I. Lettres traduites par Bienstock. Paris
lalta serait le Nice de la Crimée si, par sa situation et son aspect, il ne rappelait plutôt Menton, moins cependant l'éclat argentin de Tair, du feuillage et des eaux, et avec beaucoup de cyprès magnifiques au lieu d'orangers. (On ne peut, avant de les avoir vus, imaginer la taille qu'atteignent en Crimée les cyprès et les lauriers roses.) La mer aussi est plutôt d'émeraude que de saphir ; mais là s'arrête la difierence, et les analogies frappent au premier coup d'œil : les deux villes semblent l'une et l'autre poussées dans la mer par la montagne ; elles sont construites en amphithéâtre sur une baie semi-circulaire. Au surplus, la corniche de la mer Noire et celle de la Méditerranée sont également pittoresques, exploitées de même par les aubergistes, et de même bordées un peu partout d'élégantes villas.
Trop étroits, les quais de lalta refoulent une mer sans reflux qui gronde, prisonnière de cette digue. Aujourd'hui qu'un vent frais fait danser les barques, de grosses vagues vertes à crête d'argent bombardent le parapet, sautent par-dessus et viennent d'aventure inonder les passants. Trois établissements de bains en bois découpé, genre moresque, sont posés de distance en
distance sur pilotis, puisqu'il n'y a pas de plage. On y accède de la digue par un escalier où s'assoient les marchands de raisin, la cure de raisin s'ajoutant nécessairement au bain qui ne doit pas être des plus agréables ; l'eau manque de limpidité, si près des bateaux à l'ancre. Elle est d'ailleurs profonde avec un fond rocailleux. Il n'y a pas d'heure du bain, rien de cette gaîté, de ce mouvement dont une réunion nombreuse d'acteurs et de spectateurs est le prétexte sur nos plages de sable ou de galet.
La vie mondaine de lalta se concentre sur le quai. On peut y déjeuner en plein air et presque en pleine eau. Vis-à-vis du restaurant suspendu sur la mer, tout le long de la belle promenade qui aboutit à la jetée, s'alignent de brillants étalages : tapis, tissus orientaux, bijoux tatares et caucasiens, broderies d'or et d'argent, ouvrages en cuir, babouches, etc., tout cela surfait le plus possible par des Persans trop civilisés. A côté, les magnifiques fruiteries, où domine le raisin prodigué avec une invraisemblable abondance : ce sont des avalanches de chasselas, de muscat, d'isabelle à goût de cassis, toutes les espèces, toutes les couleurs, grappes d'dmbre, de jais, de topaze ou de sombre améthyste ; ce sont des montagnes de fruits en général, fruits de l'Europe centrale, fruits des pays chauds, fruits monstres, fruits savoureux.
La Crimée peinte, photographiée, avec tous les objets de souvenir qui permettent aux étrangers de l'emporter dans leur poche sous une forme plus ou moins vulgaire, est concentrée dans le bazar artistique de Ziembînsky où il est impossible de ne point
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passer une heure, ne fût-ce que pour avoir l'avantgoûï des promenades à faire.
Vssises sur la petite jetée, où trop de poitrinaires viennent manger languissamment leur raisin matinal, nous regardons ce qui du décor est vraiment beau, le clique de montagnes aux lignes harmonieuses avec son manteau de noires forêts ; la mer fouettée d'écume où s'éparpillent les voiles blanches et que fend pesamment un vapeur au panache de fumée. Devant les hôtels se tiennent, avec leurs chevaux, les guides vraiment euperbeâ et le sachant trop, quelques-uns portant la jaquette bleue passementée d'argent, d'autres le torse dogagé dans une chemise de soie claire, rose ou jaune paille, qui chatoie sous le soleil, sanglés aux hanches âuns une riche ceinture en orfèvrerie du Caucase, la cravache à la main, le bonnet sur l'oreille, chaussés tle bottes irréprochables,- la moustache au vent. Mais le guidt» à pied n'est encore séduisant qu'à demi. Il fnut le voir en selle, trotter aussi vite qu'au galop sur CCS jolis ambleurs d'apparence arabe, quoique plus râblés. Vous avez l'idée du Centaure.
La [>hysionomie générale des Tatares de lalta n'a rien de l'expression farouche, presque sinistre, de cerijiins^ visages rencontrés dans la montagne, et qui sont ♦railleurs des visages de braves gens. Le contact de I etra nger et l'habitude du commerce ont par trop assou- (>[r ceux-ci; je m'en méfierais davantage. On peut leur marchander sans scrupule les écharpes brodées et paille lées qu'ils portent le long des rues dans de grandes corboilies et déplient sur le parapet de la jetée ou sur les harii^s du jardin public. Ce sont des dchighess, des
voiles, des objets de trousseau, comme les jeunes filles tatares en fabriquent pour leur propre usage ; dans le nombre, des broderies anciennes vraiment originales, d'une exquise coloration et assez sales pour que vous puissiez du premier coup d'œil croire à leur antique origine. Auprès de cette majorité de Tatares, quelques Tcherkesses, différents par le type et le costume, vous offrent leur marchandise spéciale, des fouets, des knouts, des armes, des étuis à cartouches.
Les Bulgares vêtus en étamine écrue brodée de laine rouge et noire, hautes bottes et bonnets d'astrakan, semblent voués à la musique. Dans un kiosque, abrité par les cyprès du jardin public, ils jouent, avec un entrain qui ne le cède en rien à celui des tziganes, leurs marches et leurs airs de danse. Tout cela cependant n'a qu'une couleur locale bien artificielle, non sans mélange de cabotinage, tout cela est dédié à un publie qui n'a rien de très brillant. Je ne vois que des toilettes provinciales, des figures communes, surtout beaucoup de malades appartenant à la classe moyenne.
