‹ Promenades en RussieChapitre 9 sur 16 · I. Scènes du siège de Sébastopol, par Tolstoï · texte numérisé non relu

I. Scènes du siège de Sébastopol, par Tolstoï

des débris de colonnes et de statues, derniers vestiges d'une citadelle et d'un temple. Du sol, labouré par des fouilles, ont été extraits les beaux fragments architectoniques qui rejoignirent, à l'Ermitage de Pétersbourg, les antiquités du Bosphore cimmérien. Pourtant, un petit musée local garde encore des inscriptions, des verreries, des terres cuites en assez grand nombre. Sur le peu qui reste de l'église où fut célébré le baptême de saint Vladimir, grand prince de Kiev, a été construite, il y a tout au plus trente ans, une luxueuse cathédrale. Un moine chevelu du monastère voisin nous en fait les honneurs avec empressement. L'espace d'une demiheure, nous échappons dans ce saint lieu à la vision des champs de bataille, qui ensuite reprend de plus belle. Le Grand-Redan, le Mamelon- Vert, la Tour Malakoff... Comme ces noms francisés sont familiers et nous émeuvent ! A la sueur de notre front, sous un soleil implacable, nous montons jusqu'à la croix de marbre dressée sur les ossements de nos soldats, au milieu des cyprès, dont le vieux gardien, qui, lors du siège, était une jeune recrue, me permet de cueillir une branche.

U parle, comme le fit Tolstoï lui-même, de la bonne camaraderie qui, à chaque armistice, se manifestait entre Russes et Français. Le fait de pouvoir dire : « J'y étais » prête un grand intérêt aux moindres récits. Avec une sorte de dévotion, le soldat médaillé de Sébastopol nous promène à travers les casemates qui furent si longtemps le gîte de ceux dont des plaques de marbre, là dehors, rappellent la mort glorieuse, les amiraux Nakhimov et Istomène ; Komilov, lui, a, plus

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haut, un monument de bronze ; ses dernières paroles ] âont gravées : « Seigneur, bénis la Russie et le tsar sauve la flotte et Sébastopol 1 » Et, à côté de sa grand( figure expirante, se tient l'humble figure du quartier maître Kochka, qui passe avec lui à la postérité. L statue de Lazarev est placée au pied de la colline, mai elle ne ressort plus sur des ruines comme au temp où la vit M. de Vogtié. Les casernes de la marine son reconstruites.

Des flots de sang répandus, des trésors d'énergie e de dévouement dépensés en pure perte, 260 000 chaudei et généreuses existences sacrifiées, onze mois de souf France pour les assiégeants comme pour les assiégés Tanéantissement d'une flotte, la destruction d'une ville la fin tragique d'un empereur qui ne put survivre à s; défaite, tout cela pour que nos historiens prononcen sur cette guerre de Crimée le triste jugement qui sembh définitif : elle ne servit qu'à faire triompher une poli tique aussi contraire aux intérêts de la France qu'ell< pouvait l'être à ceux de la Russie...

Telles sont mes pensées, tandis que trois bons che vaux nous emportent derrière la ville, sur le chemii que suivit l'armée française pour aborder Sébastopol puis à travers des vallées profondes qui semblent frap pées de stérilité depuis l'outrage de l'invasion, rappe lée par une pyramide commémoralive.

' « Autrefois, nous dit notre cocher d'un air sombre, en montrant les collines calcaires où ne poussent que des buissons rabougris, nous avions des bois. Ils soni détruits partout où l'ennemi a passé et les propriétés ont été abandonnées par leurs maîtres, qui laissen

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out en friche, comme vous voyez. Il n'y a plus ici que les morts... »

Et, d'un geste large de son fouet, il embrasse trois imetières, car nous sommes en effet par excellence iir la voie des tombeaux. Là-bas, où campèrent nos oldats, sur le plateau de Chersonèse, le cimetière franais ne renferme pas moins de dix généraux ensevelis u milieu de tant de braves dont les noms ne sont pas ous inscrits sur le marbre. Le cimetière anglais se déiche à son tour stir la grande silhouette apparue pour 1 première fois du Tchatyr-Dagh, le Mont de la Tente, î sommet principal de la haute chaîne qui court d'ici iisqu'à Kertch, séparant le bassin de la Mer-Noire de elui de la mer d'Azov. Le monument italien s'élève sur emplacement de la principale batterie piémontaise au ommet d'une montagne de craie. C'est l'œuvre d'un rchitecte italien, et des ouvriers, italiens aussi, vinrent 3 tailler dans le marbre gris de Crimée. Puis, en 1882, îs vétérans de la guerre d'Italie, conduits par le comte ligra, y transportèrent les ossements des officiers tués ous Sébastopol. Dans le caveau de la chapelle funéaire dorment les généraux La Marmora, Arnoaldi, jansovecchio. Mais combien plus lugubre que ces hamps de repos, consacrés par le pieux souvenir de la atrie absente, est cet autre cimetière sans croix et sans hapelle, la gorge sinistre où eut lieu ce qu'on appelle a France la bataille de Traktir ! A notre gauche, tout rès des hauteurs d'Inkermann, elle se creuse, mystéîeusement triste, sur le passage d'une petite rivière 'où s'exhalent ce matin, pompées par le soleil, de maîcageuses vapeurs. On dirait de la fumée tournoyante

au-dessus de la mince et sinueuse ligne de verdure qui tranche sur la blancheur grisâtre du paysage. Les I (entes de ces contreforts portaient autrefois nos batteries, les casquettes blanches des Russes dépassaient ces buissons épineux, notre artillerie descendait ces mamelons au galop. Les Russes étaient trois contre im, ilen resta quinze mille dans la poussière. Deux combats mirent en deuil les lieux sinistres que nous parcourons; Tun entre la journée de l'Aima et celle d'Inkermann, sur la Rivière-Noire, qui prend sa source dans la gorge de Tchorgoune ; l'autre sur les hauteurs de Fediou^ kine, en août i855. Et le poète a eu beau dire :

... C'est un engrais que le meurtre et la guerre.

il ne semble pas qu'ici le sang ait jamais pu triompher des résistances du sol aride à jamais.

