‹ Promenades en RussieChapitre 13 sur 16 · I. Œuvre de femme · texte numérisé non relu

I. Œuvre de femme

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unique, bien que les méthodes de celle-là soient à elle seule.

Beaucoup d'autres s'efforcent de développer chez le paysan une habileté nouvelle dans les arts industriels nationaux, en organisant des comités à cet effet. Lors de notre Exposition de 1900 nous avons vu, associés à de très intéressants ouvrages manuels, le nom de M™® Bohm qui a mis son talent de peintre au service des industries de village, composant des dessins dans le vieux style russe à leur intention ; celui de M*'* Polénova qui collectionna au cours de ses voyages à travers la Russie, les plus curieuses antiquités en bois sculpté au profit de l'école professionnelle d'Abramtzovo. Tout récemment encore, une dame propriétaire, du gouvernement d'Orel, m'exposait les idées qu'elle a entrepris d'appliquer chez elle et de propager le plus possible pour le développement limité des prolétaires, et des paysans, un développement graduel appliqué avant tout au métier. Idées assez semblables, dit-elle, à celles du grand éducateur nègre, Booker Washington.

Je continuerai à noter au hasard, à mesure que le souvenir m'en reviendra, mes rencontres avec des femmes de toute catégorie sociale, appartenant ayx milieux les plus différents. Libre à mes lecteurs de tirer leurs propres conclusions, de collaborer ainsi avec moi en ce travail dont Tunique but est d'aider à une enquête générale sur la question actuelle du féminisme.

Peut-être ai-je poussé trop loin ma comparaison entre la femme russe et l'Américaine. Cette dernière possède un héritage anglo-saxon qui l'arme de principes très forts ; elle exerce sur elle-même un empire

qui ferait croire à quelque froideur de tempérament; elle est positive et raisonnable. La première est à la fois plus souple et plus mystérieuse, le mot de charme semble fait pour sa physionomie mobile et caressante ; elle a beaucoup moins conscience d'elle-même et beaucoup plus d'imagination ; elle garde dans toutes les professions, même les plus viriles, ce naturel qui préserve du pédantisme et d'une attitude autoritaire. On se rappelle le geste naïf de Sophie Kovalewsky tout heureuse d'avoir résolu les problèmes qu'à l'Université de Berlin le professeur Weierstrass donnait aux élèves les plus forts de son cours. Elle enleva vivement son chapeau, d'où s'échappa une chevelure bouclée ; ses grands yeux un peu myopes, ses yeux de couleur changeante, si expressifs, si passionnément interrogateurs, brillaient de plaisir ; elle rougit, et le vieux professeur, « le père de l'analyse mathématique moderne », se sentit ému pour cette femme enfant d'une paternelle tendresse. Quoiqu'elle s'habillât avec l'excessive négligence que beaucoup d'étudiantes russes se sont fait un devoir d'imiter, la touchante et piquante Sonia séduisit toujours les hommes comme les femmes par sa grâce où l'enjouement se mêlait à la rêverie ; on ne voyait en elle rien qui permît de deviner ce monstre : un professeur de mathématiques féminin, célèbre en Allemagne, en Suède, en France, autant qu'en Russie. Ses travaux ardus ne chassèrent de sa vie ni le caprice, ni la passion, ni la douleur ; à treize ans elle fut amoureuse de Dostoïevsky, trois fois plus âgé qu'elle et qui avait rapporté de son horrible exil des attaques d'épilepsie ; à dix-sept ans, elle fit un mariage fictif pour fuir la maison pater-

nelleet pouvoir étudier dans* les Universités étrangères. Timide et hardie à la fois, inexpérimentée en tout, distraite jusqu'au ridicule, incapable de vivre sans appui, prête à détester la vocation qui l'empêchait d'être aimée — son humeur jalouse et ardente le lui faisait croire du moins — elle demeura, cette petite femme que la louange universelle élevait au-dessus des autres, secrètement absorbée dans le drame poignant de sa propre vie.

Ceci n'a rien d'américain. Même quand elles sont hommes par la volonté, le savoir et le courage, les Russes les mieux douées n'ont aucun esprit d'organisation, aucune sagesse pratique, et jamais elles n'écartent systématiquement de leur vie l'amour ni le mariage. L'habitude d'une oppression qui n'est pas celle de leur sexe, mais l'oppression de tout le peuple dont elles font partie, a étouflfé en elles ce genre de spontanéité qu'on appelle communément la franchise, et elles ont vu tant souffrir que le besoin de porter secours domine, chez elles, tous les autres. Partout elles se heurtent à de tels obstacles I De là un fond de tristesse habituelle même sous les apparences de la plus vive gaîté. L'Américaine, au contraire, a la sérénité d'un être qui se sent soutenu, dans des ambitions bien fondées, par l'opinion publique et par les lois de son pays.

Les universités transatlantiques, féminines ou mixtes, sont l'objet de l'admiration et de l'envie des jeunes filles russes, moins bien partagées. Peut-être gagnentelles cependant sous le rapport de l'originalité de l'esprit à n'être pas toutes coulées dans le même moule ;

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mais, quoi qu^on fît, je èrois, elles resteraient ellesmêmes. Il est à remarquer que le fond de l'individualité est rebelle à toute contrainte sur cette terre de l'autocratie. Lisez plutôt les Années de jeunesse de Tolstoï, celles de Kropotkine ; vous verrez si les habitudes et les préjugés de leur entourage ont le moins du monde influencé ces deux hommes. Tel ou tel des Tolstoïstes les plus intransigeants sort de PÉcole des pages de la garde impériale ; et des filles d'officiers sont devenues nihilistes. Cependant l'éducation ne diffère en aucun pays autant qu'en Russie selon la naissance et la condition de chacun.

J'indiquerai rapidement comment sont élevées les jeunes filles dans la noblesse et dans la bourgeoisie.

Les premières passent par les mains de gouvernantes successives appartenant à diflférentes nationalités. Persuadés comme nous le sommes que les Russes naissent polyglottes, nous éprouvons, une fois arrivés chez eux, quelque surprise à rencontrer tant de gens qui ne parlent que le russe. C'est qu'ils ont appris les langues comme on les apprend chez nous au collège. En tout pays, le précepteur ou l'institutrice est un luxe.

Dans une maison amie où je reçois l'hospitalité à Saint-Pétersbourg, deux enfants de dix à douze ans, parlent en perfection le français, l'anglais et l'allemand. La petite est déjà musicienne. Elle danse à merveille, j'ai pu en juger par un ballet improvisé de sa composition. Ce qui me frappa surtout fut la pantomime expressive et bien réglée, les groupes charmants dessinés par des enfants qui, jamais encore, n'ont mis le pied à l'Opéra. La danse comme le reste, cette fillette grave et

précoce prend tout au sérieux. Jamais je n'ai vu aussi marqué sur un front de cet âge le pli de l'application soutenue, presque douloureuse. Et le jeune garçon, sanglé dans l'uniforme militaire de l'école des cadets, est de même évidemment pénétré de la nécessité d'apprendre, comme on peut l'être d'un devoir inséparable du rang dont il a déjà la conscience très nette. Si jeune qu'il soit, c'est un petit homme, un petit prince, il en a les manières, la politesse, il sait baiser la main des femmes, répondre ou se taire à propos. A l'école, il ne rencontre que des camarades de son monde, et le dimanche, à l'église des Apanages, le frère et la sœur ont le sentiment de faire partie d'un cercle privilégié de fidèles. En même temps, il y a sous ce vernis un entrain exubérant qui éclate par intervalles. Explosions vite réprimées. Les enfants ne régnent pas en maîtres dans la famille, ils restent à leur place sans occuper d'eux, quoique leur développement soit l'objet d'une perpétuelle sollicitude.

Je cause avec un père de famille veuf et passant une grande partie de l'année dans ses terres. Il a pour ses enfants toute une maison, composée d'un médecin, d'un précepteur, d'une bonne allemande, d'une gouvernante française, d'une institutrice anglaise. Et il raconte drôlement les difficultés qui surgissent quand ces dames sont trop laides ou trop revêches au gré du précepteur ou du médecin, les ennuis d'une autre sorte dans le cas contraire. Ce sont ces Russes-là qui parlent toutes les langues et qui ont le caractère cosmopolite dont nous sommes frappés dans nos relations avec eux. Leurs études une fois achevées au milieu d'étrangers.

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on les a envoyés, à Tétranger encore, acquérir le dernier poli.

Que deviennent ces jeunes filles élevées avec tant de soin?

Beaucoup d'entre elles, après avoir reçu dans toutes les capitales de l'Europe les leçons des plus fameux professeurs, et rapporté de ces mêmes capitales, pour en parer leur charmante personne, les chefs-d'œuvre des plus illustres couturiers, s'en tiennent à tout jamais au rôle d'ornements de salon, de brillants papillons, les plus frivoles qui existent. D'autres conservent le goût des plaisirs de l'esprit. Quelques-unes y joignent la profondeur de la pensée. M""* Sw^etchine, la princesse de Liéven, et comBien d'autres, en sont pour nous la preuve. On m'a parlé de doctes demoiselles qui se nourrissaient de Kant et traduisaient saint Jean Chrjsostome.

Je voudrais, bien qu'elle ne soit plus là, citer, comme type accompli de la jeune fille russe, une fleur exquise trop tôt fauchée, que j'ai connue et aimée, en qui commençait à poindre, avant sa dix-septième année, un romancier de talent. Sans avoir rien perdu de la simplicité de son âge, bonne autant qu'intelligente, elle écrivait d'une manière distinguée et déjà originale en quatre langues : je regrette que les lettres, les fragments, les courtes nouvelles qui restent d'elle en français ne puissent témoigner ici de ce que j'avance. Ses impressions d'Italie montrent une curieuse indépendance de jugement, et d'un trait net, précis, quelquefois aiguisé de spirituelle malice, elle esquisse un personnage, nous le fait voir. La fièvre typhoïde la prit à Rome et l'en-

leva en quelques jours. Son père a réuni avec amour le petit héritage littéraire de celle qu'on appelait encore « Loulou » : imagination, histoire et critique. Cette délicieuse Julie de Gerschau avait la passion de Venise, qui lui rappelait, disait-elle, par un genre de charme indéfinissable où la majesté s'efiface sous la grâce légère, son héroïne de prédilection, Marie Stuart. Elle vivait pour sa reine ; ses voyages, ses lectures, ses études, elle rapportait tout à Marie Stuart devenue la figure centrale d'un roman historique qu'elle écrivit en anglais avec un enthousiasme passionné et sérieux, avec une savante recherche des particularités de mœurs et de langage. Elle-même confessait que cette ébauche, Quicksands (Sables mouvants), était l'un des grands intérêts de sa vie. Et l'œuvre resta inachevée comme la jeune vie elle-même, si courte, si riche cependant. Plus longue, elle n'eût peut-être apporté que déceptions à cette âme ardente et pure, qui attendait d'elle tant de nobles choses dont le monde est avare, en quelque pays que ce soit.

