UN EVEQUE GARDE-MALADE
CETTE méchante .côte, depuis Christiania jus([u'à Stavanger, m'a déjà joué plus d'un mauvais tour. En voici encore un: Pour éviter des dépenses à la mission, deux bonnes Sœurs de Charité de Bergen s'étaient mises à peindre de leurs propres mains le presbytère de haut en bas. Le travail touchait à sa fin lorsque l'une d'elles, Sœur Perpétua, tomba du haut d'un échafaudage et se blessa. Le médecin ne jugea pas d'abord son état sérieux, et même, peu de temps après, la bonne Sœur arriva à Christiania pour s'y
121 l'HO.MJvXADES LN NORVÈGE.
ptTlc'clioiiiicr, sons lu dirt'clioii des Sd'iirs de Sauil-Jose])li. Mais, (liiiii/A* jours ;i|)iî's son ariivée, la paiivic eiilanl loinba grièvement malade. Des .seniaines el des semaines passèrent sims amélioration; le médecin du roi lui inèiiie lui avait en yain prodigué ses soins; la pauvre relii^ieuse soullrail de plus en plus des suites de sa chute et pouvait à [)eine se tenir (lei)out. Les Sœuis de Bergen désiraient vivement la voir revenir, el sachant (pie j'allais ni y rendre pour la confirmation, la vsupérieure me pria de daigner l'amener. Je ne pouvais pas refuser.
Nous nous embarquâmes. Nos Sœurs de Christiania avaient bien installé la .malade dans sa cabine et avaient chaleureusement recommandé à la servante de veiller sur elle. Tout étant bien réglé, j'allai dormir. Mais, a peine étions-nous en route, qu'une violente tempête fit bondir le bateau. .\u milieu de mon premier sommeil, j'entendis des coups énergiques à ma porte:
« — Venez vite, votre religieuse est à la mort! »
C'était le capitame, qui, sachant la Sœur malade, avait en quelque sorte monté la garde devant sa cabine.
En effet, la pauvre Sœur Perpétua, prise par le mal de mer sans pouvoir se jnouvoir, gisait pille comme la mort, sans proférer un seul mot. La servante aurait l)ien voulu l'assister; piais à chaque instant on la sonnait, car la tempête avait rendu tout le monde malade. Mais un vieux loup de mer et un vieux missionnaire savent toujours s'arranger. Nous aidons la malade de notre mieux en la tenant debout, en l'appuyant de tous côtés par des coussins, en lui administrant des gouttes d'un cordial emprunté à ma pharmacie de voyage. La bonne Sœur ne pouvait nous remercier que du regard, et, malgré sa faiblesse, elle, garde-malade parfaite, avait parfois un petit sourire de pitié en nous voyant manquer aux règles les plus élémentaires de l'art. Pour lui faire oublier son mal, le capitaine lui racontait des histoires, et lorsqu'il devait aller sur le pont, j'en ajoutais d'autrçs, jusqu'à ce qu'il revînt annoncer chaque fois que la tempête allait cesser.
i:ntui: ciihisti.nm a i.t in uc.kn. 125
Enfin nous arrivâmes à (lliristiansiind. où jl y a éj^aicinciil des Sœurs. \'ile je cours Irlégi-apliier à Hergcn irenvoNcr une Scx'ur à Stavanger pour y recevoir la malade, cl puis je m empresse daller prier la supérieure de Chrisliansaud de la l'aire aeeomi)aguei- par une de ses Sœurs jusqu'à Stavanger. (le ((ui lui lail.
Quel soulagemenl pour nous autres. \ieu\ gardes-malades improvisés! Aussi. Jors([u"à Slavanger j eus remis la bonne Sceur Perpétua entre les jnains de la supérieure de Rergen. (pii était venue elle-même à sa rencontre, je jurai que je ne m'exposerais plus jamais à pareille aventure; cai\ il faut l'avouer, j'ai peut-cire les fiptitii^les nécessaires pour être évêque de mission, mais, malgré xna meilleure volonté, je n'ai pas la vocation dêtre garde-malade, surtout pas d'une dame, fût-elle, comme Sœur Perpétua, la patience personnifiée.