Oppressées par ces souvenirs, nous gardons le silence n vec une sorte d'horreur respectueuse, nous qui, réunies rote h côte dans un voyage d'agrément, représentons, il près tantôt un demi-siècle, les deux ennemis réconciliés. Et notre cocher, lui aussi, est devenu taciturne, de Uès expansif qu'il était jusque-Jà, comme le sont volontiers les Russes de la Grande-Russie. Celui-ci est, il nous l'a dit tout de suite, un paysan des environs de Koursk, grand gaillard sanguin à large barbe blonde. 1 )éjà, tout en expliquant le théâtre de la guerre, il avait jeté sur moi le regard aigu, sans bienveillance aucune, (le ses petits yeux d'un bleu étincelant. Au moment où nous dépassons le champ de bataille de Balaklava, si funeste aux Anglais, il se tourne sur son siège et reprend lii conversation en vantant le mérite des chevaux qu^il

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conduit et qui lui appartiennent. C'est tout ce qui lui reste au monde, puisqu'il est veuf, que ses enfants sont morts. Et de son village natal il est bien loin... Tout cela entrecoupé de gros soupirs. Mais parler ainsi de ses propres affaires est un moyen connu pour obtenir en retour des confidences.

D'où venons-nous?

Il le demande avec la familière curiosité d'usage.

Mon amie lui répond de manière à le satisfaire.

« Mais elle? »

C'est moi qu'il désigne maintenant du bout de son fouet.

« Elle vient de Paris, elle est Française.

— Française? »

Et avec une impétuosité singulière :

« Alors, pourquoi êtes-vous ensemble ? »

Je lui fais demander si, par hasard, il n'approuve pas l'alliance, en ajoutant que ce serait pour moi un réel chagrin.

Et il sourit de toutes ses dents blanches sans dire pourtant ni oui ni non. Peut-être a-t-il des proches dans les « sépultures des frères », à beaucoup près les plus nombreuses.

Un tournant du chemin découvre soudain à nos yeux la mer dans l'écartement des montagnes. Nous nous arrêtons devant la presqu'île si pittoresque de Balaklava.

Entre deux rochers, dont l'un supporte deux belles tours du temps des Génois, une passe étroite sépare de la pleine mer une petite mer intérieure, au bord de laquelle se presse le village. Homère l'a bien décrite

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par !a bouche d'Ulysse, sous le nom de baie des Les- Irvgons.

(c L'entrée n'est pas facile, la nature l'a environnée de rochers très hauts et des deux côtés le rivage s'avance, il fait deux pointes qui ne laissent au milieu qu'un passai ge fort étroit. Jamais ni grandes ni petites vagues ne ïîe sont soulevées dans cette enceinte ; il y règne une douce sérénité. »

Et il n'a pas tort, si peu vraisemblable que cela paraiiîse aujourd'hui, de parler du bois envoyé des montagnes voisines, car celles-ci se couvrent d'une sorte de brousse épaisse, les chênes coupés au temps de la guerre ayant repoussé tant bien que mal. Ce paysage de chaux et de craie verdoie, à mesure que l'on approche de Tchatel-Kaïa, le premier relais de poste. Près de Soukhartchi, l'argile est utilisée dans une vaste tuilerie ; c'est le seul signe d'industrie que nous ayons encore rencontré.

Nos chevaux s'arrêtent pour boire dans l'auge de pierns d'une fontaine et aussitôt le pays tatare se révèle ; trois ou quatre petites filles en pantalon rouge serré à la cheville, les nattes pendantes d'un noir de jais, leurs yeiiï de velours si doux allongés par de longs cils, \'iuv languissant et affamé, entourent notre voiture. I/ii ne d'elles porte le fez, l'autre un mouchoir de rniileur vive appuyé à la ligne sombre des sourcils et noué derrière la tête, les bouts flottants. Nous leur firmnons quelques copecks, mais elles préféreraient du pain et montrent de leur petit doigt maigre nos provisions, dont nous sommes avares, car il faut ménager Il s, vivres dans ce voyage où nous ne comptons pas

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nous rendre esclaves des auberges et des haltes déterminées par Tusage.

Ces pauvres petites Tatares incarnent en leur personne toute la misère de leur race, chassée peu à peu par la civilisation russe d'un pays qui lui appartint à partir du xni® siècle jusqu'à la fin du xviii®. Vassaux de la Russie et de la Porte alternativement, les Tatares jouissaient néanmoins de la terre sans que nul vînt troubler leurs paisibles travaux d'agriculteurs. Mais, dès le règne de Nicolas P"", la Crimée fut à la mode. Des palais princiers s'élevèrent le long du littoral; les grands ducs et les grands seigneurs achetèrent aux mourzys, tout récalcitrants qu'ils pussent être, leurs champs, leurs vergers, leurs villages. Les habitants dépossédés n'eurent que la ressource d'émigrer en Turquie ou de mettre au service des Russes leur habileté à cultiver la vigne et le tabac. H y a aussi parmi eux beaucoup de messagers, de colporteurs ; nous en avons rencontré déjà, marchant courbés sous de lourds paquets dans l'épaisse poussière blanche.

