‹ Promenades en NorvègeChapitre 7 sur 72 · A DRAMMEN · texte numérisé non relu

A DRAMMEN

Nous partons donc par une brillante journée du mois de juin. Ail! que Ja Norvège est bdle à cette époque! La neige, qui couvre, pareille à nn immense linceul, le pays pendant cinq longs mois, a enfin disparu dans les vallées et Jes plaines, mais continue à blanchir Jes sommets des montagnes, qui n'en seront jamais dégarnis. Une riche végétation, poussant comme par enchantement après un sommeil d'une demi-année, recouvre Jes pentes rapides el remplit l'air d'un baume enivrant.

Les torrents, naguère encore enchaînés par les glaces, roulent victorieusement leurs eaux, et avec elles les milliers de troncs que nos paysans leur ont confiés à des centaines de lieues d'ici, pour les charrier par lacs, rapides et cascades jusqu'au ïjord. Le fjord, tourmenté pendant l'hiver par les vents et les tempêtes, nous montre làbas sa figure sereine et rayonnante, et berce avec tendresse les barques et les vapeurs que son flot porte depuis la mer ouverte jusqu'au fond de nos gorges, pénétrant au cœur des chaînes de montagnes.

Dans les fermes — la Norvège n"a pas de villages — dans les fermes, entourées de prés fleuris, de champs ondoyants, de forêts de

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sapins exhalanl un pairiiin (rciuons. (iiicllc vie. (|uc'l in<nivenicnl! Pendant dos jnois on a vlO bloqué par les nei'fi's. Ccsl seulenieiil j^ràce aux patins (pion a pu cnlrclciiir dos coniniunicalions aussi difficiles (j[ue dangereuses avec les voisins, dont la ferme se trouve souvent à une bonne lieue de distance. Soigner Je bétail. aJjattre et charrier par traîneau les arbres dv la foret, ccst tout ce ([u'on a pu faire durant la mauvaise saison. \ Oilà enfin U's (piehjues mois où il faut arracher à la terre son tribut. Il ji\' a pas un moment à perdre. Une A'éritablo fièvre de travail a saisi tout fe monde, et tandis (|uo le pâtre gagne avec son troupeau mugissanl Jos ciialots des montagnes pour y passer l'été et fabriquer son ])eurro ot son délicieux fromage. la ferme ollc-mèmo ressemble à une ruche. Les prairies, la principale ressource de lagriculture avec un peu de seigle, sont râtelées, les pommes de terre plantées, l'orge et 1 avoine semées. 11 n'y a guère d'autres produits. Les jardins potagers ne demandent pas de travail, parce qu il n y en a j)as; le Norvégien n'aime pas les légumes: la viande, le poisson, les mets de farine, le fromage el les pommes de terre fournissent le menu de la table.

Voilà donc le spectacle cjui se déroule sous nos yeux, pendant que le train fait avec nous le tour du fjord de Christiania en franchissant sur des ponts de bois des gouffres et en perçant le granit des montagnes qui ^i'opposent à notre passage.

Nous sortons dim tunnel. Subitement, d'une hauteur de plusieurs centaines de mètres, nous plongeons notre regard dans un fjord charmant, qui reflète dans ses eaux les milliers de maisons de Drammen.

Il y a quelques années, je ne pouvais voir cette importante ville maritime, le centre de toute une couronne de petites cités, sans avoir le cœur bien gros. Il n y avait là ni prêtre, ni église, et presque pas d'espoir d'en avoir. Maintenant tout est changé.

Le 19 novembre 1899 j'y ai béni une nouvelle église, belle et coquette: j'ai installé en même temps un missionnaire dans le petit presbytère acheté à côté. Les autorités de 1 État et de la ville assistaient à l'inauguration en toilette de gala, et l'affluence était tellement

PROMENA i)i;.s i:n xoMviici:.

rnorino que nous riions |)rcs(|ii(> rloiirios. Nos calholiqucs son! dans la jubilalion.

l'aiivrcs calholiciucs, coninu' ils ôlaicnl délaissés! Il ne s'agit pas st'ukMUt'nl. do ceux di" la ville, mais d'un dislricl ininiensc (jui se perd an fond du Ifallini^dal. du N'alders cl du 'l'eleniarkeii. Les plus à plaindrt', c.'élaienl les ouvriers verriers du bord du lac Randsfjord. Deux ou Irois lois |)ai- an. je pouvais leur envoyer un prêtre pour les emi)ècher de devenir païens; nous donnions à leurs enfants, peu-

'^î^^niTirrniT"'

PONT DK CHEMIN DE FKR

dant quelques années, une éducation catholique a l'institut Saint- Joseph a Christiania. Mais c'était tout. Maintenant ils auront leur pasteur. J'en suis heureux à tel point que je pense à peine aux dettes dont nous avons dû nous charger pour parfaire la somme exigée par la fondation de Drammen.