Des Instituts spéciaux sont ouverts aux jeunes filles de la noblesse dans toutes les villes principales. Il y en a huit à Saint-Pétersbourg, autant à Moscou et seize dans les diflerentes villes de Russie. Je suis conduite dans l'un des plus renommés, Tlnstitut Pavlowsky, par le général en retraite qui en est curateur. Il ne passerait pas le seuil de cet hôtel imposant, situé dans un très beau quartier où les édifices publics s'entremêlent aux jardins, sans revêtir un habit de cérémonie, frac à boutons d'or, au revers endiamanté de décorations.

Tout est pompeux dans l'aspect du grand ves-

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tibule, où une espèce de suisse, rouge et or, vous introduit.

La directrice est une personne de haute naissance et de grande allure, vêtue de violet avec une majestueuse austérité. Louis XIV l'eût mise à la tète de Saint-Gyr.

Toutes les élèves ici sont internes ; le prix de la pension est modeste, trois cents roubles, musique comprise. J'assiste à une leçon de français faite par une jolie maîtresse qui mériterait d'être Parisienne. Elle prononce admirablement et sait rendre sa leçon aussi animée que possible. C'est un charmant spectacle que celui de ces fdlettes en pèlerines et tabliers blancs sur une robe verte qui leur va bien et n'a rien d'un uniforme austère. Elles répondent prestement et se renvoient la balle dans une langue que quelques-unes ne font encore que balbutier. Nous passons de là aux régions supérieures, où un jeune professeur venu de France donne une leçon de littérature. Il corrige des compositions dont le sujet est celui-ci : l'étude de la géographie proposée comme dérivatif au désir des voyages, et m'a l'air un peu intimidé par tous ces beaux yeux braqués sur lui. Le général me dit tout bas que c'est un nouveau, à l'essai : il n'a pas encore d'uniforme. Le professeur de physique porte le sien avec aisance.

Au nombre des auditrices, quelques jeunes filles, plus âgées que les autres, se distinguent par la couleur puce de leurs robes. Celles-là font partie des deux cours pédagogiques ; elles enseignent déjà dans les petites classes et bientôt probablement elles échangeront le brevet que leur a décerné l'Institut contre un

autre conféré par le Ministère de l'instruction publique ; mais on ne les y encourage pas ; Tlnstitut de la noblesse forme des femmes du monde, des mères de famille. Cependant, sur 24o pensionnaires, la moitié, filles d'officiers supérieurs, sont élevées aux frais de rÉtat ; elles risquent fort de devenir institutrices ou dames de compagnie, malgré le petit cadeau d'argent qui est censé leur servir de dot. A celles-là sans doute l'avenir, avec son étroitesse et sa dépendance, doit apparaître bien dur. Quelque chose de semblable arrivait autrefois à nos élèves de la Légion d'honneur, sauf que jamais la maison de Saint-Denis ne fut organisée sur ce pied de grand luxe.

Les demoiselles de la noblesse mènent ici ce que j'appellerais volontiers une vie de château. Ce sont, dans les grands escaliers, dans les vastes corridors aux parquets luisants comme une glace, de petits pas pressés qui palpitent dans le silence ; une irréprochable révérence vous est tirée, un aimable visage sourit, l'air heureux. La règle de cette maternelle maison ne paraît peser sur personne. Tout y est agréable, l'infirmerie même, si coquette qu'on doit vraiment y prendre son parti d'être malade, d'autant que les amusements ne manquent pas aux convalescentes.

On me fait admirer la salle de concert et de danse vraiment splendide, en me disant que les jours de bal sont invités les jeunes garçons de l'École des Cadets.

Le service de l'Institut est fait par de gentilles domestiques qui, elles aussi, ont un petit uniforme propret. Elles sortent toutes de l'hospice des enfants trouvés ; après trois ans de ces fonctions obUgatoires dans les

Instituts, elle se placent ailleurs si bon leur semble. Pierre le Grand ne voulut-il pas que chacun des citoyens de son empire servît l'État de quelque façon ?

Le général me fait visiter en détail les classes qui ont l'air de salons, les cellules où les musiciennes peuvent étudier leur piano sans se gêner les unes les autres. Il porte à ces enfants un intérêt affectueux et m'avoue en souriant qu'il écrit à leur usage une mythologie où beaucoup d'unions irrégulières sont, pour ne pas troubler de chastes imaginations, transformées en mariages multiples comme ceux des patriarches.

Les huit gymnases de cinq cents jeunes filles ressemblent beaucoup plus à nos lycées. De fait, c'est à peu près le même programme, avec moins de sciences naturelles, ce qui est aussi le cas pour les lycées de garçons. Les gymnases sont fréquentés par les jeunes filles de la bourgeoisie, et l'instruction qu'elles y reçoivent est excellente ; on dit qu'elle a provoqué une heureuse émulation dont se ressentent les instituts de la noblesse. Il y a aujourd'hui trois cent trente-deux gymnases en Russie. Une quarantaine de gymnases privés qui veulent pousser plus loin l'identité de Tinstruction féminine et masculine s'y sont ajoutés dans les grandes villes, toujours bien entendu sous le contrôle gouvernemental.

C'est presque exclusivement des gymnases que sortent les étudiantes et les doctoresses. Il fat un temps héroïque, pour ainsi dire, où ces deux mots suggéraient l'idée de brouille avec la famille et de fuite à l'étranger, à la suite parfois d'un mariage simulé qui restait tel presque toujours, qudque

peine que nous puissions avoir à le croire. L'étudiant qui acceptait d'épouser, pour la libérer, une jeune fille de bonne famille, assez résolue pour venir elle-même lui demander ce service, tenait d'ordinaire avec une religion admirable sa promesse de ne rien exiger d'elle. On partait ensemble pour une ville d'Allemagne ou de Suisse et, après des années de misère, l'exilée revenait, munie de diplômes, exercer un ministère de dévouement.

Aujourd'hui les parents sont moins rigoureux. L'idée d'une carrière pour les femmes commence à se faire accepter. Un père de la classe bourgeoise, le moins libéral des hommes au demeurant, dit devant moi en parlant de ses filles, toutes les quatre étudiantes dans des branches différentes, médecine, pédagogie, beauxarts : — Oui, les temps ont changé. On ne sait trop ce que sera l'avenir . Un homme n'est pas fâché d'épouser une femme qui sache s'aider au besoin. Plus qu'autrefois, il aime à causer avec sa femme de ce qui l'intéresse lui-même. En tout cas une femme instruite lui impose davantage, il la traite mieux.

Rien n'est plus intéressant que d'écouter, sur le moment où les cours de médecine s'ouvrirent à Pétersbourg, celles qui furent jeunes en ces années mémorables d'émancipation et de progrès pour la Russie qu'on appelle les années 60. La première demande officielle faite par une femme russe pour être admise aux cours de médecine dans une université de province remonte à 1861. Le conseil médical ne vit aucun inconvénient à la recevoir, pourvu qu'elle remplît les mêmes formalités que les étudiants du sexe masculin.

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D'autres demandes se produisirent, et la présence de plusieurs femmes fut tolérée aux cours de l'Académie de médecine de Saint-Pétersbourg ; mais leur nombre s'accrut trop rapidement ; les dames prétendirent aussi suivre les cours universitaires de mathématique, de jurisprudence, et le droit tacitement accordé d'abord fut retiré, sous prétexte d'examiner la question. Alors commença la migration des jeunes filles russes dans les universités étrangères.

Le 2 décembre 1867, M"® Nadine Sousloff conquit^ la première en Russie, ses diplômes de docteur, après avoir soutenu à Zurich une thèse brillante. L'année suivante, une nouvelle exception fiit faite; puis les portes entr'ouvertes un instant se refermèrent et les futures doctoresses reprirent le chemin de l'étranger. Cependant vers la fin de novembre 1867, M"® Eugénie Konradi avait réussi à présenter avec quelques chances de succès une supplique demandant l'organisation de cours universitaires réguliers exclusivement pour les femmes qui se rendraient à l'Université aux heures où seraient terminées les leçons des étudiants. Elle obtint ainsi la création des cours supérieurs auxquels le nom du professeur BestougelBf est attaché. Mais les cours de médecine ne furent inaugurés qu'en 1872, sous l'influence des idées libérales accueillies alors par Alexandre II, et qui l'emportèrent sur de vives résistances.

Une jeune fille généreuse, mariée aujourd'hui au général Schaniowsky, et qui depuis a continué ses largesses, donna 5o 000 roubles pour l'aménagement des cours projetés. Ceiix-ci durent beaucoup au général Miloutine* Il était ministre de la guerre et n'en avait

pas moins sous sa dépendance l'Académie de médecine. C'est lui qui, en soumettant à l'empereur le plan des nouveaux cours, sut en démontrer l'utilité, notamment l'augmentation de l'aide médicale, insuffisante dans les provinces, et l'enrayement de l'exode toujours croissant des jeunes filles russes. Les cours furent décrétés à titre d'essai pendant une période de quatre ans, et la veuve du général Yennolow accepta d'en être l'inspectrice. L'école de médecine des femmes était alors établie à Thôpital militaire Nicolas, contenant un millier de malades. Les professeurs de l'Académie allaient y faire leurs leçons, les mêmes sans la moindre difiërence qu'ils faisaient aux hommes*

La guerre serbo-turque, en 1877, donna l'occasion au gouvernement de constater le dévoûment et la valeur des étudiantes. Une trentaine d'entre elles ayant achevé leur cinquième année d'études, obtinrent la permission de s'enrôler en quaUté de feldshers, d'aides-médecins, et partirent pour la Bulgarie avec les convois de la Croix-Rouge. Six mois après, l'inspecteur en chef du service médical de l'armée leur accordait une attestation des plus honorables pour leur zèle, leur savoir-faire, leur présence d'esprit et leurs soins entendus au double point de vue chirurgical et thérapeutique. Une gazette de Turquie, en s'étonnant de voir pour la première fois des femmes médecins admises dans une armée, •déclara que celles-ci s'étaient montrées dignes des éloges qu'on leur prodiguait.