Mais voilà qu'un peu d'ombre leur est accordée ainsi qu'à nos chevaux. La nature du terrain a changé au point précis où commence l'une des plus belles routes de poste qui existent au monde, celle qui, par les soins du prince Woronzov, a rendu accessible le littoral de la Crimée. Ses méandres, très étroits d'abord, suivent un ruisseau que surplombent des roches jurassiques, piédestal d'une forêt de pins sylvestres et de chênes sous lesquels s'enchevêtrent les ronces, les raisins sauvages, les cornouillers, aux couleurs diverses où domine une note rouge. Les houppes et les lianes des cléma-

liles géantes s'enlacent aux sureaux, aux trembles, aux irènes, aux érables, aux peupliers noirs. C'est le vestibule du monde nouveau qui nous attend sur l'autre versant.

La vallée s'élargit en une plaine fertile où les vil- Irtj^xs russo-tatares, éparpillés çà et là, s'entourent de lïcUes cultures et de pâturages baignés par les sources iifimbreuses, qui, réunies, forment cette Tchomaïa sur les rives de laquelle la guerre fit tant de victimes. Dieu merci, elle est rendue à la paix pastorale. Devant nous cependant roule une voiture de poste dans laquelle se prélasse un couple de belliqueuse apparence : ofiBt ier russe en uniforme et Tcherkesse en superbe cosinme; haut bonnet de fourrure blanche, riche caftan ili' drap olive entr'ouvert sur une ceinture d'argent niellé d'émail noir, la poitrine chamarrée de plusieurs rangs cle cartouches, un compatriote de Schamyl peut-être ou plutôt, à en juger par son type, un Russe en costume de fantaisie. Nous croisons aussi deux demoiselles tatares dans la charrette couverte, allongée comme une auge ou comme un cercueil, que l'on appelle aria. Ci. lie -ci est peinte en vert à ramages rouges. D'un gf^sle bien oriental, les jolies filles ramènent coquetteluent sur le bas de leurs visages le grand mouchoir d'un jaune vif qui les coiffe, tandis que les yeux noirs Lonlinuent à rire au-dessus de ce voile improvisé. Le soleil passe à travers la soie légère et prête aux bruns Y r sages une auréole d'or.

Des douze villages de la vallée, Baïdar est le plus important. Ses maisons se dispersent, assez écartées les unes des autres, sur un vaste espace; les étrangers

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s'arrêtent quelquefois dans son auberge un peu rustique. Il y a, outre l'auberge, un hôpital très riant,' tout en vigne vierge, quelques villas et une belle école du zemstvo autour de laquelle rôdent des enfants, garçons et filles, coiffés de fez ou de calottes en velours décorées de sequins. La plus belle propriété particulière des deux vallées, — car deux vallées successives donnent l'une dans l'autre, — est celle du général Martinoseff ; elle n'a pas moins de 1 1 ooo hectares. Ici, Catherine la Grande planta sa tente au cours du voyage triomphal avec l'empereur d'Autriche et Potemkine. Les Tatares étaient alors plus nombreux, plus sauvages qu'aujourd'hui, et il y avait quelque gloire pour la souveraine à les voir accourir subjugués.

Au relais, nous nous servons à nous-mêmes le déjeuner que nous avons sagement apporté, car le gîte est médiocre et envahi par une foule de voyageurs qui ne réussissent pas à se faire écouter d'une aubergiste apathique.

Mon amie ayant déclaré qu'on est mieux reçu dans le moindre bouchon de France, une dame présente, qui cependant n'a pas plus que les autres un morceau à se mettre sous la dent, prend la parole avec feu : « C'est donc ainsi que certains Russes dénigrent impitoyablement leur patrie, n'accordant de mérite qu'à ce qui vient de l'étranger 1 La société, les hôtels, les magasins, les toilettes. . . On méprise, on calomnie tout ce qui est de chez soi, et pourtant... » Elle s'irrite et elle gronde en français, ce qui rend sa colère tout à fait comique. Les personnes présentes ne peuvent s'empêcher de rire. Rien de plus gai du reste que Taspect

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de ce balcon rempli de voyageurs attablés devant des assiettes vides, acclamant le peu de victuailles qui leur arrivent à de longs intervalles, tandis que les chevaux, plus heureux, mangent l'avoine, que les nombreux chiens de l'endroit happent les os qu'on leur jette et qu'une bande gloutonne de canards se pousse jusque sous nos pieds. Les mieux servis apparemment sont les cochers, qui trouvent moyen de se griser, si bien qu'une malheureuse famille, désespérant d'éveiller son izvochtchik, se trouve réduite à attendre le lendemain dans ce gîte maussade. Notre homme de Koursk, lui, est sobre et ponctuel. Au bout d'une heure, nous le retrouvons à son poste devant la porte de Baïdar.

Le passage de cette porte est le grand moment, la suprême émotion du voyage. Je ne crois pas qu'aucun spectacle au monde m'ait frappée autant que celui-là. Depuis le matin, on voyage dans les terres sans avoir entrevu, sauf une seule fois et l'espace d'un instant, à Balaklava, la mer cachée par les montagnes. Tout à coup se présente, reliant l'un à l'autre deux énormes rochers, une large frise soutenue par des colonnes doriques. Vous vous aventurez sous la voûte qu'elle <iécore, et un tableau inattendu vous frappe aussitôt : la plus magnifique des mannes enchâssée dans les lignes simples et droites de cette architecture grecque. La mer, rien que la mer. Il est impossible de retenir cin cri d'admiration. Et, aussitôt que l'on a passé le seuil enchanté, c'est un pays nouveau, un nouveau climat, l'Orient s'accusant de plus en plus jusqu'à l'extrémité sud de la Crimée.