Les grands personnages ont leurs palais et leurs villas aux environs ; ils ne fréquentent guère lalta même ; c'est dans la vallée, où sont innombrables et variés à l'infini les buts d'excursion, que vous rencontrerez leurs chevaux de selle et leurs équipages. L'hôtel de Russie cependant, un de ces hôtels qui, étant très chers, pourvus d'un nombreux personnel très galonné, avec salons de conversation et musique durant les repas, portent le titre imposant de maison de tout premier ordre, — l'hôtel de Russie, dis-je, rassemble sur sa terrasse, ombragée de lauriers-roses et couverte de
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fleurs, des oflSciers en uniforme, de hauts fonctionnaires, de belles dames. A ces dernières il serait facile d'appliquer le nom de princesses russes, donné si souvent à tort et à travers et qui, d'ailleurs, signifie si peu de chose dans un pays où les princes sont nombreux comme les grains de sable de la mer. Chacune d'elles trône au milieu de sa petite cour. Contrairement à l'idée que nous avons en France des habitudes russes, on ne parle pas français. Le temps n'est plus où, pour avoir grand air, il fallait qu'un russe ignorât sa langue maternelle.
Avec ses ressources mondaines, lalta est peut-être la meilleure des stations d'hiver ; les malades qui s'y établissent de novembre à la fin d'avril, trouvent dans l'Aouts-Kaïa de bons logements ensoleillés ; mais en la saison où nous sommes, je préférerais infiniment les stations qui s'échelonnent depuis Kikénéis (le pays des noix et des noisettes expédiées de là dans toute la Russie) — jusqu'au cap Ai-Todor, planté sur une haute roche presque aussi belle que celles de l'adorable plage au nom grec, Siméis.
Des villages ta tares, on descend par un escarpement moins inaccessible qu'il ne le paraît d'en haut, vers les hôtels et les pensions qui se laissent entrevoir parmi les arbres touflfus dont la mer est frangée. C'est à travers une forêt, qu'on atteint le village de Livadia, où deux fois la semaine, le parc impérial créé par Alexandre II s'ouvre, hospitalier, aux promeneurs. Il y a
deux palais dans le parc, si Ton peut appeler palais des villas aux toits avancés abritant des terrasses et qui logeraient aussi bien de simples particuliers que des hôtes royaux. Dans le petit palais mourut Alexandre III ; son père ne se plaisait nulle part autant que dans le grand palais ; ce fut même ainsi qu'il assura la vogue durable de la Crimée, les courtisans s'étant empressés de bâtir aux alentours. Le parc avec sa riche végétation quasitropicale serait une merveille si on ne le comparait pas à celui du grand-duc Constantin qui est contigu. En demandant une permission, il est facile de passer du premier dans le second et de parcourir ainsi, jusqu'à Aloupka, qui dépasse encore ses deux voisins en magnificence, la zone des principaux domaines impériaux.
Forêt de chênes séculaires, ombre des grands cèdres et des pins parasols projetée sur des pelouses aussi vertes que celles de Normandie ou d'Angleterre, promontoires abrupts, passes étroites où le flot marin s'engouffre pour se briser contre une muraille de feuillage, eaux douces jaillissantes à deux pas, une montagne tout entière enfermée dans cette propriété de plaisance, voilà Orienda ; les ruines d'un fastueux palais de marbre, détruit par l'incendie de 1881, ajoute une impression tragique et désolée, celle du néant des splendeurs humaines, à l'œuvre impérissable de la nature. C'est ce sentiment sans doute qui a inspiré au grand-duc la pensée de faire construire une église avec les matériaux de son ancienne demeure. Elle était dans le style italien, presque seule parmi les palais de la côte qui sont plutôt moresques, un moresque mélangé de go-
thique. Tel Aloupka, construit au prix de trois millions de roubles.
Un autre palais, celui du grand-duc Alexandre Mikhaïlovitch, est situé au-dessus du cap Ai-Todor; tous les princes ont sur cette côte fortunée leur résidence d'automne ; le temps qu'ils y passent doit être assurément le plus agréable de leur vie.
Beaucoup de constructions sont en marbre gris tiré des carrières de Gaspra ; d'autres revêtues de stuc blanc dont l'éclat est presque aveuglant sous le soleil : palais turcs avec leurs coupoles, leurs minarets, leurs galeries, leurs cours intérieures où bruit une fontaine. L'Orient domine ici dans l'architecture, les types, les costumes, dans la végétation, dans le ciel.
Ce que j'ai vu de plus délicieux encore en cette tournée de délices, c'est Goursouff. Nous nous y sommes rendus par une matinée qui fut, hélas, celle du départ, une matinée trop douce pour qu'on pût croire à l'automne, mais légèrement voilée : babié léto, disait notre cocher, — un temps de dames. En un clin d'oeil les quatre chevaux ont gravi à travers bois la route qui, au sortir de lalta, monte vers un panorama renommé : la ville avec ses maisons de plaisance bariolées, dans tous les styles, et les toits plats de son vieux quartier tatare ; le port d'où sort en sifflant un bateau à vapeur et où une flottille de barques est au repos ; la baie d'une courbe si élégante dans sa noire ceinture de forêts.
