‹ Promenades en RussieChapitre 11 sur 16 · I. Lettres traduites par Bienstock. Paris · texte numérisé non relu

I. Lettres traduites par Bienstock. Paris

Fesprit de l'auteur, Nekludov. Et il paraît que je ne me suis pas trompée.

« Mais, dit une des personnes présentes, où est-elle donc, cette conversion, cette résurrection, en ce qui le concerne ? Quels gages en donne-t-il ? Nous le voyons garder son bien et son rang social. Il est tout près de se prévaloir de son sacrifice à l'égard d'une femme devenue déjà moralement supérieure à lui, et, à la veille de ce sacrifice, il regrette un bonheur bourgeois ; le monde avec ses vanités menace toujours de le ressaisir.

— C'est vrai, dit Tolstoï, aussi son histoire n'estelle pas achevée. J'ai l'intention de la reprendre un jour, mais j'ai tant à écrire auparavant... »

Et, avec un sourire :

« De quoi remplir une quarantaine d'années I »

On sait qu'il prépare son Journal^ qu'il écrit sur la liberté de conscience. Je n'ose lui dire qu'il ferait mieux de se remettre tout de suite à un beau roman, et combien je souhaiterais qu'il n'eût jamais donné que la forme de roman aux pensées qui ont pris depuis forme d'oracles ! Mais n'est-ce pas une chose pathétique que ces grands projets d'efibrt chez un vieillard dont tant de fois le décès fut annoncé comme imminent .^ Sans relâche il travaille, consacrant invariablement à écrire la longue matinée tout entière. Il n'a consenti à s'exiler en Crimée qu'à la condition qu'on ne lui défendrait pas cela.

Une faculté jeune et charmante de jouir de tout lui reste à travers la vieillesse et les infirmités. Il nous entraîne sur la terrasse pour assister au spectacle d'un beau clair de lune. Le parfum des fleurs monte vers nous

dans le silence. Il s'écrie: « Ces nuits de Crimée,... n'est-ce pas beau?... »

Et il se réjouit des intermittences de son mal, qui lui permettent parfois de faire des courses très longues dans la campagne. Tolstoï n'ajoute pas qu'après ces retours î^oiidains d'énergie, il lui arrive de tomber dans une mortelle faiblesse et de sentir l'approche de la fin, qui d nilteurs ne lui inspire aucune crainte, car depuis longtemps il est arrivé à la communion intime, libre ei directe avec Dieu, qu'il n'est au pouvoir de personne de lui ôter ; depuis longtemps il se repose dans celte nt^^^alion de la vie qui, pessimisme pour les autres, n'est pour lui que le repos de celui qui croit avoir trouvé la vérité.

Nous sommes rentrés dans le grand salon, et, assis ad tour de la table, à la clarté des lampes, nous regardons de très jolies photographies faites aux environs jmr ia comtesse Tolstoï.

On parle du portrait de Réplne.

1 1 a été acheté par l'État pour le Musée Alexandre III, nKits, en ce moment où le clergé défend aux fidèles de li ser leurs yeux sur la pernicieuse image de l'excommunié, il n'est pas probable que de longtemps celle-ci pienne place dans une galerie publique.

Je remarque avec quelle fidélité le peintre a saisi TuLlLtude habituelle de Tolstoï, cette manière de passer k pltd dans sa ceinture de cuir ses mains un peu déformics par de rudes travaux. Quand il est question des pkds nus, Tolstoï nous interrompt pour s'excuser:

u J'allais me baigner, dit-il, Répine, qui demeurait i^Ujiiiî chez moi, m'a dit : « Restez ainsi. »

Et je songe avec un vrai repentir que bien des gens, parmi lesquels je fiis, croient voir, dans cette fantaisie d'artiste, une pose voulue du modèle, le désir de faire croire qu'il est moujik à ce point.

11 en est de même de toutes les autres prétendues poses de Tolsloï. L'horreur des conventions, de l'hypocrisie, la volonté de protester contre la routine du mal et en même temps une soumission pleine d'indifférence aux exigences d'autrui, quand le fond même de ses convictions n'est pas en jeu, voilà son véritable état d'âme. Je lui fais, à part moi, amende honorable.

Cependant on nous montre les portraits des nombreux enfants, car je crois qu'il en eut dix, — cet ascète est un patriarche, — avant tout celui du plus aimé, du dernier, venu longtemps après les autres, adoré de tous et enlevé si jeune, l'enfant, merveilleusement doué, de la vieillesse de Tolstoï, le petit Jean.