Après Baïdar, des éboulements formidables de rochers

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se précipitent jusque dans les flots. Cependant un vaste domaine nous donne Tavant-goût des parcs et des jardins qui nous attendent le long de la côte. Son propriétaire a fait bâtir Téglise pittoresque qui, haut perchée à l'entrée de la route, domine cette étroite corniche hardiment suspendue entre l'abîme et la muraille crevassée, portant dans toutes ses fentes des genévriers et sur sa crête une couronne sévère de pins de la Tauride. Dans la saison des pluies, de fougueux torrents bondissent vers la mer ; ils se transforment, l'été, en ravins desséchés.

Nous apercevons de loin, après Foros, la pointe avancée du cap Saritch, qui marque l'extrémité méridionale de la Crimée, mais à peine ai-je le temps de me le faire nommer. Les chevaux, habitués à ce chemin vertigineux, descendent rapidement en larges zigzags. Je sens encore l'ivresse de la course au-dessus du chaos des rochers. Partout ils font saillie au flanc de la montagne ; ils ont enseveli un village entier à l'endroit où l'un d'eux, le rocher de Saint-Hélie, continue à menacer les passants. Sur cette première partie de la route, des drapeaux, plantés à distances irrégulières, indiquent le danger; mais les Tatares n'en ont cure. Ils rebâtissent un peu plus loin leurs pauvres demeures aux toits si plats qu'il nous arrive d'y voir se promener un cheval. Quelquefois le bloc presque détaché surplombe cette espèce de terrasse, ou bien on l'utilise en manière d'auvent soutenu par deux piliers de bois brut. Quelquefois aussi le quartier de montagne écroulé sert d'appui au mur mal d'aplomb. C'est comme un commencement de bâtisse qui épargne de la peine aux

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constructeurs. Et toujours passent lentes, au pas des bœufs qui les traînent, ces arbas couvertes en toile, CCS chariots d'émigrants qui, venus d'Asie, ont fait halte sur le même rivage pendant des siècles, mais semblent tout prêts à reprendre leur marche vers la patrie musulmane dont ceux qui les conduisent ont gardé les mœurs et la foi. Un humble minaret, planté çà et là, l'indique, et les femmes, sans être voilées, jKïrtent encore le large pantalon, la tunique courte; sur la tête, le dchigess en laine blanche brodé ou pailleté aux deux bouts. On en voit toujours plusieurs réuiiies dans chaque village autour de la fontaine où un mince filet d eau tombe par un ou deux goulets. Le type mongol est chez elles assez souvent mitigé de grec. Des enfants, jambes et pieds nus, vêtus d'une sorte de gilet sans manches, chassent devant eux des oies très blanches, à plumes si joliment frisées et falbalassées qu'on les croirait, dit l'une de nous, en toilette de bal.

Une source, une boutique de fruits où les grappes rie raisin blanc et noir sont disposées en guirlandes, renseigne naïvement peinte d'un barbier qui cumule plusieurs métiers, à en juger par la représentation ap- ])roximative d'une tasse de café et d'un narguilé, deux ou trois tables chargées de marchandises diverses, et tpiî ne sont autres que la façade rabattue des maisons, voilà de quoi se compose le plus considérable des villages ta tares. Si, avec cela, au coup de midi, la prière de son muezzin s'élève dans les airs, l'habitant n'a plus rien à désirer.

Kikinéis, Limène, Siméis... Ces noms si doux indi-

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quent des plages délicieuses : Kikinéis et ses noyers énormes, Limène et ses cyprès si noirs sur un fond d'outremer. Des cyprès encore, mêlés aux grenadiers, aux mûriers, aux figuiers, à tous les arbres du midi, autour de cette anse arrondie qu'abrite une grande roche sombre, penchée comme pour mirer dans la mer lumineuse sa silhouette élancée. Entre elle et le rivage, se tient une autre roche taillée en menhir ; elle semble la suivre ainsi qu'un satellite. Je voudrais, avec cette petite barque qui glisse dans le soleil vers ce port si calme, jeter l'ancre à Siméis. Les vastes bâtiments d'un hôtel, semblable à un couvent, invitent de loin les voyageurs. Il ferait bon vivre ici.

Le hséré de végétation s'élargit ; de grands vignobles commencent à nous révéler les sources de richesse delà Crimée. Rencontre d'une jolie bacchanale équestre. Les vendangeurs ta tares à cheval, deux hottes en bois, pleines de raisin, battant les flancs de leur monture ; ou bien l'homme marche à côté du cheval chargé de grappes qui, de tous côtés, débordent. Des enfants, barbouillés et jambes nues, courent au milieu du cortège, plus noirs et plus agiles que ne le furent jamais de petits faunes.

La falaise sourcilleuse et menaçante qui défendait l'accès des monts laïla s'est écartée ; des bois de chênes et de pins parasols consolident ses flancs abrupts ; au-dessus, dominant à plus de i 800 mètres le niveau de la mer, apparaît la dent de l'Ai-Petri ; elle émerge, luisante, des nuages floconneux qui, vers la fin du jour, se sont couchés sur elle à mi-hauteur. Gomme on comprend que la retraite dans de telles

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campagnes ait paru douce, après une longue carrière, il a général Miloutine, cet homme de bien dont les Riiâscs de tous les partis font l'éloge 1 Miloutina déjikiie ici ses vignes fécondes.