BAINS DE MER EN CRIMÉE IqS
Halte nouvelle devant Massandra. L'empereur Alexandre III a commencé de faire construire dans ce parc un palais style Louis XIV ; mais il ne sera probablement jamais achevé, car de bons juges se sont aperçus un peu tard que la correction, la régularité de l'architecture française ne s'harmonisait pas avec les paysages de Crimée qui tiennent trop de la féerie ; il faut plus de laisser-aller, moins de raison, plus de fantaisie orientale ou, pour mieux dire, plus de fantastique. Nos chevaux reprennent la route, tout en zigzags, appuyée à la muraille de rocher. Au-dessous d'elle, les riches vignobles alternent avec les vergers où la pomme rose de Crimée semble attacher des fleurs.
Si les amateurs de belle nature sont satisfaits dans ce voyage, les archéologues ne le sont pas moins. Des ruines grecques s'échelonnent le long du chemin, côte à côte avec des établissements modernes très florissants. Voilà Nikita, fameux par son jardin impérial d'acclimatation et son école de viticulture. Tous les meilleurs plants de France, d'Espagne, de Portugal, de Hongrie, du Rhin, de Madère, etc., y ont été transportés et donnent chacun les vins de ces différents pays à peine modifiés par le climat, sans parler des espèces locales qui faisaient dire au prince de Nassau dès le temps de son voyage à la suite de Catherine II : « Le vin d'ici est excellent, il ne lui manque que la façon. » Et depuis que Woronzov, qu'on nomme à juste titre « l'inventeur de la Crimée », a tout de bon introduit dans cette Terre promise la culture de la vigne, la façon ne manque plus. Le phylloxéra s'est
glissé comme partout dans ces vignes merveilleuses depuis l'année 1871; mais il y a fait relativement peu de ravages.
Les toits des nombreux bâtiments de l'Institut de viticulture et de pomologie se montrent dans le feuillage, indiquant une école de bons vignerons et d'habiles jardiniers. A peu de distance, le petit château qu'occupe la famille impériale quand elle vient visiter ce domaine qui lui appartient, semble habité. On me dit qu'il est souvent prêté comme résidence à quelque dame de la cour ou à tel général qui a besoin de repos à la campagne. Faveurs cordiales et familières dont je ne vois pas l'équivalent dans les pays affranchis de la tyrannie.
Ici je rencontre pour la première fois un sorbier au fruit très coloré beaucoup plus gros que la corme vulgaire. Il vit dans les vergers en compagnie d'arbres moins humbles : pommiers, poiriers, pruniers, abricotiers, pêchers, amandiers, grenadiers, et, par parenthèse, rien n'est exquis comme le petit abricot du Turkestan, si ce n'est notre reine-Claude acclimatée. Mais le raisin, aux espèces presque innombrables, éclipse tout le reste. A Ai-Danil, notre premier reiai, on récolte un vin mousseux, comparable au vin d'Asti, et les collines qui se pressent en cercle autour de la petite baie de Gourzouff portent de splendides vendanges.
Arrêtons-nous le plus longtemps possible; nuUe part, même en Crimée, nous ne verrons rien d'aussi beau que ce paysage gardé par un ours de six cents mètres de haut dont la fourrure est de ce côté épaisse
et rude. Je m'explique : ours se dit Aiou-Dagh en tatare et le grand rocher qui abrite la baie de Gourzouff a nom Aiou-Dagh parce qu'il représente assez bien la silhouette d'un ours énorme, accroupi sur ses pattes et qui boit, la tête en avant. Sous la protection de cet étrange animal fleurit le site le plus riant du monde, le parc prodigieux que créa un Français, le duc de Richelieu, émigré au service de la Russie de 1790 à i8i5.
Ce n'était pas sans raison que l'empereur Alexandre l'honorait de son estime. Gouverneur d'Odessa, chargé de l'administration de la Nouvelle Russie, comme on appelait les provinces méridionales de l'Empire annexées sous Catherine, Richelieu s'était vu investi d'un pouvoir absolu et en avait fait bon usage. Tout était à créer alors ; des colonies si prospères de l'antique Pont Euxin, il ne restait plus guère que quelques ruines sur lesquelles les Tatares menaient paître leurs troupeaux. Ce nom d'un homme d'État français reste attaché en Russie à de grandes choses. Il l'est aussi à des choses charmantes, à ces jardins de Gourzoufi', plus beaux que nature, car la nature dans chaque climat ne donne que de certains produits, tandis qu'ici toute la flore de la terre entière se trouve rassemblée en un parc immense, qui n'a que le tort d'être éclairé, la nuit, à la lumière électrique. Mais Richelieu n'est pas coupable d'avoir suscité cette rivale à la blanche clarté de la lune. Il n'avait pas imaginé non plus l'artifice de ces serres colossales qui, l'hiver, abritent des plantes d'Afrique ou de l'Inde et qui, une fois démontées, vous laissent l'illusion de leur
croissance naturelle en pleine terre. De fait, le duc n'a créé que l'esquisse du parc de Gourzoufif ; la gloire de tous les détails d'un luxe qui n'exclut pas toujours le mauvais goût, revient au propriétaire actuel, un marchand de Moscou du nom de Goubonine.
Il courait jadis sur l'opulente corporation des marchands de Moscou, certaines légendes extraordinaires : comment le marchand de Moscou, entrant dans un restaurant, ordonnait au garçon d'allumer sa pipe avec un billet de cent roubles, et brisait d'un coup de pied la plus grande glace de l'établissement en s'écriant: « Qu'on ne contrarie pas mon caractère I » Aujourd'hui ils n'ont point apparemment de ces caprices de parvenus, mais ils possèdent les plus beaux hôtels, les plus belles propriétés à la campagne et on leur doit d'admirables fondations philanthropiques. Ils enrichissent surtout les églises. A cela, bien entendu, la malice publique trouve encore à redire. N'est-ce pas une manière de régler avec le ciel leurs comptes peutêtre quelque peu embrouillés?
