I. Carnet du soldat, traduit par J.-W. Bienstock
maître est honteuse, mais encore plus honteuse est la situation du soldat toujours prêt au plus grand crime, y meurtre ordonné d'un homme...
Sans aucun doute, celui qui figura si vaillamment au siège de Sébastopol pense, quand il tient ce langrage, à de certaines répressions qui, très justement, lui semblent fratricides; l'ordre donné à des soldats de tirer sur une foule désarmée l'indigne ; mais on <?st effrayé cependant de la responsabilité qu'il assume dnns un pays où existe rigoureusement le service mililaire obligatoire. Refuser à tout prix de persister dans une condition honteuse et sacrilège; le martyre plutôt ! voilà ce qu'il veut. Le voudrait-il encore, s'il ^^yait officiers et soldats interpréter ses leçons à la l(HLre en refusant de tourner leurs armes, non plus cnntre des ouvriers de fabrique ou des paysans, mais ^.'tmtre un ennemi extérieur? Je refuse de le croire, cai- Tolstoï se rappelle avoir été soldat. Des lettres de f lliîne publiées par M. Urbain Gohieret racontant des alrocités censées commises par l'armée russe le trouvent incrédule.
K Non, non, me disait-il, je sais le mal que peut (bire le soldat et les crimes devant lesquels il s'arrête. Non, ce ne peut être vrai, surtout quand il s'agit de lîiassacres d'enfants. »
11 serait incapable, mérite plus rare qu'on ne pense, *l admettre légèrement une calomnie, fût-ce pom* soûle nir les idées qui lui sont chères, et il n'a d'amertume contre qui que ce soit, se bornant à haïr ce qui lui jxiraît mal, avec une sereine indulgence pour tous les lii>mmes.
AUTOUR DE TOLSTOÏ jyi
J'exprime, sans beaucoup de confiance, hélas, le \œu que les efforts des sociétés de paix et la protestation universelle dont l'empereur de Russie a pris l'initiative, puissent à la fin supprimer le fléau de la guerre, et nous passons à des sujets moins brûlants.
Tolstoï s'est occupé autrefois d'enseignement; au lendemain de sa conversion, il a dirigé une école en s'appuyant également sur l'Évangile et sur VÉmile, Cette école a laissé des souvenirs extraordinaires ; on m'a dit, par exemple, que les élèves y faisaient tout ce qu'ils voulaient, sans contrainte aucune. Un jour, pendant la classe, un carillon de clochettes retentit sur la route. Vite, voilà les enfants qui décampent par la porte, par la fenêtre. Il n'en resta qu'un, et l'air triste de celui-là poussa Tolstoï à lui dire : « Va-t'en avec les autres I »
Bien entendu, je n'ose lui demander si l'anecdote est authentique, mais, profitant d'une question qu'il me pose sur l'instruction publique en France, je cherche à connaître son opinion en matière de pédagogie. Voici sa réponse :
« Certainement l'ordre est nécessaire, il faut de la méthode, mais je recommanderais surtout la liberté. Ne contraindre les enfants à aucune étude. Qu'ils sachent que tel cours a lieu exactement à telle heure et qu'ils y aillent si bon leur semble. S'ils n'y vont pas, c'est que les aptitudes voulues leur manquent ou bien que le professeur ne sait pas rendre sa leçon intéressante. ))
Me voilà fixée. Ces conseils sont d'ailleurs suivis par beaucoup de Tolstoïstes, à qui leurs enfants reprochent
quelquefois, un peu tard, de n'avoir pas su leur imposer une règle. Je crois bien que Tolstoï les donnerait volontiers à tous les gouvernants, en comptant, comme son maître Rousseau, sur la bonté fondamentale de la nature humaine livrée à elle-même pour qu'il n'y ait pas d'excès dans la jouissance de la liberté. Mais on comprend que ni le tsar, ni le Saint-Synode ne puissent le suivre jusque-là.
« Et, demande Tolstoï, est-il vrai que l'éducation publique, chez vous, soit devenue agnostique (sic), qu'un certain catéchisme laïque enseigne à la jeunesse que Dieu n'existe pas ? De l'athéisme, il ne peut sortir que le plus grand mal. »
L'école sans Dieu lui paraît en effet, monstrueuse, il veut la foi, la foi en Dieu, et l'enseignement du précepte : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît. » Mais c'est assez d'aimer son prochain; il y a folie à surcharger de dogmes l'esprit des enfants. 11 lui semble impossible qu'un pauvre petit à qui l'on a embrouillé les idées, en lui parlant d'un seul Dieu en trois personnes, puisse jamais raisonner juste.
Lui, qui a si souvent exalté la tolérance, ne s'expUque pas cependant que des gens intelligents puissent rester catholiques.
« Comment croire, me demande-t-il après que je lui ai humblement avoué que je l'étais, comment croire, si Ton a quelque bon sens, à la Résurrection, à l'Ascension corporelle ? »
J'ai envie de répondre :
« Comment croire qu'une conception de la vie future qui promet simplement à tous de retourner après
la mort au delà des formes de Tespace et du temps, là où nous étions avant de naître, puisse consoler et diriger vers le bien la masse des chrétiens ? »
Il est ardent chrétien, je le sais, par l'amour de l'Évangile. Jésus-Christ n'eût-il jamais existé, que l'Évangile, de quelque part qu'il vînt, lui suffirait comme guide à travers la vie. Mais le guide suffirait-il à ces millions de pauvres paysans naïvement absorbés dans leur dévotion aux images ? Je me permets d'en douter.
L'homme qui prescrit la piété, en écartant la nécessité de toute Église représentée par des intermédiaires dont la prétendue mission serait d'instruire et de diriger les âmes, est bien le même qui réprouve le mariage consacré par des lois civiles et religieuses, mais qui cependant le veut indissoluble. L'anarchie idéaliste si particulière aux Russes se reflète en lui.