Il va de soi que les Sœurs de Saint-Joseph n'ont pas été oubliées. Bonnes Sœurs! Je n'ai, pour commencer, à leur offrir comme couvent que Jes mansardes du petit presbytère, qui doit encore loger l'école. Mais leur Père, saint Joseph, ne les abandonnera pas. Peut-

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ûlro lîicmc se servira-l-il de ces qii('l(|iics lij^iics pour leur siis(tiler des bienfaiteurs.

Ah! le presbytère de Draninieii, je ne 1 oublierai jamais. (ionsLruire uiu' maison neuve, il n'y falbiil pas penser, faute d'argent. Mais voilà ((ue le voisin de l'église nous ollre sa maison el un bel emj)lacement pour le l'ulur hôpital de Sainl-.losepii à un prix |)lus (pie modéré et à long crédit; mais il veut un engagemciiL l'erme sans i*elard.

Je ne sais pas si mes lecteurs sont aussi nerveux (pie moi, mais ce mot « crédit », qui en somme veut dire « dette », me donne des crampes. J'hésitais. jNIais, poussé par mes prêtres et les S(rurs, je partis, avec une forte migraine et par un froid a fendre le granit. Arrivé à Drammen, il me fallut visiter les maisons, inspecter léglise en construction, passer les actes, en somme îaire ce qu'un chef de mission doit îaire partout. A demi aveuglé par mon mal de tête et transi de froid, je reviens le soir et me remets à mon bureau pour expédier les correspondances du jour. C'était trop, l'ne congestion cérébrale me saisit subitement, et, si j'en suis revenu, c'est parce qu'mi ancien journaliste et député a la tête dure, — tellement dure que, deux jours après, j'étais de nouveau en train d'élaborer plan et devis pour l'agrandissement de l'hôpital de nos Sœurs à Christiansand, devenu trop étroit. Mais jamais je n'oublierai la journée de Drammen.

Une bonne bénédiction paternelle à nos catholiques de Drammen, et nous voilà partis pour la station voisine, Porsgrund. distante de 143 kilomètres.

A PORSGRUND

Nous traversons le « pays plat », peu accidenté et très fertile; nous saluons en passant nombre de petites villes maritimes, dont les bateaux sillonnent toutes les mers; nous tremblons quelque

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peu en j()iiii;c;inl I ;i(lmir;il)l(' l;ic l*'arrisv;iii(l tunr la f/ran. p. 3Ii); à noire i^iiiiclic des rochers ;i pie, ;i droilc J ;il)iine, (jiii iiienaee de nous en^loulir. linlin nous ariMxons à l'orsj^ruiid.

I.e euré. un Néerlandais, lui aussi, nous (Mnhrasse. Mais (ju'a-l-il ■■' J.ui, loujours si i^ai, a les larmes aux veux. .11 y a bien do (juoi. Les vaillanli's S(eui-s de l'orsurund Ncnaieiil de jxrdi'c leur Supérieure, Mère Louisi-An^èle, enlevée ])ar une mort subite.

(lelle sainli' J'ille. née à .Vix-les-I'ains eu .IcSâ.'}. a voué à notre Jiiission (lix-se|)l années de sa vie. Oh! (pTelle a élé bonne, et comme nos e!d"ants, les jnalades, les pi'oteslanls autant (pu' les catholiques, la vénéraienl! A .Poi'S£^i-und. elle n"a résidé que trois ans; pendant ce court laps de It-mps, elle avail cojiquis tous }es cœurs. Toute la ville la pleurée el la accompagnée au tombeau. Les niédecins protestants leiiaient les cordons du poêle, les autorités .marchaient derrière le char funèbre, et toutes les cloches de la yille, même celles des églises protestantes, annonçaient ce que l'on oublie trop souvent en pays catholique, ({u'une })onne religieuse est une bienfaitrice de l'humanité. Faul-il (|ue les protestants nous le rappellent!