Pour revenir à Gourzouff, je signalerai encore la haute avenue de cyprès dont, à cette heure, les sombres colonnades se détachent massives sur la mer ensoleillée. Le grand poète de la Russie les chanta, Pouchkine, dont le nom reste à une grotte digne de lui être consacrée. Le flot y entre par une large ogive ; de là on voit se dessiner, très nette, la figure de l'ours. La baie qu'il défend d'un côté est coupée par le promontoire où s'entassent les maisons tatares et que protègent comme des sentinelles avancées deux rochers égrenés dans la mer.
Le vieux village aux toits plats d'un ton d'amadou et qui s'élèvent à peine les uns aux dessus des autres, comme les têtes d'une famille de champignons, se blottit derrière la forteresse construite par Justinien ; il y a cependant des villas, de jolies maisons neuves à l'usage des étrangers et un vaste hôtel composé de plusieurs bâtiments où l'on peut s'installer de façon commode et dispendieuse. Sous le soleil devenu ardent depuis midi, la mer scintille de telle sorte que les yeux n'en supportent l'éclat qu'avec peine. La poussière blanche s'élève en tourbillons brûlants. Et toujours assises à la fontaine, ces femmes coiffées du bandeau brodé ou de la calotte rouge garnie de piécettes d'or. Ne sommes-nous pas en Orient?
Huit fois on revoit le cap Aiou-Dagh au tournant des lacets. Sa silhouette énorme se cache et reparaît, comme si l'ours rôdait jalousement autour de toutes ces fertiles vallées aux formes diverses, tantôt serpentines, étroites et sinueuses entre deux montagnes, tantôt s'élargissant en triangle comme la plus belle de toutes, Parthénite, — encore un nom grec.
Dans la vallée de Parthénite, la culture du tabac se mêle à celle du raisin. C'est de là que vient le meilleur tabac de toute la Russie, un tabac qui ne le cède en rien au tabac turc. Il sèche, attaché par touffes à des cordes ; ce sont des guirlandes suspendues devant toutes les maisons, sous toutes les galeries. Quelquesunes de ces demeures indiquent l'aisance au milieu de la misère des gîtes environnants, mais les riches cultivateurs tatares deviennent rares de plus en plus. Deux frères, le général et le colonel Raiefsky, ont acheté
leurs meilleures terres où ils expérimentent toutes les cultures, même celle du coton. Sauf exception, il ne reste plus que des journaliers. Nous rencontrons une escouade très pittoresque de vendangeurs, aux environs d'Artek, le bien des Potemkin.
Un noyer historique, que Ton replanta peut-être, nous est indiqué à Parthénite comme celui à l'ombre duquel le prince de Ligne écrivait à Catherine II dans un style si charmant ses impressions enthousiastes sur la Crimée. On sait que l'impératrice, dont il avait toute la faveur, lui fit don d'un important domaine dans cette Nouvelle Russie qu'elle créait. Alors, le pays récemment arraché aux Turcs était épuisé par la guerre, il y régnait une extrême misère, mais Catherine ne s'en aperçut pas quand elle voulut visiter ses nouvelles possessions en compagnie de l'empereur Joseph IL Potemkine, vainqueur de la Porte, ne présenta que des provinces peuplées et prospères à sa souveraine qu'il voulait pousser dans la voie des conquêtes. On amenait devant elle à cet effet des foules recrutées à de longues distances, qui suivaient les carrosses de la cour pour paraître à volonté comme autant de comparses, et la nuit on improvisait en bois et en toile tels villages qui n'étaient que des décors. C'est ainsi que les souverains de tout temps ont su la vérité sur leurs États.
Aujourd'hui, les villages ne manquent pas, ils se succèdent de près, toujours uniformément composés d'une fontaine et de quelques maisons à terrasse dont la façade en bois se rabat pour former une boutique ; au coucher du soleil, elle remonte à sa place et ce
n'est plus qu'un mur. Sous la porte, restée béante, on voit filmer gravement des hommes silencieux, basanés, coiffes de fez et assis par terre les jambes croisées.
De Korassan, la propriété princière du général Raiefsky, la vue s'étend au loin sur la mer et sur la campagne accidentée: forêts, gorges, ruines nombreuses, débris de la ville grecque, dont parle Hérodote. On peut reconnaître, en s'approchant, les restes du temple où les indigènes de la Tauride sacrifiaient des victimes humaines à leur déesse de la Vengeance en les précipitant du haut du rocher dans la mer. Ici, les Génois établirent un de leurs consulats.
Les Génois reviennent partout sur ce littoral, ils y fondèrent plusieurs villes : Balaklava, Eupatoria, entre autres. A cause de la plage de sable, les bains de mer d'Eupatoria sont passablement fréquentés aussi ; plus appréciés encore ceux de Féodosia, l'antique Théodosie, la Kaffa génoise, où l'on va chercher, outre les cures de raisin, des cures de koumiss.
Le koumiss est un tonique et un excitant. On le prépare avec du lait de jument ; la fermentation en fait une boisson gazeuse, et les femmes délicates se trouvent bien d'en absorber une ou deux bouteilles par jour. Mais je ne goûterai pas au koumiss, je ne verrai pas Féodosia, quoique la visite aux splendides galeries cimmériennes, la gloire du Musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg, m'ait donné le grand désir de pousser plus loin encore, jusqu'à Kertch, jusqu'à la fameuse colonie grecque de Milet, Panticapée, résidence des rois du Bosphore, ce que rappelle encore
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le mont de Mithridate. Les fouilles continuent toujours, amenant à la lumière des ouvrages d'art sans prix, qui remontent, pour la plupart, aux v® et IV® siècles avant Jésus-Christ, la plus belle période de l'art grec. J'aimerais à voir les kourganes où dormirent, longtemps inviolées, ces merveilles, exposées aujourd'hui au grand jour des vitrines ; mais il faut savoir pratiquer le sacrifice en voyage comme ailleurs ; mon regard ne dépassera pas, à Thorizon, la grande baie de Soudak et le cap avancé qui, là-bas, se dessine vaguement dans des teintes lilas transparentes.