A la fin de la guerre, plusieurs, qui avaient pansé les blessés sur le champ de bataille, furent décorées, et dans l'hiver 77-78, soixante étudiantes, ayant passé

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leurs examens devant le jury d'usage, reçurent le titre de femmes-médecins. Quelques-unes restèrent à Pétersbourg et devinrent externes d'hôpitaux, mais le plus grand nombre se répandit dans les provinces et les campagnes \

Voici les confidences d'une de ces jeunes filles qui s'échappaient de la maison paternelle sans protection, sans ressources, pour vivre de leur vie propre, et arriver au développement complet de leurs facultés : la Nora d'Ibsen :

E. M... accoutumée au doux climat du Caucase et à une large aisance, connut à Pétersbourg la pire pauvreté. A cette époque les étudiantes, internées depuis, étaient libres de vivre à leur guise où elles voulaient, comme elles pouvaient. Un groupe de jeunes femmes intrépides avait loué dans une maison neuve un appartement à bon marché, les plâtres n'étant pas secs. Elles y passèrent un terrible hiver, nourries presque exclusivement de thé. De temps en temps cependant l'une d'elles recevait quelques provisions de sa famille. Ce fut ainsi que la petite colonie se trouva en posses-

I. Nous trouvons dans l'excellent rapport de Mn^e Pauline Tarnowsky sur l'instruction médicale des femmes en Russie, la statistique suivante, qui n'est pas sans intérêt. Pendant une période de dix années que subsistèrent les cours, ils comptèrent 969 élèves. De 1872 à 1879, la position sociale de 718 élèves se répartissait comme il suit : femmes et filles de fonctionnaires, 3o ; de marchands, 17; de militaires, i3 ; d'ecclésiastiques, 5: rentières, 2 ; étrangères, 1 ; filles de paysans, 1 ; filles d'ouvriers, 5. Sur un chiffre, de 5i2 élèves: 172 jeunes filles, 71 femmes mariées, i3 veuves. 116 se marièrent pendant leurs études, généralement à des étudiants.

sion d'un beau morceau de viande, le premier rôti qu'on eût confié au four du grand poêle.

Il exhalait un parfum exquis. Alentour les convives aflfamés, quelques étudiants invités dans le nombre, déjeunaient déjà par l'odorat en attendant le moment où la table serait servie. Mais il y a toujours place pour un accident entre le désir et sa réalisation. En retournant pour la dernière fois le rôti cuit à point, une main maladroite le fit rouler par terre avec tout son jus. — Ce morceau magnifique sera-t-il perdu? — Non, sans doute! En l'essuyant bien. . . — Mais le jus. . . un si bon jus ! — Et voilà les pauvres étudiantes qui, à genoux, se mettent à y tremper leur pain. Ce fut le repas le plus gai du monde. Cependant l'humidité des murs, le surmenage et les privations avaient fait leur œuvre. E. M. . . devient malade, les poumons sont pris, force lui est de renoncer au doctorat, mais les examens de feldsher sont moins difficiles, elle les passe et s'en va du côté de FOuralj porter ses soins dans une usine où sévit le typhus.

Cette usine est tout un village. Elle me fait des descriptions terribles de la première cabane où elle entra sans que personne lui répondît. Personne, en effet, n'y semblait vivre. Seulement sur le poêle elle aperçoit, pendants de côté et d'autre, un bras, une jambe appartenant à différents individus. Ces membres épars sont couverts de taches noires sinistres ; ce sont les cancrelats qui les dévorent. Une petite fille assise par terre pleure, silencieusement, se sentant seule au monde. Et voilà cette jeune femme isolée, à demi poitrinaire, aux prises avec l'horrible Qéau, s'efforçant de

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consoler, de guérir, et puisant des forces inespérées dans le contact de toutes les misères qu'elle soulage.

Ce n'est pas son premier poste ; elle a commencé par un autre village où sévit la diphtérie. Pour y arriver, à des distances que le chemin de fer n'atteint pas, il lui faut faire un long trajet dans le chariot couvert où un marchand ambulant d'assez mauvaise mine lui a donné place. Plusieurs journées dans les bois, à travers la grande forêt monotone. Toujours les mêmes colonnades interminables, à côté d'un inconnu qui lui demande de temps à autre si vraiment elle n'a pas peur, d'un ton qui lui fait comprendre toute l'étendue de son imprudence. Elle arrive saine et sauve, pour se trouver, à l'hôpital, sous la férule d'un vieux médecin rétrograde et méfiant. Logée dans une chambre contiguë à celle des morts, elle a le souvenir, à demi comique, à demi macabre, d'un cadavre galvanisé par la vodka. Un gémissement l'a éveillée ; celui qu'elle croyait mort demande à boire et elle lui procure une dernière consolation en lui versant de l'eau-de-vie. Là-dessus il ressuscite, se lève, fait quelques pas, mais c'est pour mourir tout de bon en regagnant son lit. Le feu de paille s'est éteint. Grâce à elle, du moins, il a eu encore un bon moment.

Des varioleux la chassent de son asile occupé d'ordinaire par les maladies contagieuses. Il y a tant de malades qu'on ne sait plus où la mettre dans l'hôpital, d'ailleurs fort petit; bref, elle se trouve logée, par faveur, dans la prison de l'endroit. Sa cellule n'est pas mauvaise, mais elle est forcée de se soumettre au régime des condamnés, on l'enferme

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le soir. Singulière prison où il suffit que les détenus rentrent à une heure déterminée pour se faire mettre sous clef jusqu'au matin. Leur jeune voisine les intrigue fort : « Qu'a-t-elle fait, celle-là? — Rien, prisonnière volontaire. »

Ce qui m'intéresse le plus dans son récit, c'est l'impression que cette enfant de Tiflis éprouva quand pour la première fois elle se trouva devant un vrai paysan russe. Il représentait ce peuple qu'elle rêvait de servir. Aimer, instruire le peuple, on ne songeait qu'à cela en 1870, et avec quelle ardeur avait-elle partagé le désir général ! Ce colosse barbu, déguenillé, malpropre, farouche, lui fit peur. Pour lui, cependant, -elle avait tout quitté I Et, malgré cette première impression, elle n'a jamais cessé de se dévouer à lui d'une manière ou d'une autre.

Je vois encore agir tout près de moi, en Petite- Russie, une femme-médecin dont l'histoire, pour être moins romanesque, n'est pas moins intéressante. C'est une blonde robuste, aux traits accentués indiquant la volonté ferme et la bonté surtout. Elle a été quelque temps à la tête d'un hôpital considérable du zemstvo dans une ville de province, mais ces places ayant été depuis réservées aux hommes, elle s'est donnée tout entière à la clientèle libre, ce qui l'oblige, dans les campagnes, aux voyages les plus longs et les plus fatigants. Elle parle couramment le petit-russien et est adorée des paysans qu'elle traite avec une cordialité familière. Sa vocation remonte au temps où les parents s'opposaient généralement à de pareilles velléités. Les siens, chargés de famille, lui avaient donné le spectacle

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d'un de ces ménages chez lesquels la gêne produit des mésintelligences et elle s'était juré, presque enfant, que jamais elle ne serait dépendante d'aucun homme. Cette résolution était le premier pas vers une carrière quelcon- T que. Mais comment y arriver ? Tous les sacrifices étaient faits au profit de ses frères. Quand elle parla d'étudier la médecine, ce fut d'abord un toile. Puis le père s'aperçut peu à peu que ses fils étaient passablement 1 paresseux tandis que sa fille promettait d'être une personne capable de se débrouiller dans la vie. Il la conduisit lui-même à Pétersbourg et lui fit une pension dans la faible mesure de ses moyens. Comme la plupart des étudiants des deux sexes, elle donnait quelques leçons pour ajouter à ses ressources. Vie passablement dure, en somme, me disait-elle, mais tout le reste était si bien... Les professeurs, les camarades parfaits I

Une fois docteur, elle réalisa son idéal, qui était de se dévouer à qui avait besoin d'elle. Il va sans dire qu'elle soigne gratuitement les pauvres, elle ne veut rien recevoir non plus de ses amis et, comme tout le monde dans le district est de ses amis, on ne sait comment elle trouve non seulement le moyen de vivre, mais encore de soutenir les siens. Les firères n'ont pas réussi comme elle : ils sont chargés d'enfants ; elle doit songer au mariage de celle-ci, à Técole de celui-là. Aussi est-elle restée célibataire. Elle s'interdit la politique, tout en ayant l'esprit libéral. Au milieu de ses confrères libres penseurs, elle a gardé la foi. Type sympathique et attachant d'une créature parfaitement saine qui ne voit en ce monde que le

devoir immédiat, comme le veut Tolstoï, et suit son chemin sans broncher. L'optimisme et la gaîté se dégagent d'elle, communicatifs et bienfaisants : peut-être a-t-elle moins d'idées générales que quelques-unes, mais elle a aussi moins de rêves. Elle ne fait aucune propagande; elle s'acquitte de son métier. Par excellence, elle mérite l'épi thète de maladietz, vaillante.

Le général Miloutine, homme humain, excellent et vraiment supérieur, avait toujours traité les étudiantes avec une bonté paternelle. Le général Vannovsky, nommé en 1881 ministre de la guerre, ne leur témoigna pas la même faveur et en 1 886 les cours de médecine furent définitivement fermés aux femmes. En 1895 seulement, après neuf années de démarches incessantes, d'efforts infructueux, de résistance de la part du Gouvernement et du Synode, l'Institut de mé^ decine, tel qu'il existe aujourd'hui, les admit de nouveau. Ce fut grâce à la générosité de particuliers qui rassemblèrent entre eux un capital de 700000 roubles, les plus fortes sommes venant de Moscou.

Obligeamment guidée par M""® Kodyan, femme d'un médecin bien connu de Saint-Pétersbourg et l'une des patronnes les plus intelligentes de l'éducation supérieure des femmes, j'ai pu explorer en détail les deux beaux bâtiments qui représentent l'Institut et la maison dé l'Internat. L'inspectrice, M""® Seniawine, et d'autres dames qui s'intéressent à l'Internat nous accompagnent dans cette visite. Elles me parlent de l'énergie déployée par la baronne UxkuU, présidente du comité de construction, pour arriver aux résultats que j'admire.

La société préposée à l'accroissement des ressources de cet Institut de médecine compte aujourd'hui 3oo membres. Il y a 117 élèves dans la maison de l'Internat, des jeunes filles de province, dont les parents sont loin; mais les étudiantes mêmes qui ne jouissent pas de ces jolis logements, éclairés, comme toute la maison, à l'électricité, avec salle de bains, salle de musique, bibliothèque, peuvent venir du dehors dîner au vaste réfectoire. Trois cents personnes sont ainsi nourries moyennant un prix modique.

Trois cours fonctionnent à l'Institut et comptent environ 5oo étudiantes. Les étudiantes, ayant terminé le cours complet de dix semestres, reçoivent un diplôme qui leur donne le droit d'exercer librement la carrière médicale à l'égal des médecins du sexe masculin. - Les jeunes filles que je rencontre dans les longues galeries qui servent de promenoirs, celles qui me font les honneurs des difierentes parties de l'établissement, sont très difierentes de certaines étudiantes, aperçues jusqu'ici, et qui affectaient une extrême négUgence dans leur toilette ; elles sont bien tenues, coiflees avec soin ; point ou très peu de cheveux courts, cette caractéristique de l'étudiante aux opinions radicales qui affiche résolument le dédain et presque la crainte héroïque de plaire. C'est de sa part une réaction contre l'éducation artificielle donnée à la jeune fille par les gouvernantes étrangères. Mais il y a aussi un snobisme de désordre et de malpropreté dont se gardent les pensionnaires de l'Institut de médecine. Elles sont très agréables à voir ; les étudiantes américaines reconnaîtraient des sœurs dans ces jolies personnes.

