LES TOURISTES ANGLAIS
^T eus aussi, nous avions de quoi prendre en grippe notre voyage ^ dans le Xordfjord. Nous avions à bord un amiral anglais qui ne faisait que tempêter et se plaindre:
Les cabines étaient trop étroites et trop peu nombreuses!... La table était mal sersie; rien n'était bon!
Le capitaine était au désespoir à cause des autres passagers :
< — Ah! me dit-il, moi. je ne puis rien faire de mon initiative propre, car ce monsieur me poursui^Tait jusqu'au bout du monde; mais si quelque passager demandait mon intervention, vous verriez que nous aurions la paix. »
Ce bon avis n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Pendant le diner, l'amiral ayant lâché de nouveau ses imprécations à pleine bordée, je me levai et dis à haute voix:
« — Monsieur le capitaine, je vais porter plainte à la direction; yous ne devez pas tolérer de pareilles scènes. »
« — Vous avez raison, répondit le capitaine. Si ce bateau, qui est
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fonslriiil pour les besoins de noire poi)ul;ilion indigène, ne convient pas à un louiisle en particulier, je lui rembourserai ses U'ois shillings et je le dél)arquorai à la première slalion. »
L'amiral m envoya un regard irrilé, mais ne souilla plus mot. Depuis, il n'y eut pas à bord de passager aussi poli, même envers moi. 11 n'était donc pas méchant, mais seulement trop... anglais.
Les touristes britanniques sèment l'or en Norvège, et cependant ils n'y >sont pas aimés. Car autant ils sont courtois dans leur propre pays, autant ils cherchent peu (sauf un petit nombre d'exceptions) à l'êli'e à l'étranger. On dirait que le monde entier est à eux: dans les hôtels ils exigent les meilleures chambres, sur les bateaux et dans les trains les meilleures places ; partout ils veulent être les premiers, le reste des mortels doit s'estimer heureux d'être toléré à leur côté. On dit qu'ils agissent ainsi non pas par méchanceté, mais parce que, au fond, ils ont peur à l'étrïmger et pensent faire ainsi peur aux autres. Du reste, lorsque vous avez la chance de voyager avec un Anglais de la bonne société anglaise, c'est bien différent, car il vous charmera par ses manières irréprochables et son aimable modestie. Seulement la majeure partie des touristes anglais se recrutent parmi les garçons d'hôtel, les cochers et dans les classes similaires. Ces gens sont capal)les de faire des économies pendant dix ans pour se payer une fois le luxe de faire un long voyage à l'étranger et de s'y faire passer pour des lords. Ce sont eux qui discréditent leurs compatriotes.
Ll en est tout autrement des riches Anglais qui, dans toutes les pai'ties de la Norvège, louent, à des sommes folles, des chasses ou des pêches. Ceux-là apprennent la langue du pays, se mêlent à notre population et font le bien autour d'eux. Aussi nous les estimons et les aimons.
ENTRE BERGEN ET AALESUND. 155
LES TUURibTES FRANÇAIS
LES touristes français ont aussi deux torts: d'abord ils viennent beaucoup trop rarement en Norvège, où on les aime à cause de leur bonne iiumeiir et de leurs manières paisibles et affables; ou, sils viennent, cest sans avoir étudié le pays, son climat, sa géographie, ses us et coutumes, ni une des langues qu'on y comprend généralement, le norvégien, 1 anglais et lallemand. De la sorte on ne comprend pas, on nest pas compris, et pour cela souvent on est mal servi.
On met le comble à son malheur si, de retour en France, on se met à écrire dans les journaux ou dans les Revues des relations de yo\'ages, émaillées de remarques saugrenues et dont la lecture déride les Norvégiens pendant leurs longs hivers; car, qu'on le sache bien, aucune ligne n'est écrite sur la Norvège sans qu'elle soit reproduite dans nos journaux, y compris mes humbles Promenades.
Un exemple. En Norvège les communes doivent entretenir ellesmêmes les grandes voies de communication. Dans ce but il est attribué à chaque propriété une partie de la route, proportionnée à son importance. Ces morceaux de chemin sont délimités par des poteaux en bois, sur lesquels on écrit les numéros du district (rode) et de la propriété, ainsi que la longueur du lot. Or, voilà qu'il mest donné de lire dans une relation de voyage que les Norvégiens enterrent leurs morts comme les anciens Romains, c'est-à-dire le long des grands chemins, et que toutes les familles s'appellent Rode! L'auteur avait pris les poteaux pour des monuments funéraires. '
Autre exemple. En 1895. je fis avec deux compagnons un voyage dans la belle vallée du Valders. Or, à chaque relais nous avions le plaisir de lire dans le livre des réclamations un refrain de ce genre: « Quel affreux pays! Quel froid au beau milieu de Tété! » ou bien: «Stupide population* Impossible de se faire comprendre! Le gouvernement devrait exiger de tous les maîtres de relais et cochers la con-
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naissance de la lnii,mio Irançaisc! » ou encore: «.le suis à i)out de l)alienee. () cliei- })()ulcvar(l des Capucines, où cs-Lu? ■•> etc., elc.