On le découvre, de la jolie chapelle, bien plantée sur un rocher, après Biiouk Lambat, le point où notre équipage contourne, pour la dernière fois, l'inévitable Aiou-Dagh.
A Kastel nous entrons dans une forêt qui, par sa végétation moins méridionale, ressemble à nos forêts de France. Soudaine et grandiose apparition du Tchatyr-Dag et du Demerdji-Iaïla, se dressant, presque côte à côte, le premier à i 523 mètres au-dessus de la mer, point extrême d'altitude des montagnes de Crimée. Ceux qui veulent en faire l'ascension s'arrêtent d'ordinaire à Aloutcha. Encore une forteresse bâtie par Justinien, un gros village ta tare, avec sa mosquée, son phare, ses vignobles cultivés en général par des Allemands.
Aloutcha possède une plage de sable fin, où les barques gisent au repos ; les bains de mer semblent y attirer surtout des familles bourgeoises, des fortunes modestes ; nous rencontrons beaucoup d'enfants avec leurs mères en négligé ; les deux hôtels sont simples.
Aloutcha doit être recommandé par les Guides aux petites bourses. La pension y varie de cinquante-cinq à cent roubles par mois et les habitudes y sont surannées, comme il convient à la province. Déjeuner matinal, dîner de une heure à cinq heures. L'heure plus ou moins tardive du dîner est partout en rapport avec le plus ou moins de luxe. A lalta, mais à lalta seulement, on peut dîner à sept heures.
Avant d'abandonner la côte, remplissons bien nos yeux de la beauté de cette mer d'un bleu vert intense, vers laquelle les bois descendent des collines. . . C'estfini ; nous allons déboucher dans la région purement forestière ; mais, il faut, d'abord, traverser une vallée d'une aridité inouïe, où des troupeaux de chèvres semblent brouter la pierre, tant l'herbe y est rare, et où s'étagent des maisons ta tares que l'on dirait mal dégrossies dans le roc. Parmi elles, je distingue les turbans d'un cimetière. Des pierres, rien que des pierres, et sur la crête de la montagne, dominant au loin la mer d'une part, la forêt de l'autre, un rocher vaguement sculpté à l'image d'une femme colossale. La tradition populaire veut que ce soit le portrait de Catherine la Grande. Elle est là, solidement assise et promenant, sur les États qu'elle eût la gloire d'annexer à l'Empire, un regard qui doit être satisfait ; car la Crimée a fait des progrès depuis le temps de son fameux voyage, quand il lui fallait camper sous la tente, suivie par des convois de provisions.
Nous nous écartons du littoral ; notre route maintenant monte à travers la vallée de Demerdji-Ouzen, où se livrèrent des combats que Catherine contemple
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aussi avec orgueil, du haut de son tTÔn« de pierre. Ptr la défaite des Turcs, ils préparèrent, pour la Russie, la conquête de la Crimée.
!Sous passons sous des chênes géants, devant la i^Jiitaine Koutousov, nommée d'après le feldmaréchal, qui reçut ici, en 1774, la blessure qui lui coûta un œil.
Un Tatare est assis près de la fontaine ; tout en îiiangeant, à belles dents, son pain noir frotté d'ail, il lïoiis apprend, tandis que les chevaux se désaltèrent, qu'il est de Korbekli et qu'il faut coucher dans ce village si l'on veut visiter les grottes de stalactites et les cascades. Notre regret est grand de ne pouvoir tlisposer d'une journée de plus pour cette excursion. I/amie russe, qui m'accompagne, me dit que les femmes de Korbekli sont les plus belles de tout le littoral ; elles conservent le type grec absolument jiur. L'hospitalité qu'on exerce dans le village est [iroverbiale, quoique partout, le Tatare se distingue par cette qualité. Il n'y a pas longtemps encore qu'il n'acceptait pas d'argent en échange ; mais les Tatares de Korbekli sont appauvris aujourd'hui par l'af^ lluence croissante des Russes, et les étrangers, venus en trop grand nombre, les ont habitués à faire commerce de ce qu'ils donnaient autrefois. Encore ne demandent-ils que des prix d'une modicité dérisoire, et (oui ce qu'ils ont de meilleur, en fait de coussins, de tapis, de nourriture, est mis à la disposition de l'hôte nui passe.
De Korbekli l'ascension du Tcbatyr-Dagh se fait en trois ou quatre heures et, du plateau, la vue incom-
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parable, nous dit-on, embrasse les monts laïla, la steppe, la mer, la baie de Sébastopol. Résistons, hélas, à ces promesses et contentons-nous de monter en voiture jusqu'à mi-hauteur à peu près de cette belle montagne que les Grecs appelaient Trapesus, table à manger, parce qu'en eflet elle s'abaisse en terrasses qui ont un peu forme de tables ; mais son nom actuel, mont de la Tente, lui convient mieux ; nous nous en rendons compte lorsque, ayant atteint l'endroit le plus élevé du col, son beau profil se dresse tout entier devant nous. Le soleil couchant fait briller les facettes polies de la cime. Nous nous arrêtons là, dans une clairière, au milieu des pins qui régnent presque seuls sur ces hauteurs. A la descente, le hêtre va leur succéder.