La comtesse parie de lui avec une sorte de passion maternelle. Quelqu'un, raconte-t-elle, a dit une fois : « Qu'y a-t-il de plus intéressant, de plus extraordinaire à Yasnaïa Polnaïa ? — Tolstoï, sans doute ? — Non, le petit Jean. On était venu pour Tolstoï, on reste pour le petit Jean. »

Et Tolstoï se laisse de bonne grâce éclipser par son enfant disparu. Il écoute sa femme, qui parle beaucoup et agréablement. Elle nous avoue que, pour elle, c'est ici un isolement relatif, habituée comme elle l'est à recevoir tant de monde. Et elle nous nomme ses hôtes les plus intéressants, M. Déroulède entre autres, qui est venu à Yasnaïa Polnaïa et qui a dit : « Personne dans

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cette maison ne pense comme moi, et cependant je m'y plais, je m'y plais infiniment. »

Dans la soirée, une lettre lui arrive, qu'elle lit en partie tout haut ; c'est une lettre de pope la conjurant de faire en sorte que son mari se convertisse avant de mourir.

« Celle-ci encore, dit-elle, est bien intentionnée, mais nous sommes accablés d'admonestations du clergé. Dans les églises du voisinage, certains popes prêchent contre mon mari. L'archevêque de Simféropol l'a traité d'Antéchrist du haut de la chaire. »

Comment une Église chrétienne peut-elle s'acharner ainsi contre un grand spiritualiste, soumis en ses œuvres au joug de Jésus-Christ, contre l'homme inspiré qui a dit : « L'essence de la vie religieuse d'aujourd'hui est le sentiment pour chaque homme d'être enfant de Dieu et frère de tous ses semblables ? »

On a peine à concevoir une pareille injustice, qui est en outre, qui est surtout une grande maladresse.

Tolstoï ne se plaint d'aucune persécution. Depuis longtemps il demandait que les simples lecteurs et propagateurs de ses ouvrages ne fussent point punis, que le châtiment, si l'on en exerçait un, retombât sur lui seul. Et, en écrivant sa fameuse lettre après les manifestations de Kazan, il ne s'est pas exposé en aveugle à une disgrâce.

« On assure cependant, nous dit-il, que ma lettre avait ému l'Empereur ; mais, autour de lui, tout le monde répétait sans doute : — Tolstoï est un romancier, ces questions de politique lui sont étrangères. — Et il s'est rangé à l'avis général. »

Tolstoï ne croit à aucun mauvais sentiment de la

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part de qui que ce soit envers l'Empereur. Ce qui paraît en Russie animosité contre le gouvernement n'est, comme il l'a écrit, que la résistance à un obstacle C[ui prive des milliers d'hommes du plus grand de tous les biens : la liberté et les lumières. Il ne s'agirait que de reconnaître la cause du mécontentement (peut-être le tsar la reconnaît-il) et d'y remédier (cela devient plus diflBcile).

Confondre Tolstoï avec les violents, après l'avoir placé parmi les athées, serait une noire injustice de plus. Depuis trente ans, il ne cesse de répéter : « Toute violence est un péché, et la violence de ceux qui luttent contre la violence est de la folie. » Cependant, bien peu de temps après la visite que je lui fis à Gaspra, son nom se trouva inscrit sur l'étendard de la révolte. La petite ville de Poltava, que j'avais connue si tranquille, profita d'une représentation de la Puissance des Ténèbres pour crier : « Vive Tolstoï ! Vive la liberté 1 » d'une façon qui la mit aussitôt à la merci d'une autre terrible puissance occulte, celle des gendarmes politiques. Perquisitions, arrestations s'ensuivirent, tandis que grondait d'un bout à l'autre de l'empire le bruit d'une alliance agressive entre prolétaires et intellectuels. Dans cpielle angoisse la responsabilité morale de ces troubles, qui, en peu de temps, ont gagné les campagnes, dutelle jeter l'apôtre de la réconciliation et de la paix à tout prix ! Responsabilité qu'il n'avait pas acceptée et qu'il n'aurait jamais eue sans le rôle de victime dont l'Église l'a imprudemment revêtu, tournant ainsi vers lui le flot hésitant des sympathies, le désignant à une popularité plus générale.

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Sans doute il espérait mourir avant la lutte fratricide entre soldats et paysans prophétisée dans sa lettre au tsar ; mais la mort ne veut pas de lui ; le grand chêne foudroyé reste debout. Deux fois, au cours du dernier hiver, on a cru le voir tomber ; il résiste encore, le front haut ; il est encore là pour assister aux conflits qui lui déchirent le cœur, tout en répétant sans relâche : De la liberté ! Des lumières !

