AU BOUT DU MONDE ARCTIQUE
ABORD du petit bateau à vapeur Nor, je me dirigeai vers Haininerfest, la ville la plus sepleiilrionalc du monde.
Kn hiver, ce liajct est dangereux, à cause de l'obscurité, des br<Duillaixls et des courants qui s'enti'C-croisent.
Notre prêtre de Hammerfest peut en parler savamment. Un jour qu'il revenait d'Alten, le bon Nor^ sui'pris par un épais brouillai'd, donna de l'avant sur un rocher. Secousse formidable, cris désespérés des passagers, dominés pai' les vociférations du restaurateur: « Ma porcelaine! ma porcelaine! » En effet, porcelaine et verres avaient volé en éclats. Le bateau n'avait pas d'avai'ies, mais il restait cloué au rocher; et il était impossible d'aller à terre, parce que la côte granitique montait à pic. Du reste, qu'aurait-ôn fait, une fois débarqué dans ce désert de pierres, de glace et de neige?
Pour comble de malheur, les provisions étaient près d'être épuisées. Dans son embarras, le capitaine expédia à Hammerfest sa seule embarcation restée intacte pour y chercher du secours. Comme il n y avait pas de bateau à vapem- dans le port de Hammerfest, deux longs jours passèrent avant que le Nor pût être arraché à son rocher, deux jours de jeûne, de froid et d'obscurité.
Nous autres, nous sommes habitXiés à de pareilles aventures. Un jour que je faisais ma visite canonique à Alten, j'attendis à la belle étoile et par une pluie battante l'arrivée du Nor depuis minuit jusqu'à 2 heures de l'après-midi le lendemain. Alors arriva, non pas le Nor, mais la nouvelle que le A^or avait sa machine dérangée, et qu'un autre bateau irait nous chercher à Boseoop, à G kilomètres de là. Nous courons à Bosecop. Là, en effet, un bateau nous recueillit; seulement il ne nous mena pas vers le Nord, à Hammerfest, mais vers le Sud, à Tromsœ, où un autre bateau devait nous ramener à Hammerfest. Une terrible tempête nous accompagna vers le Sud et vers le Nord. Arrivé à Tromsœ à bord du nouveau bateau, j'eus le mal-
LE NOHl) l)i; LA NUKVEGE.
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.'lu'iii* (lo glisser sur le poiil ol de loinbi'i- de loulc ma l()ii,i»ijeui-. Tout inoiiillé, je dus allcndrc trois longues heures avujil de ]M)u\()ii- ehanger de vètenieuls. J'arrivai eidin à minuit à Haiiimerfest, l)i ûlaiil «le fièvre. N'importe, il me faut immédiatement i-emplir mou ministère; à mi<li je dois repartir, car le bateau n attend pas.
J'inaugurai donc à la lueur du soleil de minuit la visite caJioni(|ue
VUE, au printemps, DE L'ÉGLISE EX DU PRESBYTÈRE DE HAMMERFEST , (D'après une photographie prise le 15 avril 1899.)
chez nos bonnes Sœurs de l'hôpital. Elles voulaient absolument ni envoyer au lit. Impossible. A 6 heures je commence la revision des comptes de la station; à 8 heures, messe pontificale, confirmation, deux sermons; à 10 heures, inspection de l'école; à 11 heures, visite des -autorités, et à midi exact j'étais au bateau, qui va me reconduire au milieu de la tempête.
250 PUOMLNADKS KN NORVÈGE.
Nos clirics Sd'iirs plciiraieiil, et le prêtre, coinprcnaiit qu'il ne piMivail pas me iclciiir, pour ne pas déranger les visites canoniques (le loiilc iiiic sriic d autres stations, nie suivit jusqu'à Tronisœ, ne \()ulaiil pas me laisser seul en cet état.
Hrave conlière! il arriva malade à Tromsœ, grâce à l'ouragan qui MOUS hallolla loul le lenips, tandis que moi, rajeuni par le seul mal de mer (\\\v j Cusse jamais eu en Norvège, j'étais entièrement rétabli.
Mais je cause et je cause, sans [)enser que, depuis longtemps, j'abuse de la patience du lecteur.
Cette fois, le Nor nous remit au port de Hammerfest à l'heure réglementaire, ce (jui veut dire beaucoup en Norvège.
Tous nos catlioli([ues, M. Mœllenbeck et nos chères Sœurs à leur lète, étaient au débarcadère; leurs maisons étaient pavoisées, les cloches sonnaient à toute volée et attiraient la moitié de la ville pour voir l'évêque des catholiques. Le prêtre tenait une de mes mains, les entants se disputaient l'autre ; les mamans avaient beau leur faire des semonces sur leur indiscrétion et les papas leur administrer des calottes, peine perdue: n avaient-ils pas le droit, eux, enfants catholiques, de baiser l'anneau de leur évêque?
