‹ Promenades en NorvègeChapitre 58 sur 72 · LE MINISTERE PASTORAL DANS LES RÉGIONS DU NORD · texte numérisé non relu

LE MINISTERE PASTORAL DANS LES RÉGIONS DU NORD

ANS la Tournée pastorale (p. 169 et suivantes) j'ai donné une idée générale du Nordland et de la LapK)nie, de leurs mystérieuses beautés en été, pendant que le soleil continue nuit et jour son voyage autour de l'horizon, de leurs horreurs en hiver, où même à midi il n'y a que le clair de lune et les fantastiques aurores boréales jXDur interrompre l'obscurité, et où les tem prêtes exécutent au milieu des cimes glacées et au fond des gorges ténébreuses des concerts à faire frémir. J'ai décrit les mœurs, le caractère et le genre de vie des habitants de ces parages, des Norvégiens vrais géants du Nord, des Finnois au type et à la langue mongoles, et des petits Lapyons, dont la vie se confond avec celle de leiirs rennes.

J'ai parlé de nos établissements, des souffrances, des travaux et des espérances de nos prêtres et de nos Sœurs dans cette pénible portion de la vigne du Seigneur, où l'amour de Dieu et des âmes immortelles seul est en état de maintenir leur courage et de les faire persévérer.

Le lecteur me dispensera de retracer à nouveau ce tableau aux couleurs variées, et pendant que notre bateau continue sa marche cadencée au milieu d'une infinité d'îles aux faîtes de glace et aux flancs de granit, offrant de rai'es lopins de terre cultivée, où maint catholique végète loin de son prêtre, il me permettra de rin\iter à

228 I'Hi>mi;nai)I,s i:n srfK\i.r.ii.

a(.('«)m|);i^n<M- un peu nos j)rètr('s de (tes n'^j^ions dans Icuj-s [)cr(';*rinalions piislondcs.

Dans leurs licuros de loisii-s, ("es clicrs conlrùrcs ont J'iiahitnde de iiiclli'c par rcril leurs Iravaux, leurs joitîs et leurs jx'ines pour nie pernu'llrc dy prendre ])arl. .le prends au hasard une des lettres de M. OriiM-dald, missionnaire de Troinsd', (jui administra pendant un cerlain temps la station de Ilarstad, dans la ifrande île de lïindœ.

« Monseigneur,

» Vous désirez certainement savoir comment je me tire d'affaire, depuis ({ue vous avez bien voulu me confier, à côté de mon immense district de Tromsœ, l'admiilistration de celui de Harstad. Pendant l'hiver, je n'ai que rarement pu me rendre à Harstad, où, du reste, notre catéchiste a tâché de me remplacer de son mieux. Mais maintenant, en été, j'ai pu m'3' arrêter une quinzaine de jours, surtout dans le but de recevoir au sein de l'Église les néophytes préparés par lui et de visiter les catholiques dispersés qui ont le plus besoin de mon ministère.

» Après une traversée d'une douzaine d'heures, j'arrivai à Harstad bien tard dans la soirée. Le lendemain, qui était un dimanche, je célébrai le service divin ordinaire. L'église était remplie de monde. Comme il faisait beau, je pris le même soir le bateau pour me rendre au Grovfjord et y visiter un garçon catliolique en service chez un paysan lœstadien, dont le fanatis ne me faisait craindre pour la persévérance de mon enfant.

» Quelle belle traversée! A minuit le soleil était encore au-dessus de l'horizon. Chaque fois qu'une légère vague soulevait le bateau, le disque solaire semblait sortir des eaux pour nous inonder de flots dorés. Lorsque le bateau descendait, le soleil semblait plonger dans la mer pour y tempérer son ardeur. Bercé par le mouvement régulier des eaux, on se sentait tenté de s'endormir siu- le pont; mais comment dormir au milieu des splendeurs de nos paysages, où les

Li: \l)IU) 1)1. I.A NOIVVIIGE. 2'2'J

lUonlaLîiics cl leurs ghirii-rs. où les oiifios pourpi'écs ûv la mci'. où la verdure des L-ùles, où les lorreiUs de lumière, où toutes les leintes (le rarc-eii-eiel dédoniuiageiit les yeux de la privation (\i- liiinière (pi ils doivent soiiflrir pendant Ilùver?

» Aljsorb(!' par la (^oiilenipiation des cliannes de la nature, je nie trouvai, vers les deux heui-es du malin, rendu à desiiiialion sans nien être apereu. Le bateau devait revenir au IjouI de huit heures. Aussitôt débai'qui.'. j"aj)pris (jue la ferme où mon gar('()n élail en service se trouvait à 20 kilomètres de là. et ([uaue.une roule vi'aiment dii^ne de ee nom n"v menait.