Vous êtes-vous quelquefois représenté les forêts mystérieuses à travers lesquelles tel prince des Mille et Une Nuits s'achemine à la recherche de l'Eau qui danse, de la Pomme qui chante et de l'Oiseau qui dit tout ? C'est assurément celle-là, immense et solennelle, avec des nefs d'une profondeur architecturale, des dessous où la lumière filtre en pluie pressée à travers les larges branches épandues, argentant les troncs énormes, élancés cependant comme des colonnes. Sur notre droite, les hêtres, rares partout ailleurs en Crimée, du moins à l'état de haute futaie, escaladent les rochers ; à notre gauche, ils dévalent dans le ravin ; la richesse des tons d'automne ajoute à la beauté du spectacle.
Emportée à fond de train, je me demande vers quel palais de fée orientale va nous conduire cet élan dans l'inconnu. Le palais n'est qu'une maison de poste, un
relai au bord du chemin, mais pour être petit, le gîte — car on peut y loger — n'en est pas moins charmant. Il disparaît sous les plantes grimpantes. Un Tatare en jaquette passementée d'or et coiffé d'astrakan se tient sur le seuil, et à Tintérieur on entend le cliquetis des verres, des voix très gaies, des éclats de rire. Je retrouve là un jeune couple qui nous a suivis presque pas à pas dans nos excursions et que j'avais commencé par maudire. Il est monté un soir dans notre train à l'une des stations avant Sébastopol et je fus averti de sa présence par un commencement d'asphyxie, la dame ayant emporté avec elle une brassée de bouquets où dominait la tubéreuse. Mais la mauvaise humeur que j'avais conçue contre elle s'éteignit, le matin venu, devant sa jolie figure ingénue de blonde au teint rose. Elle était en train de contempler ses bijoux tout neufs qui furent tirés d'un petit sac de peau blanche et dont elle se couvrit pour avoir le plaisir de regarder ensuite sa resplendissante personne dans une glace que tenait assez gauchement son mari. Lui, n'aurait trouvé, je suppose, aucune satisfaction à se mirer, étant pourvu du nez en pomme de terre si fréquemment russe et d'une rébarbative moustache rouge que corrigeait, du reste, la douceur de son regard. Il se contentait donc d'interroger en fait de miroir les yeux bleus de sa femme qui lui disaient à n'en pas douter qu'il était charmant à son goût et qu'elle l'aimait de tout son cœnr. Chaque bijou fut discuté, admiré ; après quoi, ils retournèrent tous dans le joli sac blanc accroché à la ceinture de Marguerite. (Je ne pouvais donner d'autre nom à cette jeune blonde aux
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tubéreuses qui, après avoir attenté à la vie de son prochain, au moyen de parfums capiteux, riait innocemment de se voir si belle.)
Nous la rencontrâmes de jour en jour dans des toilettes diverses et toujours souriante, aux haltes successives de la route. Le voyage en Crimée est, il faut en convenir, le plus beau de tous les voyages de noce ; avis aux nouveaux mariés qui voudront éviter la banalité d'un itinéraire rebattu.
J'ai oublié de noter la curieuse musique qui, à mesure que l'on se rapproche des villages et que les arbas tatares passent plus nombreuses sur la route, vous fait croire à des gémissements de Dryades ou plutôt à des miaulements de chats sauvages. Jamais les Tatares ne mettent ni graisse ni goudron aux roues très primitives de leurs charrettes. Il s'ensuit des grincements ininterrompus dont on prend si bien l'habitude que, lorsqu'ils s'arrêtent, quelque chose manque vraiment au caractère du paysage.
Le jour baisse tandis que, sortis des bois, nous franchissons le Salghir à plusieurs reprises. Cette rivière et son affluent l'Angor, arrosent les magnifiques jardins fruitiers de Mahmoud-Soultan, achetés par le prince Dolgorouky à des mourzys, les seigneurs tatares qui ont quiué le pays dont la récente civilisation occidentale n'est point de leur goût.
Le crépuscule s'épaissit encore ; j'entends prononcer une fois de plus le nom de Justinien, ce grand bâtisseur de forteresses, à propos de murailles confusément dessinées ; je vois fuir les files interminables de peupliers et de cyprès. Enfin nous échouons très lasses et
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comme grisées par tant de visions dans la vaste gare de Simféropol, ville hybride qui a un évêque et un mufti, une cathédrale, une église luthérienne, douze mosquées, un grand bazar oriental et des rues à Tinstar de Pétersbourg, d'autres rues tatares fort malpropres, un jardin public enfin éclairé à la lumière électrique autour du très beau monument de Catherine II.
D'après ce que Ton sait des différences fondamentales qui existent entre deux pays situés aux antipodes pour ainsi dire l'un de l'autre, dans le domaine de la civilisation, celui-là étant le berceau de la liberté, celui-ci la forteresse de l'absolutisme, il peut sembler étrange que cette rêveuse et mystique Russie m'ait rappelé si souvent, au cours de mon récent voyage, la positive Amérique. C'est qu'elles ont en effet plus d'un trait en commun : d'abord toutes les deux représentent l'avenir, — déjà presque réalisé dans le présent aux États-Unis avec ses qualités bonnes et mauvaises ; en formation à peine ébauchée au contraire, mais d'autant plus grandiose là-bas, du côté de l'Orient, où l'aube moderne se lève incertaine, à travers les ténèbres héritées directement du moyen âge et les clartés étrangères empruntées à notre xviii® siècle. Considérées au point de vue physique, la Prairie et la Steppe sont sœurs. Sur d'immenses étendues absolument vides de détails, les chemins de fer en construction offi-ent les mêmes aspects de campement désordonné, précur-
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seurs de l'irruption du progrès. Dans plus d'une grande ville on retrouve le village primitif, la chaumière ou la cabane de bois brut subsistant encore près du palais, autour d'une université ou d'une école de technologie.
