteau! Il se passera de déjeuner et il va à la gare, demander un billet à crédit, sans cependant dire quil est prêtre.
« — Impossible. » La petite fille, qui l'a fidèlement accompagné, conjure, les larmes aux yeux, le caissier d'avoir pitié; il suffisait de regarder « son protégé » pour juger qu'il était honnête. Peine perdue.
« — Monsieur, yenez avec moi chez maman ; elle est si bonne, elle vous donnera de quoi manger et vous logera. »
Chère petite, le bon Dieu te récompensera!
Tout à coup, le missionnaire s'écrie:
« — Sauvé! »
« — Qu'y a-t-il donc? »
« — Sauvé! »
En feuilletant dans son calepin, il vient d'y découvrir des timbresposte en quantité suffisante pour payer un billet de troisième classe.
LNTIU: CllIUSlIAMA K T UllIUiliN. 12j
11 rolounic h la ^arc; il clail Iciiips oiuori'. \.c Lrafn pari; le voyageur voit (le sa rciuHre sa jeune proleelrice agiter son niouelioir l)()ur lui léiégraphier ses dernières saliilalions, auxcpicUes il ré[)(>n(l avec une j^ratilude émue.
Sauvé donc! ^lais il a laini. el i)()ur (■()nd)le de niallieui" sa voisine a une superbe provision de pain Irais, ce qui aiguise encore son appétit. Cependant il nose pas lui en demander un morceau, et voilà pour(pu)i il nous est arrivé avec cet appélit extraordinaire.
A Stavanger nos cliemins se séparent. Lui continue vers le Nord pour aller s'installer au bout du monde, à Marstad. dans la grande île de Hindoe, dans rar(lii[)el des Vesteraaler. Pour ma part, aj)rès avoir terminé nies allaires à Stavanger. je ([uittai pour (pielques mois la Norvège, dont je ne m'étais pas éloigné depuis 1892. 11 fallait, conformément aux saints canons, visiter la Ville Kternelle et aller rendre compte de ma gestion au Pasteur suprême de l'Eglise. J'étais en même temps heureux de voir nos 3)ienfaiteurs. mes parents et amis. Je pris donc à Stavanger le bateau d'Angleterre pour aller avant tout saluer une de mes deux petites sœurs Bénédictines, cjui attendait depuis dix ans ma visite à Ventnor. dans l'île de Wight.