Nous arrivons à l'église, située près du port. Elle est ornée de guirlandes vertes; Dieu sait où la filiale piété des fidèles a pu trouver la verdure dont elles sont composées; en ces tristes parages, il n'y a ni arbre, ni buisson; à peine quelques brins d'herbe réussissent à pousser.
Les paroles me manquent pour vous décrire" cette grande journée. Tous les paroissiens sont là; quelques-uns venus de loin, à pied ou en barque. Tous veulent recevoir le pain des anges des mains de leur premier pasteur. Beaucoup d'entre eux, qui depuis ma dernière visite ont eu le bonheur de trouver la foi catholique, sont admis à la confirmation.
Nos bonnes Sœurs, enfants du Sud exilées dans ces régions désolées, où les retiennent leur esprit de foi et leur charité, confient à
LE NORD Dli LA N'ORVECiK.
leur Père leurs soucis, leurs comhnls. leurs vicloircs. el implorent ses conseils, ses encouraaeraents, sa héiicdictioii.
VUE, €71 hiver, DE L'ÉGLISE ET DU PRESBVILRE DE HAMMERFEST.
(D'après une photographie prise à midi au mois de janvier 1899, le soleil étant encore
au-dessous de l'horizon.)
Toute la pai^oisse a été familièrement réunie autour de son évêque. et chacun m'a raconté combien Monsieur le curé était bon pour eux.
Promenades en Norvège. l?
258 PHOMKNADES EN NORVÈGE.
•combien il aiinail leurs enlauls, et c.oinbieii les S(i3urs se dévouaient pour eux.
Ils me racouleiil, ce (juc je savais déjà, qu une (noble dame avait «iivoyé ime lampe de siuicluaire en argent pour luire devant le tabernacle le plus septentrional du monde, et (ju'une autre chrétienne, poussée par la même pensée, avait fait une fondation à peri)étuité pour fournir l'huile à cette lampe. Cette dame me permettra de trahir son nom, car elle est en mênic temps la providence des pauvres du Nord, des frères de Notre-Seigneur ; elle s'appelle M^'^ Seul.
11 y a à Bruxelles, à Lyon et à Munich des âmes qui se font ses <iignes émules. Ah! s'il m'était donné de faire assister les dames des Œuvres apostoliques à une visite canonique en ces régions glacées!... Elles verront un jour du haut du Ciel leurs protégés du Nord.
La visite canonique terminée, a lieu un banquet.
Je remarque vite que la vieille Abelone, malgré son expérience professionnelle n'a pas composé le menu. Ce n'est pas elle qui aurait su donner au gigot de renne ce fini, ni qui aurait découpé d'après toutes les règles de l'art ces poules de neige. Sans aucim doute, les Sœurs y sont pour quelque chose...
Mais, est-ce possible? Monseigneur ne voit donc rien? Il se sert sans mot dire; ce qu'il tient, au bout de sa fourchette, n'est donc pas extraordinaire?... Je lis un profond étonnement dans les yeux d' Abelone, et même la Sœur qui l'assiste n'arrive pas à cacher sa déception... Ah! j'y suis! De la salade! de la salade déjà au commencement de juillet! C'est inouï. Il est vrai que, depuis de longues semaines, les Sœurs l'ont plantée, l'ont protégée pendant la nuit contre les gelées; il est encore vrai que toute la cueillette a été épuisée pour la fête, mais, vous savez, on n'a pas chaque année un évêque à sa^ table.
Chaleureuses félicitations. AU right ! comme disent les Anglais : les figures se dérident.
Dernièrement nous avons eu la joie de saluer à Christiania M. le curé de Hammerfest, qui nous arrivait à la même heure que M. le
LE NOHi) m: I \ N()uvi:(ii:. 259
•curé de Christiiuissand, la station la plus méridionale de la Norvège. Quelles éti'cinles fraternelles après tant d'années de séi>aj-ation et d'isolement à des milliers de kilomètres de dislance!
M. le curé de Hanimerfest me fit cadeau d'une rareté, une photographie de son église et de son presbytère prise au mois de janvier, à midi, pendant la longue nuit de l'hiver, à la lueur des aurores boréales. Je la transmets comme souvenir aux lecteurs qui m'ont accompagné dans ces longues Promenades (voir la graimre, p. 257). J'y ajoute une autre photographie des mêmes bâtiments, prise lors de son départ de Hammerfest, le 15 avril dernier (voir la gravure, p. 255). La neige avait alors encore une hauteur de plus de deux mètres et dépassait le garde-fou de la cour. Une avalanche tombée des rochers qu'on voit derrière l'église venait de tuer im brave catholique, et on était précisément occupé à scier les masses de neige gelée qui i>endaient au-dessus du presbytère, pour que la maison ne fût pas écrasée. C'est le cœur gros que le cher confrère avait quitté p>our quelques semaines ses brebis ensevelies dans la neige. Il venait de perdre sa' mère, et son père, un vénérable vieillard, cloué sur son lit de souffrance, m'avait supplié de lui faire voir une dernière fois son fils missionnaire.