Socialement, certains contrastes s'aflfirment, cela va sans dire : l'aristocratie russe, toute hiérarchique, est autre chose qu'une aristocratie d'argent, si elle ne ressemble pourtant pas aux vieilles noblesses héréditaires du reste de l'Europe ; mais en revanche les marchands de Moscou valent presque en leurs libéralités les milliardaires américains et nulle part le culte du négoce, dont le temple aux rites mieux réglés, mieux organisés sans doute, est à New- York, ne se manifeste avec plus de véhémente ferveur que dans la cohue cosmopolite d'une foire telle que celle de Nijni-Novgorod.
Si je voulais me faire l'écho de certains pronostics révolutionnaires sur la transformation future de l'empire des Tsars en une vaste fédération, apparemment justifiée par l'extraordinaire mosaïque de races, il me faudrait aussi opposer à ces symptômes, encore très vagues, de décentralisation et de démocratie, telles velléités, plus vagues encore, d'impérialisme qui se manifestent au sein de la grande république d'outre-mer ; et le parallèle, intéressant d'ailleurs, nous entraînerait trop loin. Mais je soulignerai pour finir un point de ressemblance, le plus frappant de tous, peut-être. Dans les deux pays, le mouvement féministe, très accentué, a le même caractère, c'est-à-dire qu'il n'impUque aucun sentiment d'antagonisme ni de révolte contre le sexe fort, et cela par la bonne raison que
rhomme en général, Américain ou Russe, favorise plutôt qu'il ne les contrarie, et en tout cas ne raille jamais cette soif de savoir, ce besoin effréné de culture, qui sévit chez V « Eve nouvelle ». Il faut dire que l'égalité des sexes est reconnue par la loi au pays de l'absolutisme beaucoup plus qu'on ne le croit généralement, de grandes impératrices l'ayant gouverné d'une main ferme, et la femme de toute classe y possédant des privilèges inconnus chez nous, par exemple la libre disposition de ses biens qu'elle peut administrer à sa guise et sans contrôle.
Le mariage en Russie est une institution purement religieuse, un sacrement qui impose aux deux époux les mêmes devoirs et les mêmes responsabilités. Il n'est inscrit que sur le registre paroissial ; de l'église seule dépend sa consommation et au besoin sa dissolution. En cas de divorce, le règlement des questions pécuniaires incombe toutefois aux tribunaux qui les tranchent immanquablement d'une façon avantageuse pour la femme. Et dans le ménage le mieux uni, elle reste parfaitement libre d'allier ou non ses intérêts à ceux de son mari. Bien entendu il n'en fut pas toujours ainsi. La famille russe était à l'origine organisée à peu près sur le modèle de la famille orientale et prisonnière de la rigueur des lois byzantines. Jusqu'au xvui® siècle, la femme dut censé craindre son mari quoique ce fût souvent tout le contraire, comme nous le voyons dans les villages où est encore maintenue par tradition la vieille loi de coutume.
Au Congrès International qui eut lieu à Londres en
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1899, une déléguée russe, M™* Maria Boubnoff, a donné de curieux détails sur la situation légale des i'*>inmes de son pays. Elle nous a prouvé que la queslion de leurs droits fut agitée en Russie beaucoup plus li^t que dans les parties occidentales de l'Europe.
Ces droits, Pierre le Grand les leur octroya. Les mains vigoureuses qui plantèrent, bâtirent, façonnèrent la Russie à l'européenne, signèrent aussi l'édit émancipateur qui défendait aux parents et aux maîtres de marier contre leur gré enfants et subordonnés. Catherine fit beaucoup à sou tour pour l'éducation des filles. Kn ce qui concerne les hautes études seulement, la femme russe de nos jours n'a pas les mêmes avantages (jue l'homme. Il faut toute l'ardeur et la ténacité ïje son vouloir pour arriver à une carrière. Mais sur d'autres points l'égalité est à peu près complète; elle ne peut se plaindre que du genre d'oppression applii\nve non moins également aux deux sexes. La femme jiropriétaire, fille ou veuve, a sa voix dans les assemhïées du zemstvo, avec cette unique restriction que ï^i >n vote doit être déposé par un homme de sa parenté. Au village, dans l'assemblée communale dont tous ]cs chefs de famille sont membres et où se discutent les questions d'intérêt local, les femmes sont autoriri/^es par la mort ou l'absence de leur conjoint à se mêler aux délibérations.
Combien de fois ai-je remarqué, comme un fait symbolique, la ressemblance extérieure du paysan et de la paysanne russes ! A mesure surtout que l'hiver imposait à tous les deux les mêmes bottes, la même svietka fourrée, il devenait difficile de les reconnaître
entre eux. Même démarche résolue, même aspect solide. L'été, ils prennent part indistinctement aux mêmes travaux agricoles ; l'hiver, ils participent aux mêmes industries. Et la même morale leur est appliquée.
En voici un exemple parmi beaucoup d'autres. Une jeune fille, placée comme servante, a mal tourné dans la grande ville ; elle revient à son village natal et confesse son péché aux anciens qui se rassemblent pour juger le cas. L'adoption de l'enfant est mise aux voix ; le petit sera élevé aux frais de la commune. De là le grand nombre d'enfants qui portent le nom de Miron, enfant du mir, quoique ce nom ne soit pas nécessairement donné à qui n'en possède pas d'autres. L'infanticide est très rare et considéré comme un crime abominable.