Sous les rouges rayons du soleil couchant nous apparaissent transfigurés les villages tatares. Une grande femme, drapée d'étofles roses déteintes, des sequins dans ses cheveux noirs, et portant une cruche, passe, personnification orientale de ces lieux de féerie. Quel autre mot appliquer au spectacle extraordinaire qurî, du haut de la côte, nous donne Aloupka, ce rêve de poète réalisé par la force de l'or et du pouvoir souverain? Le même Woronzov, gouverneur général d'Odessa, qui rendit accessibles les beautés de la Grimée en traçant dans le roc cette merveilleuse route de poste, transplanta pour son propre usage au point le plus pittoresque, l'Alhambra de Grenade, enveloppé d'un parc immense. Des degrés, gardés à chaque ex- Liémité par un lion de marbre, descendent vers la raer ; sur la riche verdure ondoyante des arbres de haute futaie, les cèdres et les cyprès plaquent des taches noires. A travers ce qu'on me dit être des lauriers, des térébinthes, des palmiers, brille le dôme d'une mosquée. Le village lui-même semble faire partie du décor ; j'entrevois des tableaux d'intérieur curieux sous les auvents soutenus par des piliers mal équarris et dans les profondeurs sombres des maisons qui ouvrent sur Tunique rue aboutissant comme partout à la fontainù .

Au sommet d'un perron disjoint, par exemple, ua porche mal d'aplomb encadre le groupe suivant : une

jeune femme assise à la turque sur le seuil, tandis que s'appuie à ses genoux une autre femme étendue tout de son long, ses tresses noires pendantes, sous les derniers rayons du couchant. Le calme grave et hautain de ces belles figures absolument grecques est presque sculptural. Je me retourne pour les voir encore, immobiles dans leur attitude paresseuse et abandonnée, en me demandant ce que ces grands yeux sombres peuvent bien chercher au loin sur la mer, quel souvenir ancestral peut bien s'agiter au plus profond de ces exilées chez les infidèles. Nous regrettons de n'avoir pas apporté de kodak ; mais bientôt la comtesse Tolstoï, passée maître en photographie, nous apprendra que les Tatares ne laissent pas faire leurs portraits. Dès que Tobjectif est braqué sur elles, les femmes se recouvrent le visage de leur bras. Les hommes refusent presque toujours, sauf, bien entendu, quelques professionnels, les guides par exemple, dont c'est le métier de « poser » dans toute la force du terme.

Ces Tatares de village furent évangélisés autrefois sans aucun succès par la baronne Krudener. Miskhor, où nous passons, éblouies encore des beautés trop rapidement entrevues d'Aloupka, appartint à la princesse Galitzine, grande amie de la séduisante visionnaire qui, expulsée de Saint-Pétersbourg, puis de Riga, essaya de fonder en Crimée sa colonie de la Nouvelle Sion. Ces dames formaient une société mystique où le costume avait son rôle. C'était drapées de grands voiles, rÉvangile à la main, que, pareilles à d'angéliques apparitions, elles allaient prêcher la prochaine venue du Christ aux pauvres musulmans. Persécutée une fois

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de plus par la police russe, M'"^ de Krudener ne put survivre aux scandales que Ton suscitait autour d'elle et aux fatigues qu'elle s'imposait. Après elle, la princesse Galitzine, toujours excentrique, remplaça le costume de nonne par Thabit masculin et passa de la manie prédicante à des goûts d'amazone, ou plutôt d'écuyer. Beaucoup de charmantes villas sont semées aux ali^ntours du cap Ai-Todor, dont le phare se dresse sur un rocher à pic. Quand nous atteignons Khoréis, les boutiques de ce grand village sont closes, le soleil étant couché, c'est-à-dire que les planches qui, en ploin jour, forment des tables où Ton étale les marchandises sont remontées à leur place. Une partie de la population masculine se repose en fumant sous le porche ou sur les galeries des maisons. Il en est de même au village plus petit de Gaspra, auprès duquel se trouve la demeure présente du comte Tolstoï. Nous prions l'un des personnages taciturnes assis sur ses talons dans la rue de vouloir bien lui porter un billet qui annonce notre arrivée à lalta. Il le prend sans répondre et part avec si peu d'empressement qu'on peut se demander s'il s'acquittera de la commission. Cependant nos chevaux attendent près de la fontaine, au bruit cristallin de son filet d'eau, tandis que fraîchit l'air du soir et que le crépuscule envahit de plus en plus ce village silencieux. Aucune curiosité de la part des habitants. Point d'enfants qui viennent rôder autour de nous. Le Tatare pratique cette espèce de politesse particulière qui consiste à ne jamais dévisager l'étranger, politesse que l'étranger n'a pas toujours à l'égard du ïatare.

Encore douze verstes environ jusqu'à lalta. Nous les faisons dans l'obscurité croissante, qui ne laisse distinguer que "confusément, à l'état d'immense forêt, les parcs des deux propriétés impériales d'Orienda et de Livadia. On obtient sans peine la permission de les traverser en suivant la route inférieure pour se rendre à Gaspra. Nous nous promettons de revoir au grand jour ces bois qui emprisonnent des chapelles byzantines, des palais de marbre, et dont la magnifique végétation se déroule parmi le désordre des rochers jusque dans la mer.

Mais quel est ce mirage ? Tandis que les étoiles s'allument au ciel et que des feux brillent çà et là sur les flots, voilà, au-dessous de nous, comme un fourmillement d'astres, comme un semis de diamants : c'est lalta, qui, scintillante de lumière électrique, se dérobe coquettement à chaque tournant du lacet. Vers le port, dessiné par des cordons de feu régulièrement tendus, nous nous précipitons à fond de train, dans l'ombre noire des cyprès, des pins, des peupliers qui enveloppent notre course tournoyante et ont l'air de lui opposer des barrières. Une amazone très attardée, qui descend de l'Ai-Petri, se range pour nous laisser passer. Sa forme vague s'efface presque dans la nuit, mais, près d'elle et mieux éclairé, car il allume en ce moment une cigarette, j'aperçois la figure basanée d'un de ces guides tatares qui font métier d'être beaux et sur lesquels circulent tant de légendes compromettantes.