L'attitude de la comtesse Tolstoï, quand son mari parle de religion, est très curieuse à observer. Nous savons avec quel courage elle a, dans une admirable lettre adressée au procureur du Saint-Synode, protesté contre la sentence d'excommunication. Tolstoï luimême n'eût rien écrit de plus beau que cette phrase : « Y eût-il erreur, les vrais renégats ne sont pas ceux qui s'égarent à la recherche de la vérité, mais ceux qui, placés à la tête de l'Église, agissent comme des bourreaux spirituels. » A mes félicitations, elle répond avec beaucoup de simplicité : « Je n'aurais pu dire autrement. »
Toutefois elle reste attachée à l'Église orthodoxe, elle veut que les actes les plus solennels de la vie, la naissance, le mariage et la mort, aient une consécra-
tion. Tout en reconnaissant que la loi de charité est la plus haute de toutes, elle garde le respect des formes extérieures du culte, à ce point que, secrétaire de son mari, elle refusa de copier dans le manuscrit de Résurrection un passage sur la messe qu'elle désapprouvait.
« Il est bon, nous dit-elle en racontant ce fait, que les hommes de génie aient auprès d'eux des gens de bon sens qui les contrarient quelquefois. »
Elle parle ainsi devant Tolstoï, et Tolstoï ne répond rien. Évidemment, il a l'habitude de ces critiques en familles et il sait les endurer, si vive que soit la sensibilité que trahit parfois son expressive physionomie. Du reste, un peu partout on le redresse et on le corrige. Lorsque je lui demande si la belle traduction de Résurrection par M. de Wyzewa et celle des Souvenirs de jeunesse par Arvède Barine ne l'ont pas consolé d'avoir été souvent trop mal traduit, il convient que c'est une assez cruelle épreuve, en effet, pour l'amour propre d'un auteur, qu'une mauvaise traduction ; mais il redoute davantage d'être mutilé par ses traducteurs, chaque pays pratiquant des amputations sur le point qui choque ses croyances et ses préjugés*. Tout cela, du reste, est peu de chose.
L'orgueil dont quelques-uns l'accusent doit être, s'il existe, tout à fait inconscient. Je n'ai constaté chez lui, pour ma part, que le détachement le plus parfait. Jamais il ne lit les articles qui paraissent sur ses livres,
I. M. de Wyzewa a complété par un appendice sa traduction qui en réalité n'avait rien perdu à quelques coupures.
craignant d'y trouver un plaisir de vanité. Comme je fais observer qu'il doit se sentir depuis longtemps supérieur à la louange autant qu'au blâme : « Oh ! non, dit-il avec une sorte de confusion naïve, on ne sait jamais... »
A ceux qui insinuent que sa vie et son enseignement ne sont pas toujours d'accord, il répond invariablement :
« Cela ne prouve pas que mes principes soient mauvais, mais que jq suis faible. »
Et à cette faiblesse, qui lui a été souvent reprochée, nous donnerons après une heure d'entretien le nom qui lui convient, la bonté, une bonté qui redoute d'infliger aux autres la moindre soufirance.
n est parfaitement possible que Tolstoï permette à un grand laquais envoyé par la comtesse Tolstoï de le suivre, une pelisse de zibeline sur le bras, tandis qu'il se promène en habit de paysan : il est non moins possible qu'il laisse des disciples indiscrets se servir de son nom d'une façon trop bruyante. La non-résistance est au premier rang des vertus qu'il pratique. Je l'ai vu, à table, manger et boire tout ce que lui ofirait sa femme avec la docilité d'un enfant, si fidèle qu'il eût été jusqu'à sa maladie au régime végétarien. Il s'excuse en disant : « Les médecins l'exigent ; pour le moment, je suis à leur merci. »
Et il expédie son repas avec une visible distraction, comme une corvée dont il a hâte de se débarrasser. Très certainement il préférerait pouvoir suivre une ligne de conduite déterminée, ne pas se donner de démentis à lui-même. Les gens, les circonstances ne le lui per-
mettent pas, et il doit le regretter à cause du scandale possible, mais, après tout, une seule chose importe : demeurer dans l'état spirituel qui exclut toute espèce de dureté, d'emportement, de violence. Sa résignation devant les souffrances physiques est touchante. Jamais il ne se plaint, bien qu'il porte en lui deux ou trois maladies incurables. A son gré, la sérénité, l'acceptation silencieuse, sont un signe de foi. » Je me réjouis d'avoir appris à ne pas m'attrister. L'homme qui croit en Dieu doit se réjouir de tout ce qui lui arrive... Être mécontent, attristé de quelque chose, c'est ne pas croire en Dieu^ » Sa faiblesse est donc une faiblesse héroïque. N'importe, il la confesse humblement. Il signa: « Votre faible frère, » sa belle lettre aux Doukhobors du Caucase, ces sectaires qui s'intitulent lutteurs par V esprit, et qui, persécutés pour agir contrairement à leur conscience en portant les armes, ont émigré au Canada. Tolstoï leur a consacré les droits d'auteur de Résurrection.
A propos de ce livre, je lui soumets un point qui a été souvent discuté entre mes amis russes et moi. A qui s'applique le mot Résurrection ? A cette nouvelle Madeleine qu'on appelle la Maslova ou à celui qui l'a jadis perdue sans aucun risque pour lui-même ? La résurrection de Nekludov, représentant de la tiédeur dans le bien comme dans le mal, victime d'une certaine inertie d'âme qui exclut le remords et la réparation, me semble à beaucoup près la phis difficile et la plus intéressante. J'ai toujours compris que le ressuscité devait être, dans