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d'un type bien diflférent du leur pourtant, aux lignes moins régulières et moins arrêtées, aux contours plus amples et plus souples à la fois. L'une d'elles me propose d'aller voir le magnifique amphithéâtre d'anatomie, excursion que je décline, me sentant un peu lasse de ma longue promenade à travers les laboratoires et bibliothèques de l'Institut et les quatre étages de rinternat.

Les pionnières des années 60-70 prétendent qu'il n'y a pas trace chez ces étudiantes enrégimentées et surveillées de la flamme généreuse qui les dévorait elles-mêmes. Celles-ci songent à se créer une carrière tout autant qu'à servir l'humanité; elles se partagent les places de médecins à traitement fixe dans les gymnases, collèges et couvents de femmes, dans les maisons d'éducation, les asiles, les maisons d'accouchement, les bureaux de police médicale à l'usage des femmes, la direction des dispensaires principalement aflectés aux femmes et aux enfants dans les villes de province, etc. Plus ou moins elles sortent des classes aisées puisque chacune d'elles doit verser cent roubles par an, moyennant quoi elle a droit à l'enseignement gratuit de tous les professeurs et à la jouissance de tous les laboratoires ; plus 3oo roubles pour la pension. Ce serait au-dessus des ressources de la plupart. Cette raison et le petit, nombre des étudiantes admises dans les universités russes, deux ou trois pour cent environ, font que la poussée continue vers les facultés étrangères.

Nous savons combien il y a d'étudiantes russes à Paris, il y en a autant et davantage en Allemagne ;

mais elles envahissent surtout les universités suisses où la vie est moins coûteuse, montrant partout le même m harnement au travail et supportant avec le même c'«iurage stoïque la même pauvreté. Celles qui reçoivent une pension de leurs parents, luttent contre des difficultés égales à celles de leurs camarades; car elles mettent tout en commun ; ce qui appartient à Tune njipartient à l'autre. Nulle part la fraternité ne s'affirme (i\ine façon plus touchante que dans ces colonies d'étudiantes. M'*® R..., qui prépare son doctorat en France, me dit qu'elles sont à Montpellier une soixantaine de Russes dont beaucoup de juives. Elles se sont ili visées en deux groupes de trente, chacune d'elles iiiisant la cuisine une fois par semaine, tandis qu'une autre sert à table. Un local composé d'une bibliothèque et d^une salle à manger est loué à frais communs; elles logent éparses en ville dans de petites chambres. A midi, on dîne ensemble, fidèles à la cuisine russe* In seul repas par jour. La famille de cette jeune fille habite la Russie et la laisse avec confiance livrée à elle- 111 èmè. Elle se partage entre la science et le chant. Choisir? Pourquoi? Elle prétend réussir en tout. Avec !!?es camarades de l'autre sexe aucune coquetterie. 'I\ tûtes celles que j'ai vues sont ainsi. Et la différence frappante sur ce chapitre entre l'Amérique et la Russie, c'est qu'en Russie les hommes ne sont nullement prosternés devant les femmes ; des égales, des camarades, rien de plus.

Dans les universités russes, où les deux sexes sont séymrés, il n'y en a pas moins entre eux et elles une sulidarité étroite. Lors de la manifestation si violem-

ment réprimée à Saint-Pétersbourg sur la place de Kazan, les étudiantes étaient présentes, auprès des étudiants. Le récit de cette affreuse journée m'a été fait par l'une des manifestantes.

Elle se trouvait, sur les marches de Téglise, la foule au-dessous brutalement refoulée par la police. Quand les Cosaques chargèrent, ce fut un écrasement, une panique, des cris d'angoisse et de fureur. A quelques pas d'elle, évanoui dans son manteau, un étudiant était assommé à tour de bras par trois Cosaques. Elle s'élance, indignée, leur fait honte. L'un d'eux s'arrête, les deux autres se tournent contre elle et elle se sent frappée à la tête par la terrible nagaïka, puis sur les bras, sur les épaules. On l'arrête avec beaucoup d'autres, on l'entraîne jusque dans la cour du bureau de police. Là, ils ont attendu des heures. Le soir seulement, un peu de nourriture leur fut donnée. Interrogatoire pour la forme, quinze jours de prison, puis l'exil en province ; on leur permit généralement de choisir le lieu de leur résidence. Elle a choisi la ville dont sa famille est originaire, où elle est avantageusement connue et peut trouver quelques leçons.

Celle qui me raconte ces choses est une toute jeune et très jolie personne, petite, mince, le profil légèrement aquilin, de grands yeux gris tristes et candides, les cheveux coupés courts, en toilette plus que simple. Elle parle bien le français, d'une voix lente aux intonations un peu plaintives. Son désir serait d'aller à l'étranger ; là il lui faudrait donner des leçons pour son entretien. En trouverait-elle ? J'écoute cette pauvre enfant avec émotion. Elle ne me paraît pas de force à

livrer la lutte pour l'existence, mais une volonté indomptable la soutient. C'est cette volonté qui l'a fait venir de loin à bicyclette, par des routes de sable très montueuses, jusqu'à l'endroit où nous nous rencontrons. Elle a fait le voyage avec deux étudiants, ses camarades, qui déclarent qu'elles les a retardés, qu'elle doit être épuisée, et lui conseillent de revenir par un autre moyen de locomotion. Mais elle s'obstine. Et je sens qu'elle apportera cette même obstination aveugle, désespérée dans tout ce qu'il lui plaira d'entreprendre. Les deux jeunes gens n'insistent pas ; elle est libre, mais pour le retour ils partent sans s'occuper d'elle, à un train qu'elle ne peut suivre. Avec une bonté rude qui exclut toute galanterie, quoiqu'elle soit vraiment protectrice, ils la forcent ainsi à prendre le chemin de fer. Elle n'en montre ni humeur ni dépit, rien qu'un peu d'humiliation. Elle est vaincue pour cette fois, voilà tout. L'incident me paraît très caractéristique. Aucune de ces intrépides ne consulte ses forces. Ce qu'on peut leur reprocher aussi, c'est de ne pas se spécialiser volontiers. Il y a chez elles, avec le désir de tout embrasser, une inconstance vague, une soif ardente d'expériences nouvelles, un perpétuel souci du développement de leur individualité, en dehors même de l'œuvre qu'elles se proposent d'accomplir. Le besoin de se dévouer est, chez la plupart, à l'état de passion. Ce n'est pas assez pour elles de soulager les malheureux ; elles veulent partager le fardeau de ceux qui sont chargés, faire, comme l'a dit l'une d'elles, leur propre douleur de la douleur des autres. Ce sont les romantiques de la philanthropie et de l'intellectualité.

Non moins intéressante que ma visite à l'Institut médical fut celle que je fis à l'édifice imposant qu'occupent les cours supérieurs également créés pour et par les femmes.

J'ai déjà dit uii mot des premières tentatives d'Eugénie Konradi, rédactrice du journal la Semaine^ aidée par deux autres dames, Marie Troubinskow et Nadine Stassow. En 1869, le ministère de l'Instruction publique autorisa l'admission des femmes aux cours d'histoire, de philologie, de physique et de mathématique. Ce n'était pas tout à fait réaliser les espérances des quatre cents signataires d'une supplique adressée au recteur de l'Université. Elles obtinrent, en outre, de quelques professeurs sympathiques à leurs tendances qu'ils fissent des cours gratuits. Ce premier essai eut une influence marquée sur le développement des femmes russes.

Bientôt l'œuvre s'affirma plus complète. L'empereur Alexandre II, inquiet de voir tant de jeunes filles s'expatrier à la poursuite de la science, fit ouvrir dans les Universités russes des cours confiés à la direction du professeur Bestougeflf-Riounine. Pour y entrer, il suffisait de présenter un certificat d'études complètes au gymnase ou à l'Institut et de payer annuellement cinquante roubles. Chaque année, les étudiantes subissaient un examen, plus l'examen final qui terminait les cours. Mais de ces efforts il ne résultait aucun droit ni privilège. On avait ensuite à chercher sa vie. Beaucoup de jeunes filles se plaçaient au loin, allant professer jusqu'en Amérique. Le conseil pédagogique retenait les sujets les plus remarquables comme assistantes. Pour

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diriger le côté économique de ces cours, fut fondée, en 1878, une société dont la présidente M™® A. de Philosofow, réunit bientôt de toutes parts un capital assez considérable. Le ministère de Tlnstruction publique et la ville de Saint-Pétersbourg y contribuèrent. Les cours grandissaient d'année en année. L'administration les installa dans un bâtiment dont la construction et l'aménagement ne coûtèrent pas moins de 280 000 roubles. Malheureusement, le mouvement nihiliste et ses conséquences mirent en péril, lors du meurtre d'Alexandre II, l'existence des cours Bestougeflf. Ils ne reprirent qu'en 1889, sauf quelques restrictions dans le programme de l'enseignement, et à la condition que les étudiantes, renonçant à la vie indépendante, demeurassent, soit dans leur famille, soit dans un internat.

Les cours sont divisés en deux branches : historicophilologiques et physico-mathémathiques ; ils sont faits par les plus éminents professeurs. L'internat, à côté du collège, renferme, sans compter l'appartement de l'inspectrice, soixante chambres, deux salles de conférences spacieuses, un salon de réception, tout ce qu'il faut pour assurer aux étudiantes une vie confortable. Elles logent là au nombre de quatre-vingt-cinq. Une annexe permet de recevoir en tout cent vingt-cinq auditrices qui payent 3oo roubles par an tout compris. Une femmemédecin est attachée à cet établissement. On vient d'ajouter à l'édifice une salle qui peut contenir mille personnes. Ceci grâce à des legs et à des donations.

L'aspect des internats de Saint-Pétersbourg, celui des cours supérieurs particulièrement, ne m'eût pas

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permis de juger de la pauvreté habituelle des étudiantes si je n'eusse pénétré dans le domaine si curieux de la société de bienfaisance de Moscou. Cette société, qui a pour but de pourvoir aux besoins des étudiantes de la ville, ne remonte qu'à 1897. Elle vit le jour par l'initiative de M"®* Bakounine, Stolpofsky et de la princesse Michetzky. Ses principaux fondateurs furent réminent professeur Tchouproff, si populaire à Moscou , et quelques autres professeurs de l'Université. Les ressources étaient modestes et les charges bien lourdes. Elles s'étendaient à toutes les femmes pauvres se préparant soit à entrer dans les cours d'instruction générale et professionnelle, soit à passer leurs examens d'institutrice ou de feldshers, celles enfin qui, ayant terminé leurs études, ne trouvaient pas de travail.