Notre équipage, blanc de poussière, encombré de paquets, s'arrête devant un magnifique hôtel à ter-

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Fasses et à balustres. Nous y obtenons diflBcilement une chambre. C'est la saison des bains de mer, des cures de raisin ; lalta regorge de visiteurs. Enfin nos fatigues sont oubliées devant cet éternel consolateur — partout présent en Russie — le samovar, qui a les dimensions d'un monument et la force d'une institution.

Avant d'aborder Tolstoï dans la villa mise à sa disposition, loin du bruit et des vulgarités d'une plage en vogue, par la comtesse Panine, je voudrais confesser quelques-unes des préventions contre l'homme qui se mêlaient chez moi à un enthousiasme sans bornes pour le génie de l'écrivain. Il me semble que cet aveu donnera plus de prix à l'impression définitive que m'a laissée notre entrevue. Oui, je doutais un peu de sa simplicité, je me méfiais un peu de ses paradoxes. Trop de photographies ont inondé le monde, qui le montrent conduisant la herse ou la charrue, fendant du bois, fauchant les prés de Yasnaïa Polnaïa, ou bien assis devant son établi, ou encore écrivant en habit de moujik dans une chambre toute nue, sauf l'ornement d'une faux, d'une scie et d'une pelle. Ces portraits sensationnels, y compris le dernier, un chef d'œuvre de Répine où il est représenté pieds nus, m'avaient fait quelquefois souffrir; j'y voyais une fâcheuse recherche de l'efiFet ; je me demandais comment on pouvait être si paysan, tout en habitant un château, et si

détaché des biens de ce monde, tout en laissant profiter sa famille des droits d'auteur considérables qu'on se défend de toucher soi-même. Le souvenir me revenait malgré moi, de certaine anecdote dont je laisse la responsabiUté à celui qui me la conta. Très jeune alors, Tolstoï, simple étudiant, étant à la campagne chez son cousin, le poète Alexis Tolstoï, aurait à Timproviste fait dans le parc une scandaleuse apparition, sans plus d'habits que notre premier père et monté à califourchon sur une vache.

N'était-ce pas toujours un peu le même désir d'étonner ? Le récit de ses réceptions hebdomadaires à Moscou dans un réduit absolument rustique où l'entourent ses disciples vêtus de blouses, à côté des salons où la comtesse Tolstoï reçoit de son côté des invités en frac et en toilette du soir, ne m'avait non plus édifiée qu'à demi ; je m'étais laissé influencer en somme par l'opinion courante dans le cercle étroit qui représente, en Russie, comme ailleurs, la société. Et, même hors de ce cercle, plusieurs des adeptes du réformateur lui avaient fait tort à mes yeux par d'inutiles exagérations de théories et de conduite qui ne pouvaient les conduire qu'à leur perte, sans compter que tel ou tel, tout à coup désabusé, avait, à ma connaissance, franchi d'un bond l'abîme qui sépare la philosophie de Tolstoï et celle de Nietzsche, sous prétexte que la première est décidément contraire à tout esprit scientifique et même incompatible avec une haute culture. Somme toute, l'action de Tolstoï, à part l'admirable et féconde semence de pitié qu'il a jetée à travers le monde, me semblait plus limitée dans son pays que je ne

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l'avais cru de loin: les paysans ignorent son œuvre comme ils ignorent tout ; les intellectuels dégagés du spiritualisme lui reprochent d'être chrétien, tandis que It's orthodoxes Taccusent de tout rejeter de la religion, même un Dieu vivant et personnel. Sa suite m'apparaisait, après tout, recrutée parmi les fils de famille, pleins de beaux rêves et de bonnes intentions, mais chimértfjues et sans grande force pour agir, de ces utopistes comme la France en a connu à la veille de la Révolu Lion et, depuis, autour de Fourier et de Saint- Simon.

Une femme distinguée me le disait tout récemment encore à Pétersbourg : « N'ayant pour lui ni cette majorité du peuple qui ne croit qu'au tsar, ni les savants (jui accusent le tolstoïsme de mépriser la science; traité d'anarchiste par les conservateurs ; suspect aux marxistes qui ne veulent pas du socialisme de l'Évangile, parce qu'ils tiennent à fonder toutes leurs réformes sur des principes économiques, Tolstoï ne s'entoure donc que d'un groupe d'idéalistes à grands sentiments, quij règle générale, ont fait des études incomplètes et ne lui demandent d'être ni philosophe ni logicien. »

Les femmes, remarquons-le en passant, manquent souvent de bienveillance envers l'imprudent qui a osé leur dénier une vertu dont elles prétendent avoir le monopole, l'esprit de sacrifice ; sacrifice à une idée ou à une cause, bien entendu, le sacrifice d'elles-mêmes à leurs alTections n'étant au fond que de l'égoïsme. Tolstoï voit de l'égoïsme dans la concentration de l'amour sur un seul objet ou sur un groupe de préférés ; celui qui rr<4t aimer son ami, sous prétexte que sa société lui

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est indispensable, n'aime que lui-même ; et, à ce compte, il a raison, les femmes sont certainement égoïstes. Ce qui peut les consoler, c'est qu'il applique la même épithète à l'attachement qu'une carrière, une science, un art quelconque est susceptible d'inspirer ; égoïsme encore cela, instinct tout animal déguisé sous d'orgueilleux semblants. Alors l'homme ne peut pas se vanter plus que la femme de posséder le véritable esprit de sacrifice, et la logique tolstoïenne est en défaut. Elle y est souvent, il faut le reconnaître.