A Porsgrund égalemcul nous avons une construction d'église à inspecter. Jusqu'à présent, une salle de Ihôpital nous a servi d'église paroissiale. ^lais Je nombre des catholiques a tellement augmenté, ([ue la salle pouvait à peine contenir tous les enfants catholiques. Donc, nécessité absolue de construire une église. Et l'argent? Ah! ce malheureux argent! Mais Dieu, qui a laissé inventer largent, ne le refuse pas à clhix qui ont confiance en lui.

Il y a queh'ucs années, nous avions acheté à Porsgrund un terrain avec une petite maison en bois, ([ue nous décorions du titre de presbytère. M. le curé s'y installa et, comme il est charpentier, peintre et horticulteur consommé autant que zélé .missionnaire, il transforma de ses propres mains la maisonnette en maison et le terrain en un magniriciue jardin. Cela attira l'attention sur la belle petite propriété, et voilà ([u'un voisin nous en achète un lopin à un prix supérieur à ce que nous avions payé le tout. C'est un beau commencement pour

DE CIIHISTIANIA A IIARDANGERFJORD.

le capital nécessaire à la construction de J'église; mais où prendre le reste? Un beau jour, deux personnes de Christiania, nouvellement converties, apprennent (pie je ne sais où donner de la tête pour procurer à porsgrund une église. Sans plus de façon, elles arrivent et m'offrent ce qui me manque. Et voilà pourquoi nous avons mainte-

AU FAKRIbVAND (voir p. 32).

nant une église comme la Norvège n'en a pas encore, une ancienne stavkirke modernisée, de mon invention, s'il vous plaît.

Nos stavkirke remontent jusqu'au Xlle siècle. Je les ai décrites dans ma Tournée pas'orale (édition Mame, p. J24). Or. il m'a semblé que, pour renouer l'Église catholique renaissante en Norvège aux siècles catholiques passés, il serait utile de reprendre les formes des anciens sanctuaires catholiques, dont bon nombre sont restés debout

jus([ii'à nos jours cl rormciil rol)jel de Ja vénéralion de la population ])rotcslaiik'. SculcnuiiL il l'allail acconunoder ces lormcs aux exigences de jiolre lenii)s, el surtout donner iii la stavkirke la lumière qui lui nian([uait autrefois; et c'est ce que nous avons tâché de réaliser à Porsgrund.

Les i>ra\ lires pp. .*}() el 10 en inoiilrenl la première ébauche, que rarchilecle a enrichie, par la suite, de ces décorations dont les Xorvcf^îicns ont Je secret. Il est possible que le lecteur français, gâté par ses grandioses cathédrales, se moque un peu de notre ingénieuse idée, mais nos chers Norvégiens ne s'en moquent pas; ils sont au contraire touchés du respect que nous témoignons aux idées de leurs aïeux. Eux-mêmes n'avaient jamais pensé a cette « modernisation » des anciennes églises et ils ont construit, pendant plus de trois siècles, des églises plus laides que des granges.

La nouvelle église a été bénie le 8 octobre 1899. Là aussi les autorités et Jes populations se sont associées à notre joie.

VERS LE TELEMARKEN

Nous avons quitté Porsgrund. Un quart d'heure de train, et nous descendons à Skien, la gracieuse gardienne de l'entrée de la région du Telemarken.

Jusque-là les eaux de la rivière Skienselv sont assez profondes pour permettre iaux gros bateaux de mer de passer, en traversant le beau Frierfjord. Mais à Skien un immense rocher leur barre la route, et ,ce n'est que grâce à tout un système de canaux à écluses qu'ils arrivent à continuer leur chemin, en passant par des lacs sans fin pour aboutir à Dale, au cœur même de la Norvège, et y décharger les produits de toutes les parties du monde. Rien d'intéressant comme ces voyages sur le pont d'un vapeur au milieu de montagnes zébrées de cascades qui, sans se laisser troubler par le

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sifflet de la inacliiiio, chantent leur éternel refrain en Ihonneur de Celui (iiii a créé tes beautés.

Mais nous ne renconlions pas (lue des cliarnies. Le Norvégien met aussi à profit ses fleuves, ses laes; il Jes force à transporter ses bateaux et les millions de troncs de sapins coupés dans les gorges et sur les pentes inaccessibles à tout véhicule, et il contraint des centaines de .cascades soit à mouvoir les turbines de ses fabriques, soit à produire J' électricité, qui éclaire ses villes, traîne ses trains et actionne ses machines et ses métiers.