Il fallait procurer des secours d'argent continus ou accidentels, prêter sans intérêts, fournir gratis le matériel nécessaire aux études, pourvoir de vêtements, de linge, de chaussures, celles qui n'en avaient pas, organiser des logements en commun, des restaurants à prix réduits, faire entrer les malades dans les hôpitaux. Un zèle ardent vint à bout de tout cela. Pendant les quatre années de son existence, la société a organisé dans différents quartiers trois restaurants et deux internats. Le premier restaurant situé au delà de la rivière est fréquenté principalement par les futures sages-femmes ou les masseuses qui n'ont pas moins de huit écoles à Moscou ; on y distribue jusqu'à cent dîners par jour moyennant quinze copeks l'un. Le second restaurant se trouve au centre de la ville et reçoit les étudiantes des difiérents cours supérieurs, pédagogiques, cours de lan-

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gues étrangères, conservatoires, école des arts, etc. On y prépare quotidiennement jusqu'à i4o dîners à raison de vingt copeks ; encore la place manque-t-elle quelquefois. Le troisième restaurant a été organisé pour les femmes officiers de santé et réuni ensuite à l'internat. Ces restaurants sont d'une grande simplicité sans doute, mais parfaitement propres.

Gomme à Saint-Pétersbonrg, où j'ai été frappée de la sollicitude toute maternelle témoignée aux étudiantes par d'activés protectrices, les dames de Moscou ne comptent pas leur peine.

Le conseil décide des mesures à prendre, mais les secours sont répartis par les membres féminins de la société. Lorsque fut organisé le premier internat en 1898, il n'y avait en caisse que 900 roubles et de place que pour treize personnes. Dès le mois de janvier suivant, une demoiselle Guirche reçut trente-sept jeunes filles dans sa maison. Maintenant l'internat loge soixante-dix-sept étudiantes dans une trentaine de chambres qu'elles occupent deux par deux et même trois par trois. Il y a en outre une vaste salle à manger, une salle de réception, un logement pour l'économe, des cuisines, etc. A raison de quinze roubles par mois les étudiantes sont logées, elles ont du thé deux fois par jour, un dîner de deux plats et un souper.

J'ai été cordialement invitée à l'un de ces repas, après ma visite dans toute la maison et quelques entretiens avec celles des étudiantes qui comprenaient le français. La plupart étaient occupées au laboratoire de chimie. Je surpris les autres dans leurs chambres où elles travaillaient graves, studieuses, modestement vêtues, dévouées

corps et âme à leur besogne, on n'en pouvait douter. Sur presque toutes les tables se trouvaient la photographie de Tolstoï et celle de Gorki. Une blonde, charmante, en grand deuil, me dit qu'elle est Polonaise et qu'elle aspire à enseigner un jour dans son malheureux pays. L'émotion de sa voix quand elle prononce en français les mots : « Non, je ne suis pas Russe, » je ne sais quelle emphase naturelle dans sa tristesse et sa fierté me sont restées présentes. Presque toutes celles avec lesquelles je cause me disent qu'elles veulent être institutrices à la campagne. L'une d'elles est revenue du fond de la Sibérie étudier encore, après avoir professé plusieurs années, misérablement payée*, dans une complète solitude intellectuelle, qu'importe I Il faut voir la flamme d'enthousiasme qui s'allume dans ces yeux tristes, éclairant de maigres visages, pâles et fatigués par les veilles, par Fefibrt trop assidu. Je dis toute la sympathie, tout le respect qu'elles m'inspirent à une bienfaitrice de la maison. M"*® Morozow^. « Elles sont certainement courageuses, » me répond-elle. L'instruction supérieure a été moins favorisée encore par le gouvernement à Moscou qu'à Pétersbourg. Lorsqu'elle commença dans la capitale, sous les auspices du professeur Bestougefi*, les célèbres cours Guerrier existaient déjà ici ; ces cours furent fermés en 1888, et les femmes de Moscou attendent tou-

I. Les appointements d'une instilutrice de village sont en moyenne de 3oo roubles, outre le logement, mais il y a des gouvernements où ils ne dépassent pas dix et même huit roubles par mois et où le gite est une chaumière délabrée à énorme distance de la plus petite ville.

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jours que l'Université leur devienne accessible comme à Pétersbourg, sous les mêmes conditions.

Aujourd'hui, les cours sont faits dans Tintemat même, ceux de pédagogie pour l'enseignement primaire pendant deux ans ; ceux qui comprennent les études supérieures, les sciences naturelles et historiques durent quatre ans. Le second internat, celui des femmes officiers de santé, a été organisé grâce à des subsides de la ville, qui assigna pour cela 2 000 roubles. Non seulement les internes, mais les externes peuvent y faire un repas de vingt copeks. Il y a tous les jours de quarante à cinquante convives, un certain nombre venant du dehors, puisque les pensionnaires ne sont que vingt-neuf, devant payer, elles aussi, quinze roubles par mois. Mais, si modeste que soit ce chiffre, seize seulement donnent la somme entière; plusieurs sont absolument sans ressources.

Je demande s'il est bien raisonnable d'aider tant de jeunes filles à s'élever au-dessus de leur condition. Mais on me répond que tout individu a le droit de développer au plus haut degré ses facultés naturelles. D'ailleurs il y a là des filles de toute classe, et les sympathies du public pour cette œuvre sont très vives. La preuve, c'est que les ressources n'ont cessé de grandir depuis le début, où il fallait se borner à secourir, et encore de façon bien insuffisante, les élèves les plus pauvres des cours d'accouchement et de massage. Dès la seconde année, fut fondé un bureau pour la recherche d'occu pations diverses devant aider à vivre les étudiantes. Plus de cent personnes s'y adressèrent aussitôt, demandant des leçons, des répétitions, des traductions, de

la copie pour machine à écrire, des places de lectrices, de comptables, de gardes-malades, de masseuses, etc. La plupart de ces solliciteuses n'avaient aucun moyen d^existence ; les autres recevaient de leurs parents une somme mensuelle variant de deux à dix roubles. Une seule avait une pension de vingt-cinq roubles, mais, étant mère de trois enfants, elle ne réussissait pas à manger tous les jours. Le tableau le plus saisissant de cette misère est fourni par le bilan de la nourriture. Dépenser par jour de cinq à six copeks, c'est juste de quoi ne pas mourir de faim. Inutile d'insister davantage sur la situation matérielle de cette catégorie d'étudiantes. La société de bienfaisance a fait des prodiges pour l'améliorer. Les afiTaires sont admirablement gérées par le conseil d'abord, puis par l'assemblée générale. Tous ces administrateurs travaillent sans rémunération aucune. La société se trouve sous la dépendance du ministère de l'Intérieur et les comptes rendus de ses ressources et de ses actes doivent être présentés tous les ans aux deux ministères de l'Instruction publique et de l'Intérieur. Pour raison de sûreté d'État ou de moralité publique, c'est-à-dire selon son bon plaisir, le gouvernement aurait le droit de la dissoudre immédiatement. On voit que son existence est précaire. Rien cependant ne l'a inquiétée jusqu'ici, et elle prospère, fournissant à la Russie les éducatrices dont elle a si grand besoin, ou ces femmes médecins qui dirigent des dispensaires jusqu'à Samarkand, jusqu'à Taschkent, multipliant leurs services dans les provinces russes d'Orient, où les femmes ne peuvent être soignées par des docteurs du sexe masculin.

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A ceux qui, imbus comme moi d'anciens préjugés^ demandent s'il reste un contingent suffisant de mères de famille, il est facile de répondre en signalant l'accroissement de la population. La fécondité des ménages russes suffit à tout. J'ajouterai que je n'ai entendu personne, dans tout mon voyage, blâmer cette ardente aspiration des jeunes filles vers la science. Les étudiantes sont décriées dans de certains milieux pour d'autres raisons : leur solidarité avec les étudiants, la part qu'elles prennent aux manifestations ayant un caractère politique. Mais la conclusion n'est jamais de les renvoyer, comme on fait ailleurs, à l'aiguille ou à la cuisine. En Russie, de même qu'en Amérique, la femme, avant d'être femme, est un individu.

Peut-être me demandera-t-on quelle part prennent, en Russie, les religieuses orthodoxes à l'instruction de la jeunesse. Elles n'en prennent aucune jusqu'ici. Cependant, un ordre enseignant, le premier, fut fondé, il y a une quinzaine d'années, par la comtesse Effimovsky. Le hasard m'a fait rencontrer à Saint-Pétersbourg un religieuse appartenant à cet ordre fort restreint. Elle était venue de la Russie blanche réunir des souscriptions pour sa maison, située dans une de ces principautés d'autrefois, qui appartinrent à la Lithuanie et à la Pologne avant d'être incorporées à l'empire russe en 1772. Il y a là un mélange de Polonais catholiques et d'uniates qui, ne relevant ni de l'Église romaine, ni de l'Église orthodoxe, sont forcés d'adhérer à cette dernière sous peine de vivre sans prêtres. Tel est Farrêt d'un prosélytisme autocratique. Les vieux résistent et se passent des secours de la religion plutôt

que de céder, mais leurs enfants sont conquis peu à peu, les religieuses y aidant. A Bielsk, elles n'ont pas moins de quatre cents élèves qui reçoivent l'instruction primaire et sont dressées aux travaux des champs, aux soins du bétail. Les meilleures, quand elles se marient, reçoivent une petite dot. Il n'y a pas de population plus déshéritée que celles où se recrutent les élèves de cet internat. Très inférieure aux Russes, dégénérée au physique comme au moral, elle loge dans de misérables cabanes dont on compte une douzaine dans chaque village, et vit pauvrement des maigres ressources que lui fournit l'agriculture. Les petites filles de l'école de Bielsk vont toutes pieds nus. A cinq verstes de là, existe une école semblable pour les garçons, qui apprennent divers métiers sous la direction d'un prêtre. Les religieuses s'occupent aussi des plus petits. Elles ont six cents personnes dans leur couvent, pensionnaires, maîtresses, vieilles femmes recueillies par pitié. Seules, les élèves orthodoxes sont reçues. On devine combien une pareille règle doit produire de conversions 1

Mon interlocutrice ressemble beaucoup, en somme, à une bonne religieuse de chez nous. Elle me dit que les vœux éternels ne sont prononcés qu'après le noviciat et qu'on peut rester novice toute sa vie.

Les sœurs converses portent le costume national russe, le sarafane, avec cette différence qu'il est noir au lieu d'être de couleur vive, la chemise blanche bouffante, un tablier blanc et un fichu de laine blanche sur la tête. Les religieuses sont reconnaissables au voile noir encadrant absolument le visage, sauf

Tétroit bandeau des cheveux et retombant en pèlerine sur les épaules. L'ordre ne reçoit de l'État qu'une subvention minime, mais on commence à se rendre compte en haut lieu des services qu'il rend, et une succursale va être fondée à Pétersbourg.