llcunuisciucid ce l)rave Parisien avait à ses ti'oiisses un autre Parisien, vrai touriste celui-là. Il n'avait i)as nian([ué d'ajouter aux rcfl'Cxions de son conipalriote ses propres rériexions: «Que n'êtes-vous donc resté au boulevard des Capucines! » ou l>ien: «Croyez-vous donc fjue, pour vous être a^^réable, les Norvégiens vont cliaufrer leur pays, comme à Paris on chaufre rOpéra-Comi(|ue? »
Ces répliques nous ont énormément amusés. A i)eine arrivionsnous à une station, ([ue l'ini de mes compagnons se précipitait sur le fameux livre pour nous régaler dc' sou contenu.
AU NORDFJORD
DEPUIS longtemps nous avons franchi les imposantes portes de granit du Nordfjord, où notre bateau disparaissait comme mie coque de noix au pied de ces terribles et si beaux remparts, qui, en s'élançant de tous côtés du sein des eaux, gagnent le ciel et semblent youloir vider sur nous, en leurs cascades, les flots des nues.
Cependant, cher lecteur, n'attendez pas de moi une description, même superficielle, de ce fjord. Prenez tout ce que le Sognefjord a de plus sauvage, tout ce que le Hardanger a de plus riant, des cimes couvertes de neige et de glace, des ondes paisibles sous votre quille, des flots écumants et luisants, marbrant les parois de l'immense creyasse dans laquelle nous avançons en des détours infinis; prenez encore des oasis fleuries avec leurs fermes, leurs champs et leurs prairies; animez ces horreurs et ces charmes par les figures si mâles et si belles des habitants de ces régions, et vous avez le Nordfjord.
Quand nous sera-t-il donné de faire chanter par ces chrétiens, dans <ce temple du Très-Haut, le Credo que saint Olaf a enseigné ici, et pour lequel sainte Sunniva et ses vierges sont mortes, la, tout à
i:ntrk berc.en kt aalkslm). 157
côté de noas. daiis l'ilc do Seljo? Qiiniid cls cIui-s Irrri'S sépares. cliaiiloroiil-ils avcf nous larliclc: Credo... uiunn. .suiuidi]}^ calholicdin (I (ipostolicdiu lùclcsiaru ? Pour desservir ce seul Ijord, il nous landrail au moins (rois slalious. Nous avons trouve les centres où ou pourrait installer lé^iisc et le prêtre. V.n écoulant, à minuit, l'incflahle hymne de s cataractes du sombre Aallotljord. nous avons dressé nos plans. ]Mais ce ne sont encore (jue des plans!
.l'écris ces lignes au jour auguste du \'endredi-Saint. Ce malin, des centaines et des centaines de protestants ont rempli pendant des heures mon humble cathédrale, pour assister avec nos fidèles au» touchantes cérénu)nies de ce jour. Lorsque nos catholiques se sont jM-ostemés pour l)aiser les pieds percés de Celui qui a versé son sang, pour nous, les protestants, — leurs yeu.K mouillés de larmes le disaient — se prosternaient en esprit avec eux. car ils aiment Jésus. VA moi. en les voyant, j'ai prié:
« O Seigneur, ayez pitié de toutes ces âmes chrétiennes, encore de celles qui, dans les vallées et les fjords reculés, ne savent pas que Votre Épouse, à qui Vous avez confié le précieux Sang de la Rédemption, existe encore. Ayez pitié deux; rendez-leur la Mère que Vous nous avez donnée sur la croix, et qu'on leur a arrachée; rendezleur des apôtres, qui les aiment et leur apprennent à Vous aimer et à Vous senir comme Vous voulez être aimé et servi. »
Il faut être missionnaire en pays protestant pour bien saisir ce que Ion chante aujourd'hui:
« Orcmiis et pro haerclicis! Prions également pour les hérétiques et les schismatiques, afin que notre Dieu et Seigneur les arrache à toutes les erreurs et daigne les rappeler à notre sainte Mère,. l'Église catholique et aiX)stolique.
» ©ieu tout-puissant et éternel, qui sauvez tous les hommes et ne voulez laisser périr personne, jetez Voti'e regard sur les âmes trompées par la ruse diabolique, afi» qu'après avoir déposé toute hé-
158 riioMKNADLS i;n nouvkgi:.
résic, les (•(mis des c'^are's vienneiil à r(3sipiscciicc cl rclourncnl à l'uni 1(3 (le l;i vérité! »