Si discuté cependant que soit Tolstoï dans son propre pays, il y exerce quand même une influence vague que tous, même ses détracteurs, subissent malgré eux, mais cette influence est plus forte encore peutêtre dans le reste du monde, où ses livres ne sont pas défendus, car, en Russie, la masse du public n'en connaît que des bribes. On les lit en cachette, sous peine de perquisitions, d'arrestation même, le terrible mot de propagande étant prononcé aussitôt que circule, prêté de voisin à voisin par exemple, tel ouvrage introuvable chez les libraires russes quoiqu'il se vende à Paris, à Londres, dans tout le reste de l'Europe. On ne veut connaître et admirer en Russie que les chefs-d'œuvre dont l'auteur se repent et qu'il souhaiterait de brûler, comme Guerre et Paix et Anna Karénine, Ce vœu d'un fanatique n'était pas le moindre de mes griefs secrets contre Tolstoï, d'autant que je ne pouvais croire tout à fait à sa sincérité. Ces excès de simplification et de renoncement ont leur péril ; la preuve, c'est qu'ils ravissent surtout les dilettantes et les littérateurs, les Anatole France, les Huysmans ; on peut toujours y

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soupçonner un grain d'affectation, fût-elle involonlaiie.

— Enfin, pensais-je, peut-être en m'approchant de r{?lui qui a de loin excité chez moi tant de curiosité, suggéré tant de suppositions, verrai-je se dissiper les brouillards dont Tentourent les on-dit et les légendes.

Le cœur me battait d'espoir et de crainte en retourno al à Gaspra, en pénétrant dans les jardins délicieux enguirlandés de vignes dont s'entoure cette villa qu'on pourrait prendre au premier coup d'œil pour une aris- It tcratique résidence des environs de Londres. Pourtant, si ses deux tours et ses ogives sont de style gothique modernisé, le gothique russe a toujours un assaisonnement moresque, et, en Crimée, la vue de la mer lui impose des balcons, des baies largement ouvertes. C«>lte vue merveilleuse sur la baie de lalta, avec un premier plan de feuillages quasi- tropicaux, fait les délices du convalescent.

Mot étrange appliqué au grand vieillard, droit et snlide, qui s'avance à notre rencontre, beaucoup plus beau que tous ses portraits, car ceux-ci ne rendent que la structure léonine de la face, l'aspect bizarre et [♦uissant de la barbe fluviale, les traits heurtés sous un in tnt magnifique de penseur imaginatif, les sourcils en Lruussailles couvrant à demi le feu du regard. Mais 1 expression changeante, la sensitivité de cette âpre physionomie échappe aux peintres. Et dans le sourire il y a tant de bonté, et le paysan garde sous sa blouse une si haute mine de grand seigneur ! Auprès de cette blouse Télégante toilette claire de la comtesse Tolstoï étonne un peu. On reconnaît immédiatement la femme du monde,

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affable, bien équilibrée, ennemie de toute exagération; elle a vingt-cinq ans de moins que son mari, beaucoup de jeunesse encore, une bonne grâce qui n'empêche pas chez elle le franc parler. Parfaitement capable de discuter et de contredire les idées de Tolstoï, elle s'est tenue cependant avec fermeté auprès de lui à l'heure du péril. Mais ses qualités naturelles sont la modération et le bon sens. Un mot qu'on lui prête la peint à merveille : « Quand j'épousai le comte Tolstoï, j'avais des habitudes modestes, je voyageais volontiers en seconde ; il m'imposa de monter en première. Depuis il a prétendu me faire prendre les troisièmes. Eh bien, non I je m'en tiens aux secondes. »

Les autres personnes de la famille qu'on nous présente sont la princesse Obelinski, cette Marie qui fut l'Antigone de son père, Tatiana Lwowna, sa secrétaire habituelle, et le prince Obelinski.

Nous sommes reçues dans un vaste et beau salon, beaucoup trop luxueux au gré de Tolstoï. Ses goûts ascétiques n'ont pu se donner pleine carrière que dans la chambre qu'il habite, uniquement meublée d'un large divan géorgien qui lui sert de lit. Avec cela, une table à écrire, longue comme une table de banquet, toute jonchée de paperasses, de journaux, de pages éparses où court cette écriture élancée, rapide, spontanée d'abord, dirait un graphologue, et que l'auteur surcharge de ratures, surtout de coupures, ce qui ne l'empêche pas de corriger beaucoup encore ses épreuves, où les imprimeurs, d'après les spécimens que j'ai vus, doivent avoir peine à se reconnaître, car Tolstoï est artiste malgré lui, quelque mal qu'il ait dit de l'art, et

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la forme lui importe plus qu'on ne le croirait d'après seij protestations/ J'en ai la preuve quand il parle df^s jeunes parmi nos hommes de lettres, de la Revue Bianche, etc.

Tout en traitant avec une tranquille ironie certaines evlj avagances impressionnistes et surtout sensualistes, de même que les prétentions des inintelligibles qui croient travailler pour une élite : « On écrit si bien en France 1 » dit-il avec vivacité.

Cependant il ajoute que nous n'avons plus guère que ]a monnaie de nos grands écrivains disparus.

Je lui demande s'il est vrai que, dans une récente întonlew citée par les journaux, il ait qualifié de beau livrfi un certain ouvrage qui côtoie la pornographie, et il convient de ses défauts, en se servant du mot cru de lahbé Taconety mais il y a, dit-il, de la pitié dans le premier chapitre; c'est humain, c'est sincère... Et puisj il y revient encore : c'est d'un écrivain.

On le trouve assez souvent ainsi en contradiction dans le fait avec ses propres théories. Une dame de SCS amies, excellente pianiste, alla le voir à Yasnaïa rrJnaïa, et il la pria de lui faire de la musique une soirée entière, oubliant qu'il avait condamné tous les niîisiciens depuis Wagner jusqu'à Beethoven.