Cette religieuse aux beaux yeux noirs, à Tair intelligent, est la seule avec qui j'aie longuement causé, mais j'en ai rencontré beaucoup d'autres dans plusieurs couvents, sans compter les affreuses vieilles, importunes et malpropres, qui quêtent à genoux pour les frais du culte devant cette petite chapelle de la Vierge d'Ibérie, aux portes toujours ouvertes, où, du matin au soir, va se prosterner tout Moscou. Mais c'est au couvent Voznessensky (de l'Ascension) qu'elles m'apparurent réunies en grand nombre pour l'office du matin. Ce couvent de femmes fondé, sur la place principale du Kremlin, par Eudoxie, veuve du grand-duc Dimitri Donskoï, qui s'y retira en 1889, est un immense tombeau d'impératrices : trente -huit grandes-duchesses et tsarines y dorment leur dernier sommeil.

Nous pénétrons dans l'église enrichie d'une relique fameuse de la vraie croix, un jour de semaine après la messe que va suivre la communion. Un diacre herculéen, à chevelure crépue, blond doré, les cheveux de Samson, rugit des prières d'une voix de basse profonde. Ce taureau à face humaine est revêtu d'ornements rouges. 11 se tient devant l'autel, et derrière lui les religieuses répondent. Pour elles la clôture consiste à tourner le dos au public, à dissimuler ainsi leur visage. On ne voit que l'espèce de hennin, enfoncé de manière à cacher les oreilles, que recouvre un voile noir aux

longs plis tombants. Les novices ont la même coiffure, mais en velours et sans voile. Toutes portent une robe traînante de laine noire avec camail à larges manches.

Elles chantent, les voix sont pures et délicieuses. Au miUeu d'elles, la maîtresse du chœur les dirige. Une des plus jeunes se détache pour quêter. Je vois une figure douce, reposée. Quand les autres défileront, l'office terminé, je leur trouverai à toutes comme un air de famille. L'empreinte d'une vie parfaitement paisible est posée sur ces fronts encadrés de noir. Une expression affectueuse, maternelle, s'y ajoute lorsqu'un vieux prêtre ayant franchi la grille de l'iconostase, une coupe k la main, la multitude des petits enfants est amenée pour recevoir la communion. Les religieuses conduisent ces petits, leur sourient, calment de leur mieux les cris des nourrissons avec une bonté qui les rend touchantes. Ces pieuses femmes, me dit-on, apportent ici une dot en se retirant du monde ; elles sont libres ; aucune obligation absolue ne pèse sur elles, même pour l'assistance aux offices. Elles prient et mènent une vie de retraite, mais ne s'occupent pas des hôpitaux, n'instruisent pas les enfants ; l'école de Bielsk est unique jusqu'ici. Une grande partie de leur temps se passe à faire de la peinture ou des broderies.

Le soin des malades regarde les excellentes infirmières enrégimentées sous le nom de sœurs de charité quoiqu'elles ne prononcent aucun vœu, hormis celui de mener une vie morale et de se conformer au règlement, tant qu'il leur plaît de rester dans la communauté. Il y a une centaine de ces communautés, dispersées en Russie ; la première fut fondée lors de la campagne de Crimée,

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par la grande-duchesse Hélène Pavlovna. Les sœurs de charité portent un bonnet et un tablier blancs, avec Tinsigne de la Croix-Rouge sur la poitrine. Comme gardesmalades à domicile, elles reçoivent un salaire qui, versé dans la caisse commune, sert à leur entretien et assure une pension pour leurs vieux jours. En cas de guerre elles suivent les armées et se sont montrées souvent héroïques. Les femmes de la meilleure société les accompagnent volontiers alors et prennent le même costume. Dans les hôpitaux, ce sont aussi des infirmières laïques qui font le service ; elles sont fort peu payées ; cependant elles montrent un zèle, un dévouement qu'il serait difficile de surpasser. Tous les voyageurs en Russie ont remarqué que la pitié en ce pays était indépendante de la religion. Autant l'église est détachée de toute philanthrophie, disposée à recevoir plutôt qu'à donner, autant l'assistance publique pousse le sentiment de l'humanité jusqu'à Textrème générosité, jusqu'à l'infinie délicatesse. L'hospice des Enfants trouvés de Moscou par exemple, cet immense bâtiment au bord de la Moskowa, dont on aperçoit, à quelque point de vue qu'on se place, la haute silhouette blanche tranchant sur les couleurs bariolées et les étincelantes dorures du reste de la ville, le grand hospice des Enfants trouvés, fondé par Catherine II, mérite d'être cité comme modèle. La fille-mère est traitée avec autant de ménagements que possible, l'abandon n'étant jamais considéré comme définitif; elle reçoit un numéro sur la présentation duquel l'enfant lui sera rendu quand elle voudra. La nourrice est surveillée pendant un mois par les dames inspectrices avant d'emmener son nourrisson. L'une des ailes du

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bâtiment est consacrée aux mères en mal d'enfant. La plus grande discrétion entoure leur passage. Comme pour relever cet établissement et en écarter la honte, une école déjeunes filles nobles, orphelines sans fortune, y est installée. Détail piquant, la subvention annuelle de l'État, qui monte à plus d'un million de roubles, provient en très grande partie de la vente de jeux de cartes en Russie, une passion réparant ainsi le mal qu'une autre passion a fait.

J'ai à peine entrevu ce monde que forme à lui tout seul l'hospice des Enfants trouvés, mais j'ai passé de longues heures dans une autre maison qui recèle des manifestations bien curieuses pour nous d'une charité profondément originale, essentiellement russe. Elle fut fondée il y a trente-cinq ans environ par les frères Liapine, deux marchands de Moscou, dans le double dessein de venir en aide aux mères de famille et aux étudiantes nécessiteuses.

La rue Serpowkhovskaïa où se trouve cet établissement est située dans le quartier sud-est, derrière la ville.

Nous arrivons devant une grande porte cochère surmontée d'une image sainte, et nous nous trouvons dans une cour immense où sont dispersés plusieurs bâtiments d'aspect fort triste qui pourraient faire partie d'un couvent ou d'une caserne. La directrice de la maison a été. prévenue de notre arrivée ; elle nous introduit tout de suite dans le corps de logis principal. Des femmes, assez mal vêtues, l'air fatigué y circulent. Ce sont les élèves sages-femmes, les plus pauvres de toutes les étudiantes de Moscou, et les seules que reçoit la maison

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Liapinsky. Elles occupent sur deux étages, à droite et à gauche d'une longue galerie, des chambres séparées par des cloisons qui ne montent pas jusqu'au faîte, afin de laisser circuler la chaleur du calorifère et de faciliter ainsi le chauffage général. Chacune d'elles est de trois lits, et ces petits dortoirs ne renferment que le strict nécessaire. Les étudiantes travaillent là aux heures où elles ne sont pas à l'hôpital. Un restaurant à quinze copeks les nourrit.

Séparé du quartier des étudiantes est celui des mères de famille. Pour obtenir d'y loger, il suffit de cette seule recommandation : être veuve, chargée d'enfants et pauvre. A ces conditions, un logement vous est accordé, composé d'une pièce ou de deux, selon le nombre des enfants. Dans la cuisine commune, un four est attribué à chaque groupe de sept personnes. Il faut voir l'interminable rangée de samovars le long du poêle peint en vert. A tour de rôle, l'une des pensionnaires prend soin des fourneaux ; une autre veille à la tranquillité des étages où de nombreux enfants, dressés à obéir au règlement, jouent sans bruit, dans le large corridor. Sur ce corridor ouvrent les logements des veuves, elles peuvent y apporter ce qu'elles possèdent de meubles. Pour les achats de comestibles, tout est simplifié, un grand marché se tenant dans la cour, avec abondance de victuailles à bas prix. Le linge de lit est fourni aux pensionnaires ; les blanchisseries, les salles de bains, sont à leur disposition. Chacune des veuves exerce un état, couturière, modiste, brodeuse, etc. Quand elles n'ont pas de travail, on leur en procure. Les garçons restent jusqu'à

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douze ans à la maison Liapinsky. Ils peuvent fréquenter une excellente école. A douze ans aussi, les petites filles sachant lire, écrire et compter commencent l'apprentissage, chacune d'elles selon son goût.

Nous visitons l'ateUer des repasseuses, celui des couturières, etc. On nous montre des broderies magnifiques faites par les jeunes filles de la maison. Beaucoup de dames commandent des objets de lingerie et de toilette qu'elles viennent essayer dans des salons arrangés à cet effet, car la maison Liapinsky, malgré son extrême simplicité, présente quelques détails d'un luxe relatif; la jolie salle, par exemple, où le thé est servi, où se trouvent des friandises à vendre, des journaux, un piano. Un autre piano mécanique fait danser la jeunesse les jours de fête dans la grande salle des machines à coudre, reléguées ailleurs pour la circonstance.

Mille personnes, (i5o étudiantes, 200 mères et 600 enfants,) habitent cet asile dont le but est de maintenir dans la famille les liens si souvent relâchés par la misère, de laisser aux mères le droit de veiller sur leurs enfants et d'assurer une protection aux filles qui travaillent. On peut même amener une grand'mère infirme ; le programme est large. Personne n'a de compte à rendre sur ses croyances religieuses, mais tout le monde, ou il s'en faut de peu, fréquente volontairement la jolie éghse située au miUeu de la cour. Les filles d'un côté, les garçons de l'autre, y chantent en chœur.

L'hôpital et la pharmacie occupent un corps de logis séparé. Nous ne voyons qu'un seul patient, soigné par

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une infirmière en tablier blanc jusqu^au menton, qui nous dit que chaque année 6 ooo malades environ se présentent au dispensaire. Dans la cour passent quelques vraies demoiselles, très jeunes, presque élégantes, qui rentrent un carton ou bien un livre sous le bras. Ce sont des fiUés de veuves ayant achevé leurs classes au gymnase et qui donnent des leçons en attendant une place d'institutrice primaire. Quelques-unes ont grandi dans la m^son, y sont restées quinze ou seize ans, ne se rappellent pas avoir jamais eu d'autre foyer. Si triste que nous paraisse cette collectivité, on ne manque ici de rien d'essentiel. Les étudiantes trouvent en revenant de l'hôpital, où un tramway les transporte à demi-place, une tasse de café, de l'eau chaude. Quant au règlement, il n'a rien de très sévère : il sufiBt d'être rentrée à onze heures du soir et de ne jamais recevoir aucune visite d'homme. Les hommes de la famille eux-mêmes ne sont admis qu'au parloir dans le pavillon de la directrice.

Celle-ci, qui a été préparée à sa tâche par les fondateurs, se conforme à leurs intentions et entretient pieusement leur souvenir. Elle nous dit qu'un des Liapine venait très souvent dans la maison, qu'il s'y plaisait, s'intéressait à tout. Son frère donnait moins de son temps, mais était prodigue d'argent. Leur sœur inspectait les moindres détails. Les portraits de ces trois bienfaiteurs sont un peu partout dans la maison : des figures de bonté, grasses, épanouies, humaines. Et ils ont créé de bons sentiments autour d'eux. Il paraît que l'union entre les mères de famille est touchante, qu'elles s'entr'aident, gardent les enfants les unes des autres.