Ce qui est particulier, c'est en certaines circonstances l'interprétation très libre de la loi proprement dite quand il s'agit d'appliquer aux femmes la justice. Voici encore un fait qui me fut conté au village. Une fille a été livrée par son père à un vieux mari qui l'a payée comme on paye une bête de somme. Sans cesse maltraitée, elle se laisse consoler par un galant qui bientôt après Tabandonne. Elle est grosse et confie sa détresse à une amie. Celle-ci mariée à un mari disparu, libre de ses actes par conséquent ou se croyant telle, assure à la coupable le moyen d'accoucher clandestinement et déclare l'enfant sous son propre nom. Cette déclaration a pour complice et comme témoin le parrain du petit, un voisin qui n'aura rien de plus pressé, craignant sans doute d'être pris dans cette mauvaise affaire.
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que d'aller la dénoncer. Les accusées comparaissent devant le tribunal ; il semble qu'une sévère condamnation doive être nécessairement prononcée contre elles deux. Bien loin de là ; elles sont acquittées : attendu que la première de ces deux femmes n'a pas cherché à mentir en imposant à son mari un enfant qui n'est pas de lui, et que la seconde a eu pitié d'une malheureuse, péchant surtout en cela par bonté ; que d'autre part, on voit dans cette aventure un père qui trafique de sa fille, un mari qui l'épouse malgré elle et la brutalise ensuite, un séducteur qui abandonne sa victime et un ami traître, délateur par lâcheté, après avoir trempé dans la fraude. Au nom de la justice véritable, qui va au fond des intentions et qui tient compte de la nature, quels sont les plus coupables? Les hommes, sans aucun doute.
Et celte indulgence pour les faiblesses du cœur ne se borne pas aux classes populaires.il est vrai qu'un idéalisme dont nous ne pouvons nous faire aucune idée, car il est indépendant de toute morale, rend les liaisons amoureuses peu fréquentes dans de certaines sphères dites intellectuelles, où les jeunes gens des deux sexes sont en contact journalier. Une préoccupation plus forte encore que les entraînements naturels à leur âge, la poursuite absorbante de la science et de la liberté, les défend d'ordinaire. Mais, quand il en est autrement, on n'y attache pas autant d'importance que dans les pays occidentaux. Il semble curieux que ce peuple qui a vécu dans le si proche voisinage des Asiatiques, soit infiniment moins turc en ce qui concerne la femme que le peuple français par exemple. Les plus sévères ne mé-
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prisent dans l'amour illicite que la recherche du bonheur personnel, recherche qui leur parait basse, comparée au service d'une grande cause, la cause du progrès.
« Certes, me dit une jeune femme, nous ne concevons guère que notre vie puisse s'écouler sans amour. Mais ce n'est pas tout, ce n'est même pas le principal. Voyez les hommes : tant de choses pour eux passent avant Tamour ! Et c'est juste. D'abord, aimons l'humanité. »
Elle se montrait clémente pour l'union libre, tout irréprochable qu'elle fût personnellement.
Sur beaucoup de points, l'abus des cigarettes compris, le puritanisme américain se trouverait en désaccord complet avec l'idéalisme russe, lequel n'admettrait pas davantage le flirt prétendu innocent, et en général la chasse au mari. En Russie les instincts naturels sont traités avec indulgence et la passion prise au sérieux.
Mais revenons à la question d'égalité. L'envie, la compétition hostile existe beaucoup moins qu'ailleurs entre travailleurs et travailleuses. Les ouvrières de fabrique reçoivent cependant un salaire plus faible que celui de l'ouvrier, mais les hommes sont si mal payés euxmêmes que la différence ne pourrait être considérable sous peine de produire zéro. Dans d'autres professions, postes, administrations, banques, le salaire est égal. Les hommes se plaignent sous prétexte que leurs collègues en jupons s'acquittent moins bien qu'eux-mêmes de la besogne et qu'ils ont à les aider, mais ce n'est qu'un murmure inoflfensif racheté par beaucoup de complaisance effective, car le tempérament russe est généreux, avec une forte dose d'altruisme qui tient sans
doute à d'antiques traditions communistes, la commune, l'association ayant été la base primitive et fondamentale de cette société.
Entre ouvriers et ouvrières, entre employés des deux sexes, entre étudiants et étudiantes, une réelle camaraderie existe. Il serait possible de relever ici ou là des preuves de rivalité comme partout; mais elles sont relativement rares et en tout cas très adoucies.
Je ne veux d'ailleurs parler, en ce qui concerne les femmes russes, que de ce que j'ai vu et recueilli au passage, comme je l'ai fait autrefois pour les Américaines. Chacun de nous a le devoir, il me semble, de se servir de son expérience et de ses observations, en laissant à d'autres, peut-être plus complètement informés, le droit d'agir de même dans un sens différent. Nos dramaturges et nos romanciers ont suffisamment mis en scène l'extravagante aux nerfs détraqués, la Sphinge froidement perverse, cette femme deux fois femme, parée de toutes les séductions et capables de tous les crimes, qu'ils font toujours, avec ou sans raison, quand elle n'est pas Yankee, Slave ou Moscovite. Je me bornerai à esquisser les figures beaucoup moins extraordinaires, qui ont traversé mon chemin, tout en connaissant par ouï-dire les Dames aux Perles. Mais leurs portraits ont été peints par des maîtres ; il n'y a pas à y revenir. L'altruiste persévérante qui renonce à tous les biens de ce monde pour se consacrer corps et âme aux classes déshéritées, existe aussi, je l'ai fait voir \ Et elle n'est pas