» Je partis quand même. Après une demi-heure de miirchc. je me trouvai engagé dans un affreux marais. Jessaj'ais de sauter d un tertre à l'autre; mais le poids de mon autel portatif, ajouté au mien, me faisait enfoncer profondément à chaque pas. Bientôt l'eau et la fange dépassèrent mes genoux, el si javais continué, j'aurais eu la belle perspective de disparaître entièrement dans cette mer de bourbe. La partie étîiit donc pcirdue: si je n'étais pas de retour à l'embarcadère pour 10 heures, je me voyais cloué pK)ur huit jours entiers. Du reste, je ne pouvais plus trouver mon garçon à jeun pour lui donner la sainte communion. Ce sera x>our une autre fois. Donc en arrière! » Revenu au bord du fjord, je pris un bain pour me défaire de la fange qui engluait mon pantalon et mes ])as. Je neus d" autre témoin que les mouettes qui. à cette heure matinale, déjà étaient à la recherche de leur déjeuner et plongeaient à chaque instant pour happer les petits poissons.

» Une petite promenade au soleil sécha tant bien que mal mes habits mouillés, et je retournai à 1" embarcadère pour me reposer en attendant le bateau. Dans une petite hutte, on voulut bien me céder un lit. — en même temps ([ue la garnison qui en avait pris possession longtemps auparavant. Faut-il ajouter que je ne tardai pas à décamper, malheureusement trop tard? Vous devinez le reste.

» Enfin le bateau arriva et me reprit à bord pour me remettre, dix heures plus tard, à terre à Sandtorv. où une pauvre veuve m'attendait depuis longtemps. Se reposer pendant le voyage, impossible. A

2'M) rnoMMNADics i:n nokvègk.

chaque instant j'étais accuslé par (|n('l((ne brave prolestaiil, (jui nie questionnait sur la religion catholiciue ou voulait me j)rouver ({ue sa religion ('lait la bonne.

» Vous savez i)ar expérience combien ces entretiens exigent d'attention et (le présence d'esprit. Ces gens connaissent au bout des doigts une masse de textes de l'Hcritm'e Sainte, et ils ont une étonnante roiiiinc à les api)liquer tant bien que mal; car, comme rarement il se ti'ouve deux protestants qui soient du même avis en fait de religion, et que cependant la religion prime tout cliez eux, ils ne font continuellement que discuter entre eux et s'entre-tirailler a coups de textes bibliques. Ne reconnaissant ni l'autorité de la tradition, ni le magistère de leur Église, ils en sont réduits à la Bible, et ce que la Bible ne dit pas, ils la forcent de le dire.

» De Sandtorv j'avais encore 8 kilomètres à faire pour trouver ma bonne veuve. Heureusement je rencontrai une autre de mes brebis dispersées, un déserteur hongrois qui, depuis 1866, gagne sa vie en Norvège, en hiver en vendant des souricières, en été en péchant des saïunons et des truites. Ce fut un l)onheur pour lui de prendre mon autel portatif sur son dos et de me piloter jusqu'à la hutte de la veuve, où nous arrivâmes bien tard dans la nuit.

» Si j'avais espéré pouvoir y dormir mi peu, je m'étais trompé. Outre ma paroissienne, la hutte logeait encore une autre veuve avec quatre enfants, de sorte que lits et plancher, tout était occupé. J'aurais bien pu dormir à la belle étoile, chauffé par le soleil de minuit; mais vous savez que les moustiques, qui, en été, infestent tout le Nord, me l'auraient fait payer cher. Notre parti est bientôt pris; nous irons pêcher dans un petit lac de montagne à })roximité, et, comme la pauvre veuve n'a pas même un morceau de pain à nous offrir, nous aurons peut-être la chance de nous procurer, à elle et à nous, un repas. En effet, quelques heures après, nous revînmes avec une demi-douzaine de saumons.

» L'année passée, j'avais célébré la sainte Messe dans cette même hutte. Comme il pleuvait beaucoup, et que le toit était troué, j'arais de la peine à trouver pour mon autel portatif une place abritée.

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Ci'llo lois-ci les ^'oulU's loinhiiinil de mon fruni, air, dans cette ehanibrc de (iiiel(|ucs mètres caiT^'S, embrasée jour et nuit par le soleil, il faisait une lempératuro absolunuiil tropicale. Mais puisque mon I)ei{»ncur el mon Dieu ne d '.daignait jxis de descendre dans ce temple primitif, son serviteur n'avait pas le droit de s'en i)laindre. La pauvre veuve ne se scnUiit pas de i)onlieur.

» La Messe terminée, il s'agissait de regiigncr Harstud. Comme, ce jour-là, aucun bateau n'abordait à Sandtorv, mon brave Hongrois emprunta une barque et me mena jusqu'à fincsholmen. d'où il me restait encore à faire à pied 25 kilomètres, mon autel sur le dos, par une chaleur étouffante.

» A mon arrivée j'étais tellement épuisé, cpie le catéchiste dut m'aidcr à me déshabiller. J'avais été sur pied pendant soLxantc longues heures, certes une longue journée. Mais j'avais pu donner le pain des anges à une âme chrétienne, et cela me faisait oublier toutes les fatigues.

» Quelques jours après, je repartis pour visiter d'autres brebis, cachées dans Tarchipel des Lofoten {voir les grau p. 223 et 225,, ou au fond du Lofotcnfjord. Le divin Pasteur féconda mes travaux. Dieu soit loué! »

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