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Une maison Liapinsky pour hommes existe dans un autre quartier plus central, elle est ouverte aux étudiants pauvres. Un de ses hôtes, un jeune acteur, m'en dit beaucoup de mal, se plaint de la nourriture, du manque d'ordre, de soin et de propreté. Je ne doute pas qu'il n'ait raison, le service étant fait uniquement par des hommes, sans l'intervention d'aucune ménagère; néanmoins ce refuge rend encore des services, il diminue l'armée des bohèmes et des vagabonds. Les Liapine ont créé aussi un asile de nuit. Leur âme pitoyable était préoccupée de la misère à tous les degrés et des moyens d'y porter remède.

Nulle part peut-être le problème de l'assistance par le travail n'a suggéré de plus généreux efforts qu'à Moscou. Les Maisons de travail, dépendantes de la ville, rappellent trop, vu l'accroissement énorme de la population, l'asile de mendicité ; pour suppléer à ce défaut, une femme admirable, M""^ Gorbova a consacré sa grande fortune d'abord à une certaine Fourmilière où les ouvrières indigentes les plus novices et les plus maladroites trouvent le moyen de gagner leur pain, puis à un ouvroir d'un tout autre ordre, l'un des établissements les plus vastes et les plus complets qui existent en ce genre et où Fannexion d'une crèche permet aux mères de garder leurs enfants.

Si active que soit la charité publique en Russie, la charité privée la complète utilement. Certes les hôpitaux et les dispensaires sont nombreux à Pétersbourg ; cependant, on aurait peine à se passer aujourd'hui de la polyclinique fondée depuis trois ans par une femme du monde, la baronne de ïhal.

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Cette œuvre de secours médical commença sur les terres de la baronne, avec l'aide d'un médecin éclairé autant que dévoué, le docteur Hebstein. En soignant ses paysans. M"® de Thaï vit que le point important, lorsqu'il s'agit de guérir, est de prendre à temps la maladie. Cette conviction lui fit ouvrir dans un quartier central de Pétersbourg, rue Rojdestvenkaïa, la maison où un matin elle m'a conduite. Plus de cinquante médecins y travaillent, sans rémunération, au soulagement des pauvres ; de dix heures du matin à cinq heures du soir, ils se succèdent dans le cabinet de consultation, donnant aux malades toute l'attention nécessaire. Pour cela, ils n'en reçoivent par heure que de deux à quatre nouveaux et de quatre à six pour les visites suivantes. Malgré celte règle, 2486 malades donnant un total de 4 5i4 visites ont été inscrits dès la première année. Une dame médecin préposée à l'établissement les interroge d'abord et les classe en cinq catégories. Puis elle les introduit auprès des spécialistes dont ils ont besoin.

Lorsque nous arrivons, de bonne heure pourtant, une douzaine au moins d'hommes, de femmes et d'enfants sont assis déjà dans la salle d'attente. Les remèdes sont fournis gratuitement et la société de bienfaisance, dont M'"® de Thaï est présidente, a soin qu'une bonne nourriture les accompagne; elle veille autant que possible à la salubrité des logements et, en général, à l'organisation d'un milieu plus hygiénique, tout cela autant, bien entendu, que le lui permettent ses ressources fournies par les versements réguliers,

les dons éventuels, le produit des fêtes et des ventes. Ses collaborateurs, au nombre de mille environ, re-présentent la baute société et les professions libérales ; il y a aussi de riches marchands.

M"® de Thaï m'introduit dans le cabinet organisé pour les maladies des yeux et de la gorge, où l'on amène tous les jours tant de pauvres enfants ; à côté, le cabinet dentaire ; deux bonnes chambres pour recevoir les femmes opérées. « L'œuvre n'avait d'abord que de très faibles ressources, » me dit la femme vraiment admirable qui a fait prospérer cette œuvre par son zèle au milieu des devoirs multiples de la famille et du' monde. Artiste autant que philanthrope, elle prouve, en ne négligeant rien, la vérité de ce mot d'une doctoresse, écrivain et musicienne par surcroît, M*"® Sachalsky : « On trouve toujours, si l'on veut, un moment pour tout dans cette petite vie qu'est une journée. . . » — Mais combien peu savent vouloir ! Ici, c'est l'application quotidienne à une pensée d'humanité qui entre peu à peu dans la vie mondaine et la transforme, en fait une vie religieuse, puisque l'amour du prochain déshérité y prend place.

Le même sentiment me paraît avoir inspiré la fondation d'une société féminine coopérative de bienfaisance dont le but est de procurer aux femmes pauvres des logements peu coûteux, de l'ouvrage à domicile, > dès secours en cas de maladie et les moyens d'attendre une place. A la tête se trouve un Conseil de dix dames et d'une présidente chargées de juger des besoins de chaque solliciteuse et de contrôler l'emploi des fonds. L'installation de ce cercle charitable m'a rap-

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pelé, dans des proportions modestes, les clubs d'Amérique. Il existe, d'ailleurs, deux clubs de femmes proprement dits à Saint-Pétersbourg, mais je ne les crois pas bien prospères; la division des sexes n'est pas plus en faveur dans la société russe que chez nous.

Je rencontre dans le salon de la princesse H.... un charmant romancier qui est de ses amies, M""® Lydie Vesselitzky, celle qui signe Mikouhtch de fines études psychologiques, où Ton admire l'analyse pénétrante des caractères féminins et l'humour déUcat du dialogue : Mimotchka, entre autres.

Je cherche à savoir d'elle quel rang tiennent aujourd'hui les femmes dans la littérature russe :

« Beaucoup de talents, me répond-elle, mais aucun n'atteint très haut. La Russie n'a encore donné de rivale ni à George Sand, ni à George Eliot. Nous n'avons que des femmes de lettres de second rang : il est vrai qu'à ce rang, elles surpassent souvent les hommes de même catégorie. En tout cas, elles n'ont pas à se plaindre de leur sort : appréciées dans le monde, encouragées par le succès et bien payées par les éditeurs. »

Aucun préjugé n'existe contre elles, en efifet. Et pourquoi en existerait-il ? Catherine la Grande leur a donné l'exemple. Cette amie de Voltaire et de Diderot n'excella que dans un art, celui de régner ; mais comme écrivain, elle aborda bravement tous les genres, contes, satires, comédies, opéras-comiques, drames historiques, en même temp» qu'elle rédigeait des instructions pour le nouveau code. Ses critiques mor-

dantes l'auraient fait certainement, si elle n'eût été impératrice, exiler en Sibérie.

La seconde femme de lettres russe fut la fameuse princesse Dachkoff, l'auteur des Mémoires, présidente de l'Académie des sciences, directrice de plusieurs journaux, créatrice des premiers cours publics. Aucune femme n'a joué un rôle aussi important dans la culture générale de son pays. Après elle, les poètes et les romanciers de son sexe furent de qualité médiocre, jusqu'à la seconde moitié du xix® siècle. La comtesse Eudoxie Rostopchine, la comtesse Salias de Tournemire n'eurent guère que des grâces sentimentales et des prétentions pseudo-classiques; Julie Judowsky n'obtint pas tout le succès qu'elle eût mérité, s'étant bornée à chanter les soufiFrances de la femme amoureuse et opprimée alors que se dressait déjà en Russie la femme nouvelle passionnée pour les questions sociales.

Les années i85o-i86o marquent une date mémorable dans la vie du pays, et l'œuvre de Marco Vastchok y correspond. C'est le pseudonyme de Marie Markovitch, la première dont les romans aient eu pour sujet le peuple. On y sent une idéalisation excessive du paysan, défaut qui fut celui de beaucoup d'écrivains en cette période de l'émancipation des serfs. Valentine Dmitriefif y échappa. Née elle-même dans ime famille de paysans du gouvernement de Saratov, elle peint ce qu'elle voit ; c'est jusqu'ici la plus éminente, à beaucoup près, des romancières russes. De bonne heure, elle eut la passion des livres et se prépara elle-même à l'examen du gymnase. D'abord

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maîtresse d'école dans un village, elle dut quitter cet emploi à cause des tendances politiques qui lui étaient reprochées. Elle exerça ensuite la médecine. On l'exila pour les mêmes causes qui firent persécuter la plupart des écrivains de l'autre sexe dans un pays où il en coûte d'avoir des idées et d'oser les exprimer. Valentine Dmitriefif n'alla pas en Sibérie comme Korolenko et tant d'autres ; elle passa quatre années en exil à Tver, en vertu de ce système difficile à comprendre, qui sème les révoltés dans telle ou telle ville de province, que leur présence agite sans que le déplacement, le changement de milieu puisse être d'ailleurs une punition bien efficace. A Tver, tout en continuant à pratiquer la médecine, Valentine Dmitrieff collaborait aux revues, aux journaux. Il reste d'elle une étude très poussée, très approfondie de la situation actuelle du village en Grande-Russie. Parmi ses types intellectuels sont surtout mis en relief les radicaux de 60-70. En général, elle juge avec impartialité les écarts et les exagérations de l'esprit russe.

Le roman social, né en 1870, fut remplacé dix ans après par le roman psychologique où se distingua l'écrivain qui signe Krestovsky ; ses peintures de la vie de province ont une véritable valeur.

Aujourd'hui le mouvement littéraire est franchement réaliste, il y a peu de place pour la sentimentalité, on juge que tout a été dit sur les amours mondaines, l'adultère, les mœurs raffinées ; on passe des portraits de gens du monde à ceux des classes moins favorisées, paysans et prolétaires. Dans la critique et le jourtialisme s'est signalé avec éclat un certain Ni-

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kolaïeff, qui n'était autre que Marie Tsebrikoif, directrice de la Revue : Éducation et Instruction, Les droits de la femme à Témancipation intellectuelle furent défendus par elle avec ardeur. Nommons encore parmi les poètes, Anne Barikoff, interprète des souifrances des humbles, traductrice des principaux poètes français, anglais et allemands, et, parmi les romanciers, Sophie Smimoif, l'auteur du Petit feu. Originale, sinon supérieure en ses productions, est Rachel Chine, qui proteste contre la futilité de la vie mondaine et affiche des sympathies hardies pour le prolétariat ; elle met aussi en avant le type israélite intellectuel, pionnier du réveil des idées dans les masses juives.

Dépassant de beaucoup un groupe nombreux de féministes, Tatiana Chtchepkine-Koupernik, de Moscou, demande éloquemment le renouvellement de la bourgeoisie par la fiision avec les classes ouvrières. Elle a traduit nos poètes, Victor Hugo, Richepin, Rostand. Ce fut un petit prodige. A douze ans, elle débuta par une poésie dédiée au fameux acteur Chtchepkine son grand'père, et à dix-huit ans fit jouer sa première pièce. Tableau d'été.

