UNE LONGUE NUIT
VOULEZ-VOUS, comme pendant de cette longue journée, une longue nuit, décrite par le même missionnaire, M. Offerdahl? Lisez cette autre lettre.
« Nos travaux, nos soucis et nos joies sont les vôtres. Je sais que vous trouvez plaisir à lire le récit de ce que nous faisons ici au bout du monde.
» La pêche ne discontinue pas de toute Tannée, c'est d'elle que tout le monde vit. Elle fait de notre population de véritables nomades. De
2'M j'U()Mi;\Ai)i;s i:n nohvkc;^:.
nu'HU" ((ne nos Lapons soiil lorcrs de siiivi'c leurs rennes, les j)èelieurs doivenl suixic le j)oisson, ((ui est 1res (•a|)ri(ieii.\ dans le choix (le son habilal. La (•onsé(|nence en es! ()uc bon nombre de nos ^ens n'onl nu'ine pas de domicile lixe. cl loi'scpiil s aL^il de déconvi-ii' le loi»is d une |)ersonne, cela amène souvent des l'ésullals loii cui'ieux.
» Ainsi, il y ;i (luclqucs années, le bureau de bienfaisance de Ilammerfcsl a envoyé dans l'île Dyrœ, située à une centaine de kilomètres au sud de Tromsœ, un catholuiue indigent, âgé de plus de ()0 ans, parce (ju'il était né dans cette île; il Tavait quittée tout jeune garçon; mais il n'était jamais resté dans aucune commune les deux années nécessaires pour y acquérii' un domicile de secours.
» Ce brave homme étant tombé malade vers la lin du mois de noycmbre, il me fallait aller le voir. Parti de Tromsœ à bord d'un bateau à vapeur, j'arrivai dans la soirée à l'embarcadère de Langhavn après une traversée de douze heures. Il faisait très froid, et tout était couvert de glace et de neige. De Fembarcadère à ma destination, je n'avais que quelques kilomètres de chemin à faire; mais, n'ayant jamais été clans Lîlc Dyrœ et ne trouvant sur place personne pour m'y accompagner, je résolus de pisser la nuit à la station.
» C'était plus facile à décider qu'à exécuter. L'unique mansarde disponible était bondée de gens des deux sexes attendant un autre bateau, qui pouvait arriver à chaque moment ou seulement après une douzaine d'heures. Une chandelle de suif, plantée en une bouteille yide, éclairait suffisamment la scène pour m'apprendre que ma place n'était pas là.
» Je devais donc tâcher de découvrir le soir même la hutte de mon yieux catholique. Mon autel portatif sur le dos, je partis. Il ne faisait pas nuit noire, car la lueur des étoiles et le reflet des aurores boréales cclaircissaient un peu les ténèbres.
» Ayant marché un laps de temps que je jugeai suffisant pour la distance à parcourir, je rencontrai une hutte. Je frappai à la fenêtre. Après un quart d'heure d'attente, une vieille femme, à peine éveillée, sortit la tête:
i.i: Noiu) 1)1. i.A NOHVKdi:. 235
«r — Qui est là? »
« — Pardon, bonne fcninic; ponnicz-vous me (lire oii hahilc Andi'é Kvain .' i>
« — Tu dicrclics André Kvam' A.lors tu as dépasse' ton but. »
« — Do quel côté dois-jc donc alliT".' »
« — Tu dois retourner sur les pas. >>
» Je rebrousse eheiniu. Voici une autre hutte. .Mêmes (juestions, mêmes réponses. Mais, cette lois, les informations sont plus précises.
<; — Tu n'as qu'à gravir cette colline, là, devant toi, et tu trouveras le logis (juc tu cherches. »
j> Bon ! en route de nouveau. Je ne marchais pas, je me trauiais. Enfin voilà la maison. La porte est ouverte. A quoi bon la fermer? S'il y a des voleurs dans ces parages, ils dédaignent de voler quelqu'un quand il dort. Ce serait une lâcheté, une infamie. J'entre d'un pied ferme. Obscurité complète. Au moyen dune allumette, je découATe une chandelle et je pénètre sans façon dans ime chambre où il y a du monde.