Userai-je dire que ces inconséquences, qui révèlent 11' naturel et l'absence de tout parti pris, de tout ]HjJantisme, me parurent très séduisantes? Tolstoï n'a \\m de système, les poètes n'en ont pas besoin, et ce nlurmateur n'est qu'un grand poète, idéaliste même <:[iijmd il touche aux plus brutales réalités de la vie.

Pendant le dîner, la conversation continue à rouler

sur la France, sur la littérature française. Notre xviu® siècle le passionne, Rousseau d'abord, avec lequel il se sent évidemment, si supérieur qu'il lui soit par le caractère, de remarquables affinités : tous les deux se sont confessés à la postérité avec le même genre d'humilité, tous les deux ont la passion du vrai, ce qui ne veut pas dire qu'ils voient toujours juste ; chacun d'eux, enfin, a donné une impulsion nouvelle à la littérature de son pays en la mettant en, contact intime et direct avec la nature, avec l'humanité sans échasses et sans manteau de cour. Le temps de Rousseau, des Encyclopédistes, voilà, selon Tolstoï, le beau temps de la littérature française. L'admiration qu'il a de Balzac le rend assez dédaigneux de Zola ; il n'est pas autant qu'il le faudrait sensible au charme d'Alphonse Daudet ; Huysmans l'intéresse. Pour Maupassant, il exprime de l'enthousiasme, avec de grandes réserves quant au choix des sujets; l'obsession de la femme empoisonne à son gré notre littérature contemporaine. En parlant de la critique, il définit son rôle tel qu'il le conçoit : désigner d'un pays à l'autre ce qu'il y a de meilleur, laisser tomber le reste, redresser les erreurs de l'opinion, les inexactitudes de toute sorte, éveiller autant que possible la sympathie, mais surtout faire appel à la justice 1 C'est )a grande qualité de M. Brunetière, pour lequel il professe la plus chaleureuse estime. Il est toujours frappé, dit-il, de la lucidité de cet esprit si ferme et si droit, il l'aime pour avoir proclamé la banqueroute de la science. A plusieurs reprises il insiste là-dessus avec l'ardeur qu'il met à défendre ses opinions préférées. La banqueroute de la science 1

Quelle trouvaille I Comme c'est bien dit et bien prouvé I

Parmi nos romanciers, il n'a jamais goûté beaucoup Georges Sand, ce qui étonne, vu sa passion pour Rousseau, dont elle est certainement la fille et l'héritière. Il prononce avec l'accent d'un affectueux souvenir le nom d'Octave Feuillet. La Terre qui meurt est, parmi les romans de ces derniers temps, celui qui Ta particulièrement frappé ; il y trouve tant de choses qui peuvent s'appliquer à la Russie aussi bien qu'à la France ! Tolstoï fait grand cas de M. Edouard Rod ; il s'anime en signalant la haute' portée du Sens de la vie. Nous causons des frères Margueritte; il leur sait gré d'avoir enveloppé de tristesse leurs peintures de la guerre, dont il ne faut jamais parler, dit-il, de façon à la défendre ou seulement à" l'excuser. Pour M. Paul Bourget, sa sympathie est vive ; peut-être diminuerat-elle un peu après lecture de l'Étape, Remarquons, par parenthèse, qu'il n'a jamais autorisé la création d'aucune Union Tolstoï, d'aucune société réunie sous son nom ; et il ne veut même pas être interrogé sur sa doctrine, n'admettant qu'une doctrine éternelle, universelle, vraie pour lui et pour tous, exprimée clairement dans les Évangiles. « Dès que l'homme l'a comprise, il n'a plus besoin d'autre guide. Le sens principal de la doctrine chrétienne est d'établir la communion directe entre Dieu et l'homme \ »

Son grand favori dans la fiction est Dickens, il e&t

I . Lire la lettre à des ÀDglais qui lui avaient soumis le projet d^un cercle dénommé Société Tolstoïenne (^Lettres traduites par J.-W. Bienstock, Paris, 1902).

facile de deviner pourquoi. Comme lui, Dickens aime les petits, les pauvres, les côtés humbles de la vie, comme lui, il dénonce l'injustice, l'oppression et la cruauté. Le socialisme de Georges Eliot lui plaît. A propos de cette femme supérieure, je lui demande ce qu'il faut penser de ses propres théories anti-féministes, et il répond, avec la courtoisie d'un homme parfaite^ ment bien élevé, qu'il veut la libre expansion des qualités de chacun, homme ou femme, pourvu que ce qu'on appelle la culture n'efface pas les vertus essentielles, n'engendre pas l'orgueil.

Toutes ses colères sont dirigées contre Kipling ; non seulement il déteste l'impérialisme belliqueux de l'écrivain anglais, mais il lui refuse tout talent, ce qui est aller bien loin.

L'horreur que Tolstoï a de la guerre s'est épanchée dans une brochure qu'il devait préparer au moment même où je l'ai vu, car elle parut à Paris deux mois après, datée de Gaspra*. Il l'a dictée pendant sa maladie, tenant à employer, disait-il, ses dernières forces à servir Dieu en cela, ne voulant pas mourir avant d'avoir donné une contre-partie au Manuel du Soldat qu'écrivit dans un autre esprit le général Dragomirov. L'opinion de Tolstoï est celle-ci : aucune force ne peut faire d'un homme vivant un objet mort dont ses chefs aient le droit de disposer à leur gré ; le chrétien ne peut Uvrer sa conscience au pouvoir de qui exige de lui le meurtre de ses frères. Certes, la situation de la prostituée toujours prête à livrer son corps à un

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