Certes, Tolstoï ne saurait prendre aucune part dans Torganisation du progrès qu'il réclame. Illogique, parîidoxal, aveugle à tout ce qui n'est pas son idée fixe d'altruisme, il ne sera jamais de ceux à qui les individus ni les peuples peuvent s'en remettre pour la conduite de la vie pratique, en tenant compte de l'inévitable imperfection humaine. C'est sa grandeur d'ignorer les concessions, de repousser les compromis, de ne vouloir que la vérité à tout prix, l'amour à tout risque, l'accomplissement immédiat de l'œuvre, quelle qu'elle soit, qui représente le bien à faire, sans mesurer ni les obstacles, ni les devoirs contraires, ni les moyens dont on peut disposer. Que la ruine de la société présetile soit, s'il le faut, le prix de sa purification et de eun renouvellement ! Les premiers chrétiens parlaient de même. Il est le prophète intrépide, il est le grand puetCj il est l'infatigable « semeur d'idées, » bon grain et foi le avoine mêlés au gré d'un génie trop libre et trop abondant pour choisir. Le vent emportera ce qui ne doit pas durer, mais il restera en terre un trésor, le trésor de l'exemple, d'abord. Tolstoï, après une jeunesse passée dans l'ardente poursuite du faux bonheur, a mis la même passion à rechercher le bien des autres;

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il s'est oublié lui-même en aimant tous les misérables, il a conjuré chacun d'eux de « créer Dieu en soi, » par la sainteté de la vie, la simplicité d'esprit, le dépouillement volontaire qui procure la plus haute richesse, fut-ce dans la dernière pauvreté.

Cette évangélique leçon ne sera pas perdue pour les siècles à venir. J'ai honte aujourd'hui de m'être arrêtée, avant de le connaître, aux petits côtés de sa carrière et de son enseignement. 11 faut s'en prendre, non à Tolstoï, mais aux tolstoïstes qui l'assiègent de leurs scrupules, qui interprètent ou dénaturent ses conseils, qui lui demandent une direction de détail qu'il est incapable de donner. Tous les réformateurs, tous les maîtres de la pensée, ont été plus ou moins compromis par leurs disciples. Tolstoï a d'ailleurs bien raison de dire qu'il n'a pas de doctrine. 11 n'est ni savant, ni philosophe ; son génie est l'âme même de la Russie, une grande âme confuse, incohérente, éperdûment généreuse, chez qui la soif de l'immolation volontaire est une passion et dans le mysticisme de laquelle passe comme un souffle du Nirvana bouddhique ; le rayon divin destiné à triompher y lutte encore contre le chaos, ce chaos grandiose et redoutable des mondes commençants. Mais Tolstoï est surtout l'incarnation même de la pitié appuyée sur un impérieux besoin de justice. Tel du moins il m'apparut durant cette halte sous une tente, à son gré trop somptueuse, dressée pour lui au bord du chemin. Chaque jour prêt à repartir, pour regagner peut-être son foyer avec des forces nouvelles, plus probablement pour aborder au pays d'où l'on ne revient pas et où il trouvera enfin la vérité absolue ; l'une et

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Tautre hypothèse étant d'ailleurs acceptées par lui avec une indifférence sereine, sans arrêt de son labeur quotidien.

Il fixe notre prochain rendez-vous à Yasnaïa Polnaïa, il prononce une dernière parole de chaude sympathie pour la France, et, en m'éloignant, j'emporte ce qu'il a laissé d'inestimable à tous ceux qui se sont approchés de lui, à ceux-là même de ses disciples qui l'ont abandonné ensuite, une parcelle féconde d'énergie morale, le désir de réformer un état social dont le Christ n'eût pas voulu, par le seul moyen possible, en se réformant soi-même. Tolstoï a traduit ce désir en actes ; il n'est pas à craindre qu'il ait beaucoup d'imitateurs.

Quand je me souviens de lui, je le vois, par une belle nuit bleue pleine d'étoiles, debout sur la terrasse qui domine la mer où vogue, bercé par les flots, un divin clair de lune ; pensif, les deux mains passées à plat dans sa ceinture, sa tête rude et puissante, dont la physionomie indique mieux que des paroles le triomphe définitif du dieu sur la bête, inclinée sur sa large poitrine. Avec une sublime inconséquence, il réclame, pour les opprimés, pour les humbles, pour les ignorants, il réclame pour ceux-là, les seuls auxquels se révèle vraiment selon lui le Père de toute intelligence, la Liberté et les Lumières, dont la possession, telle qu'elle peut exister en ce monde, aurait vite fait de les éloigner de son idéal, en les rendant sur tous les points, orgueil compris, semblables aux autres hommes. Il rêve du royaume de Dieu établi sur la terre avec une espérance décroissante peut-être à mesure qu'un autre rêve lui vient plus distinct, celui d'une nouvelle base de la vie. .

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Cette base, c'est le service de Dieu, c'est l'accomplissement de sa volonté envers son essence qui est en chacun de nous, c'est l'aspiration vers une vie meilleure et supérieure, s'élevant toujours, affranchie de ses chaînes.

« Aspiration, dit Tolstoï, qui m'empoigne de plus en plus ; je sens qu'elle s'emparera de moi tout entier ^.. »

Ne semble-t-il pas que toutes les erreurs et toutes les chimères de détail s'abîment et s'effacent dans ce dernier acte de foi, comme des taches que Toeil ne discerne plus dans le resplendissant éclat du soleil ?

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