« — Est-ce ici qu'habite Anch'é Kvam? »
« — Oui; gravis l'échelle, il est là-haut. ?>
» Je monte, j'ai'rive au grenier; je pousse une porte, derrière laquelle un ronflement sérieux me révèle la présence d'André.
« — Loué soit Jésus! André, m. voilà! »
» Mon homme se retourne dans le lit. Grand Dieu! mais cela ne peut pas être mon vieil André Kvam! c'est un tout jeune homme, gros et rose. Je lui demande son nom:
« — André Kvamme. »
« — Mais moi, je cherche André Kvam. »
« — Alors, prêtre, tu t'es trompé de chemm! »
y> Et, avec la plus grande amabilité, il me décrit le chemin que je dois prendre pour décou\Tir mon vieux Kvam. I
3> Donc, en route encore. Je n'ai pas compté combien de fois j'ai fait la culbute pendant cette promeuade noctm'ne; les chutes se succédaient à chaque vingtaine de pas. Enfin, vers les cinq heures du
2'MJ
l'ROMKNADES KN NORVEGE.
malin, j'arriviu à mic hiiltc, où je Irouvai le vrai André, lui aussi an «MHMiier.
l'église russe de boris-gleb en laponie (voir p. 238).
» Pau\Te André! il ne manquait en tout cas pas d'air, car les vents avaient accès à sa chambre par raille fissures. Et son lit? Quatre
i.\: \<)Hi) L)i: i.A Nt>i<vKr,E. 2J7
l)lanchL'S de vieilles caisses clouées ensemble. (luehiues viiiiv s;ies, et une couverture qui devait dater de léixxiue lointaine où André luinièmc était jeune.
» Il faisait pitié. 11 niaïKiuait de loul ciiez les j^ens, aussi pauvres que lui. à (jui le bureau de bienlaisance payait (luehiues couronnes par mois jK)ur sa pension. Un bareng. un peu de bouillie d'orge et des pommes de terre cuites à 1 eau composaient son dîner.
» Après avoir entendu sa confession, je laidai à descendre dans la chambre d'en bas. où je célébrai, tant bien (jue mal, la sainte Messe et lui donnai la sainte communion. Quil était beureux et que ses yeux, à moitié éteints, brillaient de joie lorsque son divin Sauveur entra dans son cœur! Toutes ses peines étaient outillées.
» Je restai encore quelques heures avec lui. Quand, rappelé par mes devoirs envers mes autres brebis, et après lui avoir donné le peu d'argent qui me restait, je pris congé de lui, il me dit:
« — Mon Père, je ne vous reverrai plus. Le bon Dieu, qui main- » tenant habite dans mon âme, m'appellera bientôt à lui, et j'en suis » heureux. »
» En effet, huit jours plus tard, je reçus de Dyrœ une lettre qui m'apprit sa mort.
» Je vins p>our les obsèques.
» Cette fois je n'eus que des co isolations. Toute la population de l'île s'était rendue à la maison mortuaire, où je célébrai la saint* Messe prœsentc cadavere. J'adressai la parole à la nombreuse assistance. Dans l'après-midi, avant l'enterrement, je prêchai une seconde fois, et au cimetière une troisième fois. Mes paroles touchèrent profondément ces pauvres gens, et, lorsque je leur fis mes adieux, de nombreuses voix me dirent:
« — Prêtre, reviens bientôt poiu" nous prêcher la pai'ole de Dieu. >
» Jusquici il m'a été malheureusement impossible d'y retourner. »
Depuis, M. Offerdahl, qui est Norvégien, a changé ses fonctions de curé de Tromsœ contre celles de directeur de notre école supérieure
238 ru()Mi:\Ai)i;s i:n nouvhoi;.
de j^arçons de (Ihrisliaiii;». (l'esl son successeur qui nie recul i. Tromsœ el me présciila la paroisse.