A Skien déjà, nous sommes à moitié étourdis par Tincrojable concert des cataractes et des scieries. Un peu plus haut, pendant que notre bateau monte péniblement au trav^ers des écluses de Lœveid pour gagner le lac Nordsjœ, nous sommes purieusement inspectés au passage par des centaines de jeunes filles, qui travaillent dans les grandes filatures et dans les ateliers de tissage dont les machines sont mues par les eaux sortant du lac.

Si la pèche, l'élevage du bétail, Texploitation de ses immenses forêts et Ja navigation dans tous les parages du monde forment les principales ressources de la Norvège, l'industrie n'y est nullement négligée. Dans les dernières années surtout, elle a pris un tel essor, qu'on en tient sérieusement compte sur les marchés du continent.

Cependant deux choses, jusqu'ici, l'ont beaucoup entravée; lune, c'est le manque de capitaux, causé lui-même par le défaut absolu desprit d'économie chez ce peuple, adonné à la jouissance et à la bonne chère; l'autre, c'est le manque de charbon de terre dans un pays riche seulement en métaux et en minéraux précieux. Mais depuis qu'on s'est mis à mieux exploiter la force motrice, littéralement inépuisable, de nos cours d'eau, depuis surtout que l'électricité permet de transporter au loin cette force, ce dernier défaut, au moins, disparaît de plus en plus, tandis que l'abondante affluence des capitaux étrangers rend moins sensible le premier, quoiqu'en réalité le pays soit, à ce point de vue. sous la dépendance de l'étranger.

PHOMENADKS EN NORVftOK.

Vn troisième mal pèse autant sur ragriculture que sur l'industrie: r\'sl le prix élevé de la main-d'œuvre, causé d'un côté par la cherté (le lout ce qui est nécessaire à la vie, à ï'cxcepllon du poisson et du i»il)ier, et d'un autre côté par l'amour du luxe et la chasse aux plai-

Mlm.l iiùW^, I , I I hffîrmi

il' ' I >|lciroiiWiii'iri'''i'ii'lPffW I lyM-JEj iPiya^':":;'

ÉGLISE DE PORSGRUND (voir p. 34).

sirs, qui rongent toutes les classes de la population et créent, pour l'ouvrier comme pour le rentier, des besoins factices, mais coûteux. C'est [là encore la source du mécontentement chronique de notre classe ouvrière, des grèves insensées qui éclatent à chaque instant et ruinent tant l'ouvrier que le patron, et de la propagation

DE CIIIUSTIAMA A HARDANGKRrJOllD. 37

rapide du socialisme, (jiii bientôt conquerra infailliblement toutes nos grandes villes.

A ce jnal, il n'y aurait (junn seul remède, la religion catholique, qui impose A tous la sobriété et la modération dans le plaisir. Mais que nous sommes encore loin de pouvoir faire prévaloir l'influence du catholicisme dans ce pays, où nous sommes encore si peu nombreux !

Les misères humaines se tiennent, et Je mal dont je viens de parler en dernier lieu en a engendré un autre, bien sérieux celui-là. Pour faire baisser le prix de la main-d'œuvre, on a eu la malheureuse idée d'opposer à l'homme et au jeune homme la concurrence de la ïemme et de la jeune fille. Et voilà que les ateliers et les usines, depuis l'humble petite fabrique jusqu'aux gares et aux bureaux du Gouvernement, sont remplis de femmes plus ou moins habiles ou savantes, tandis que leurs maris vont se promener, et que le foyer domestique est déserté et l'enfant abandonné. Quelle source d'immoralité! quelle déchéance du sexe féminin, se croj^ant émancipé, mais qui, de fait, a perdu le trône où la religion l'avait élevé! quel triste prolétariat tant dans les mansardes que dans les salons somptueux! Pauvre Norvège! que vas-tu devenir, n'ayant pas la vraie foi pour te retenir dans la pente?

Mais le lecteur va me gronder.

« — Est-ce pour écouter vos réflexions de politique sociale et vos lamentations que nous voulons bien vous accompagner? »

Pardon; mais j'aime tant ce peuple, que tout ce qui lui fait du bien ou du mal fait vibrer les cordes de nion cœur. Pour vous dédommager, je vais vous raconter une petite histoire. Elle date des temps où la Norvège perdit la foi sainte qui la préservait de ces malheurs, ou du moins lui donnait la force de s'en relever.

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