‹ Promenades en NorvègeChapitre 8 sur 72 · LE DERNIER PRETRE CATHOLIQUE DE L'ANCIENNE NORVÈGE · texte numérisé non relu

LE DERNIER PRETRE CATHOLIQUE DE L'ANCIENNE NORVÈGE

Nous avons passé les écluses de L(cvei(l, el noire bateau floUe sur rimmense miroir du Nordsjœ, encadré d'arides rochers, de prés verdoyants, de sombres sapinières. A chaque instant s'ouvre, soit à droite, soit à gauche, une petite baie, au fond de laquelle une riche ferme ou une hutte de pêcheurs, peinte coninu> une boîte à bijoux, se mire dans les ondes.

Le capitaine, ;un géant pour la taille, mais tendre comme une mère, est assis ià côté de nous sur le pont et nous fait les honneurs de son lac. Il nous montre les anciennes églises catholiques que la Réforme a épargnées, Jes vénérables sièges seigneuriaux qui seuls parlent encore de Ja richesse et de la gloire de notre ancienne noblesse, effacée au commencement de ce siècle par les paysans législateurs, animés, il ïaut l'avouer, des meilleures intentions, mais, en ce point, mal inspirés par un esprit démocratique exagéré. .Mais voilà que la mine du capitaine devient solennelle.

« — • Et là, ^Monseigneur, vous voyez l'église de Saint-Michel. »

Il nous montre du doigt à notre droite, a un peu plus de cent pieds de hauteur au-dessus du niveau du lac, dans les rochers escarpés du rivage, une ouverture béante de dix à douze pieds d'élévation.

« — C'est là, nous dit-il, qu'est mort le dernier prêtre catholique après la Héforme. Le roi de Danemark, dont Ja Norvège dépendait alors, avait décrété la déchéance d)U catholicisme !tant au Danemark qu'en Norvège. En Norvège le peuple désirait d'autant moins ce changement de religion, qu'il discernait très bien le secret mobile de celui qui l'imposait: le roi ne voulait que s'enrichir aux frais de l'Église catholique. Aussi fallait-il recourir à la ruse autant qu'à la violence pour Implanter dans le pays de saint Olaf le luthéranisme. Les prêtres catholiques furent bannis et remplacés par des prédi-

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lanls ctraiigers. cl. pour Iromijcr le peuple, ceux-ci conseiTèreiil loiif^- Icnips encore Jes dehors du culte eallioliciue, cher à nos ancêtres. L'église de ISoluni reçut, après bien des années, comme prédicant un certain Povl, ancien militaire danois, homme iuissi brutal que fanatique. Comme J'église de Saint-Michel, installée dans la grotte que vous voyez, Avait été détruite, son district ^vait été réuni à la paroisse de Solum. Bientôt Povl apprit que ses paroissiens continuaient à aller prier en grand nombre dims la grotte de Saint-Michel et cjue, pendant certaines nuits, une lumière mystérieuse en sortait.

Par une nuit d'automne, en revenant de Holden dans une barque remorquée par trois jeunes rameurs, il Jes vit tout d'un coup s'arrêter, se jnettre à genoux et faire le signe de la croix. Cela se passait précisément devant la grotte, d'où Ja mystérieuse lumière se projetait sur le lac. Furieux. Povl leur ordonna de le conduire au pied de la grotte; mais il les aurait tués plutôt que de s'en faire obéir. Force lui fut donc de retourner à Solum, en jurant cependant qu'il arriverait à éclaircir ce mystère.

Comme il ne pouvait pas se fier à ses paroissiens, qui aimaient encore la religion de leurs pères, il fit venir de Skien deux hommes plus maniables et les chargea de surveiller chaque nuit de loin la grotte de Saint-Michel. Or, par une nuit d'automne, — c'était précisément la yeille de la fête de saint Michel, — voilà qu'ils accourent tout haletants pour lui annoncer qu'ils viennent de voir la lumière mystérieuse. Il ny a pas à en douter, il la voit de ses propres 3^eux. Il arrache du mur un glaive pour s'en armer contre l'ennemi inconnu, et le voilà parti en barque avec ses deux hommes. Plus ils 3'approchent de la grotte, plus la lumière devient intense. Ils arrivent au bas du rocher, à l'endroit doù un sentier, véritable casse-cou, conduit à la grotte. Il saute à terre et ordonne à ses hommes d'amarrer la barque et de le suivre. Jl leur promettrait tout l'univers qu'ils ne bougeraient pas. Il part donc seul, emporté par son fanatisme. Mais au moment où sa tête dépasse lencadrement de la grotte, Ja lumière s'éteint, et le voilà suspendu entre le ciel et la terre au milieu des ténèbres.

V:\i- un (*riorl suprême il pénètre dans hi groUe. Dieu sait ce qui l'y altcnci. Il invoque Dieu à haute voix. A peine a-t-il prononcé le nom du Seigneur ([ue là-bas, tout au fond, une grande pierre s'écarte, en laissant sortir un flot de lumière. Povl ne peut pas en croire

FAÇADE DE L'ÉGLISE DE PORSGRUND (voir p. 34).

ses yeux en y apercevant un autel, et 3ur l'autel un crucifix: éclairé par un grand nombre de cierges, et en yoyant s'avancer un vénérable \ieillard courbé sous le poids des .années et revêtu des ornements sacerdotaux, comme s'il allait commencer Ja messe.

« — Vous venez avec le nom de Dieu sur les lèvres, dit-il au prédicant; approchez donc en paix. »

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Ia' prctlicant, brandissant son sahro, sr précipite sur lui en criant:

« J'ai donc: bion dt'vini'; il se trouve encore un repaire papiste au niilicu de ma paroisse! »

u Comme vous dites, reprend le vieillard; et vous, jeune athlète armé du glaive, vous êtes en train de lui donner l'assaut. Je vous félicite de yotrc courage évangéli(pie. »

« Je n'en veux pas à votre personne, réplique le fougueux, prédicanl. mais seulement à vos erreurs et aux artifices nocturnes que vous employez pour tourner la tète à mes paroissiens. »

GROTTE DE SAINT-MICHEL (voir p. 38)

« — Artifices!... A vos paroissiens!... Savez-vous qui je suis! Je suis Sylvester, Je pasteur légitime de ceux que vous appelez vos paroissiens, le dernier prêtre catholique resté à la malheureuse Norvège. Armés du glaive et de la ruse, vous, les intrus étrangers, vous avez déclaré Ja guerre à la religion qui a créé la Norvège. Vous avez volé au peuple sa foi; vous avez saccagé nos sanctuaires et démoli jusqu'à ma pau\Te église Saint-Michel. Vous m'avez banni. Loin de mon troupeau, j'ai mangé, pendant de longues années, le pain de l'exil; j'ai prié, j'ai gémi; je croyais mourir de douleur à la pensée

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(le mes {Milniils spirilm-ls délaissés. Mais je ji'ai pas pu mourir loin d'inix. Au juiiii'U de mille daiif^ers, je suis revenu; je me suis enseveli dans k's ruines de mon cher sanctuaire. Les )ial)itanls de la ferme Gisholdl seuls savent (pie leur ancien curé vil encore el |)ric au milieu des siens, et ce sont eux (|ui me donnent je morceau de paiji qui me nourrit, el la paille (jui forme mon grabat, l^t mes artifices! Hélas! je suis vieux et incapable de rien faire pour mes enfants, qui cependant aiment encore leur sainte Église. Je ne puis plus cpic prier et célébrer pour eux le saint Sacrifice de la Messe les grands jours (le fête, caché par les ténèbres de la nuit. Voilà mes artifices, yoilà mes jioirs secrets. Maintenant que yous les connaissez, levez votre glaive sur le dernier oint du Seigneur que possède encore ma malheureuse patrie. Frappez, car je veux niourir ici. »

Povl était désarmé.

« — Non, dit-il. Dieu me garde de lever jna main contre un vieillard. Vivez et mourez en paix en ce lieu. Adieu, et que le Seigneur yous éclaire à l'heure décisive de la mort! »

« — Ainsi soit-il! reprit le vieillard; vous et moi, nous en avons grandement besoin ! »

Povl partit. Depuis ce jour, il cessa de persécuter ses paroissiens qui tenaient encore à leurs pratiques catholiques. De rares fois encore, la mystérieuse lumière se montrait à l'ouverture de la grotte de Saint-Michel; le voyageur attardé qui Ja voyait, faisait pieusement le signe de la croix. Mais quand Noël arriva, elle resta obscure. Le dernier prêtre catholique avait rendu le dernier soupir. Les gens de la ferme Gisholdt avaient creusé à leur ancien pasteur une tombe au fond même de sa grotte. C'est là que repose son corps fatigué, tandis que son âme fête le Noël éternel au ciel. Que le bon Dieu nous y mène également tous ! —

Le capitaine a fini. Il se lève et nous laisse à nos méditations. Nous restons, les yeux tournés vers la grotte, qui disparaît au loin, tandis que nos lèvres murmurent une prière pour obtenir du Pasteur des pasteurs Ja grâce d'être de dignes successeurs du dernier de nos anciens confrères catholiques.

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