On voit que depuis trente ans les femmes russes se sont fait une place assez considérable dans les lettres ; elles en ont une plus haute encore dans les sciences. Quel autre pays peut se vanter de posséder une mathématicienne au-dessus de Sophie Kovalewsky? Nous nous rappelons l'accueil qui lui fut fait à Paris lorsqu'elle y remporta en 1888 un triomphe sans précédents, l'Académie des sciences lui ayant décerné le prix Bordin dont le sujet de concours avait été pro-

posé six ans de suite sans succès par l'Académie de Berlin : perfectionner en un point important la théorie du mouvement d'un corps solide.

Plusieurs dames s'adonnent à l'astronomie, aux sciences naturelles. M"® Perejoslavsiva, membre de la Société impériale des naturalistes de Moscou, fut nommée directrice de la station biologique à Sébastopol et s'acquitta en outre de plusieurs missions scientifiques ; M"*® Olga Fedtschenko, fille de professeur, épouse d'explorateur, prit part aux périlleux voyages dans lesquels son mari trouva la mort, lui laissant le soin de publier les observations qu'ils avaient faites ensemble. M"® Rossiskaya-Kagevikova dirige les études pratiques de zoologie aux cours supérieurs de jeunes filles à Moscou, tout en partageant les travaux de son mari, naturaliste à l'Université de cette ville; on en nomme plusieurs autres. On nomme aussi une M"'® Zerasskaya pour la découverte qu'elle fît d'une étoile. Femme de professeur d'université, elle aussi. La science paraît donc être en Russie compatible avec le mariage et rapprocher les cœurs plutôt qu'elle ne les divise.

De tous les arts la musique est le plus généralement cultivé et patronné, au pays de Rubinstein.

Les femmes peintres sont assez nombreuses si j'en juge par les listes de leur Union, récemment fondée à Saint-Pétersbourg. Nous avons connu et apprécié la plus célèbre, Marie BachkirtsefiP à qui ses Lettres et son Journal donnent rang aussi parmi les écrivains ; mais le talent de cette jeune fille comblée de dons, naquit et se développa en France. Ses émules restées

en Russie n'ont pas eu les mêmes avantages. Longtemps les écoles de dessin furent là-bas rares et peu fréquentées. Maintenant il y en a dans un grand nombre de villes et jusqu'en Sibérie ; l'accès de l'Académie des Beaux- Arts est accordé aux femmes depuis 1871. J'ai vu à Moscou au Musée Trétiakoflf des ouvrages intéressants de M™®* Jung et Shanks ; celle-ci s'applique avec bonheur à peindre la vie russe contemporaine et intime. On pourrait appeler M™® Elisabeth Bohm la Kate Greenaway moscovite ; seulement ses bambins sont de petits boyards, de petites tzarines, elle les habille à la mode de Byzance. De même M"® Polénova, élève de Chaplin pour la peinture et de Deck pour la céramique, une fois de retour au pays natal, s'appliqua passionnément à l'archéologie ; elle eut le plus rare des génies, celui qui comporte un généreux altruisme et qui va jusqu'à s'y sacrifier. Elle cessa de produire pour enseigner, pour préparer des musées du peuple ; elle s'efforça de ressusciter l'ancien art russe, d'y intéresser le monde, de lui rendre sa prépondérance d'art national, de le communiquer aux humbles avec le progrès, de leur donner ainsi du pain en même temps que le sentiment du beau. Et elle se consuma dans cet effort jusqu'à en mourir. Nous revenons toujours à la bienfaisance!

L'activité des Russes dans les œuvres charitables peut rivaliser avec celle des Américaines ; mais elles y apportent plus de tendresse, plus d'exaltation et moins de méthode ; elles ne s'entendent pas toujours à organiser le bien qu'elles veulent si ardemment. Cependant l'association, le meilleur moyen de succès à notre épo-

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,c[ue, leur est facile et naturelle. Il existe déjà plusieurs associations qui n^ont besoin que de se rassembler pour devenir une force. La principale, celle qui réunit dans son sein les présidentes de plusieurs autres sociétés, FAssociation de secours mutuels, a si bien réussi que le nombre de ses membres dans les trois premières années, a dépassé 2 000. A la tête se trouve M"® Anna de Philosophov qui fut déléguée au Congrès international des femmes tenu à Londres en 1899. On espère en voir . sortir un futur conseil national qui figurera au prochain Congrès. Alors seront énumérées en détail dans d'intéressants rapports, les œuvres dont je n'ai pu donner ici qu'un aperçu très incomplet *.

I. Lire en attendant l'admirable Compte rendu des travaux du Congrès international des œuvres et institutions féminines, par M»"e Pégard, secrétaire générale de ce Congrès tenu à notre Exposition de 1900.

ANNE-ROSALIE SACHALSKY

Le coup de foudre en amour est admis ; on croit beaucoup moins à son intervention dans l'amitié. Cependant il peut survenir, même passé Tâge de ces liaisons à première vue qui se nouent si facilement entre enfants, entre jeunes filles. J'en ai fait l'épreuve. Ce fut Fan dernier, en voyage. Par parenthèse, le voyage est favorable aux coups de foudre. Comme on s'éprend d'un beau site apparu à l'improviste, il arrive qu'on s'éprenne d'un être humain dont la rencontre est aussi une surprise et qui diffère de toutes les figures ayant jusque-là traversé votre chemin. A la sympathie éveillée entre étrangers se mêle toujours un élément romanesque, celui du mystère, de la curiosité, de la découverte.

J'étais en Petite-Russie, enlacée chaque jour davantage par le charme pénétrant de la steppe, par cette magie du calme, du silence, de l'horizon illimité. C'est la mer sans le fracas ni la plainte de ses vagues ; c'est la Prairie d'Amérique avec tout ce que peuvent y mettre de couleur et de poésie les costumes et les mœurs d'une population primitive, l'apparence rustique et byzantine

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à la fois d'une église-cabane coiffée de sa coupole d'or, le groupement pittoresque des chaumières basses aux murs d'une éclatante blancheur, aux longs toits protecteurs dont frileusement la paille épaisse, telle que la fourrure d'un manteau, descend jusqu'à l'étroite fenêtre, encadrée de ce même bleu, de ce même rouge que vous retrouvez dans les broderies russes. Auprès du village, blotti dans la verdure, j'habitais la maison d'une amie toute dévouée au développement matériel et moral des paysans qui, au temps du servage, appartenaient à sa famille. Ils sont, aujourd'hui, devenus ses enfants, ses élèves et ses amis . Du fond des ténèbres où le peuple russe reste encore presque partout prisonnier de l'ignorance et de préjugés antiques, elles les conduit pas à pas au moyen de l'école et d'expériences ingénieusement mesurées, vers les lumières de la civilisation occidentale. A cette œuvre, accomplie tout entière par des femmes, elle sacrifie son temps, sa fortune, sa vie. De dignes acolytes la secondent et, parmi ces ouvrières désintétéressées, figura longtemps une doctoresse. Anne-Rosalie Sachalsky dirigea le dispensaire qui rendit tant de services jusqu'à ce que fût fondé l'hôpital plus important du zemstvo.

Avant notre première entrevue, on m'avait raconté l'intéressante histoire des débuts de cette femme médecin. Née riche, elle fut amenée par de grands chagrins et des revers de fortune à tirer parti de ses talents. Elle écrit, elle dessine avec goût, elle est musicienne ; elle donna des leçons pour élever ses enfants, puis, à mesure que ceux-ci, en grandissant, pouvaient mieux se passer des soins assidus de leur mère, le goût de la

science se développa chez elle en même temps que le désir passionné de faire du bien à tous. G^était au temps des grandes réformes accordées par Alexandre II. On croyait à l'éveil de toutes les libertés, de tous les progrès. Chacun voulait pousser à la roue, les femmes autant que les hommes, et la soif du développement personnel s'ajouta aux élans d'une philanthropie passionnée. Qui dit « hommes ou femmes des années 60-70 », dit dévouement absolu, zèle humanitaire ardent, héroïsme sous toutes les formes. Aucune période n'a produit de plus beaux caractères. Une sorte de fureur d'abnégation semble avoir saisi toutes les classes de la société. La littérature reflétait les plus belles utopies sociales et le pur idéalisme dont un instant toutes les âmes furent pleines. J'ai déjà dit que les jeunes filles des meilleures familles bravèrent alors la résistance de leurs parents pour aller étudier au loin dans les Universités. Élever les paysans, les délivrer des entraves de l'ignorance comme ils l'avaient été des^ chaînes du servage, c'était l'aspiration générale. Il fallait aussi les soigner dans leurs maladies car les médecins de campagne n'existaient pas. Pour cette mission les femmes s'offrirent, dWtant plus spontanément que la Faculté de Médecine avait été la première, dans leur pays, à les admettre.

Passé l'âge de quarante-cinq ans, ayant accompli ses devoirs de mère de famille, M"^® Sachalsky suivit le mouvement au milieu de difficultés sans nombre. Il lui fallait, tout en étudiant, gagner son pain; elle n'avait pas pour la soutenir l'insouciance naturelle à la jeunesse : de grands chagrins l'avaient mise en garde

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contre l'enthousiasme irréfléchi ; de lourdes charges pesaient sur elle. Si dure que fut la vie de la plupart des étudiantes qui l'entouraient, sa vie était donc plus dure encore. Cependant, après six années de privations et d'eflTorts, elle passa brillamment sa thèse de doctorat et alla s'établir ensuite où Ton avait le plus besoin d'elle, dans une lointaine province du Midi. Je l'ai rencontrée là.

Ce fut par une belle matinée de septembre. Une voiture l'attendait à la petite gare tout nouvellement achevée sur un chemin de fer en construction, mais elle préféra marcher et arriva ravie de sa promenade à travers champs, portant d'une main le bouquet d'asters et de renoncules des prés cueilli en chemin, et de l'autre son chapeau qu'elle avait ôté pour laisser plus librement la brise passer dans ses cheveux blancs négligemment tordus. J'appris bientôt que c'était son plaisir de cheminer au soleil, nu-tête, sans même s'abriter d'une ombrelle.

Le hâle de son teint le disait assez. Sous cette teinte brune, il y avait une peau très fine plissée de petites rides expressives telles que ne le seront jamais les rides fléchissantes des personnes sans esprit. Brunes aussi ses mains délicates, des mains prêtes à toutes les besognes, et qui, pour cette raison, sans doute, ne portaient pas de gants. Sa toilette se bornait à une jupe de laine noire assez courte avec un casaquin lâche de même otofle, le tout plus que simple. Mais je ne remarquai ces détails que peu à peu. D'abord je n'avais vu que ses yeux, ses beaux yeux bleus limpides et profonds, des yeux que je connaissais déjà pour les avoir aimés

dans un autre \îsage, celui d'une sainte, artiste comme M"® Sachalsky est savante, chrétienne comme elle est philosophe, mais autant qu'elle dévouée au prochain.

L'intimité s'établit très vite entre nous. Une voyageuse a toujours le droit de questionner. On me répond avec une bonne humeur charmante en un français sans reproche. Pourtant, M"® Sachalsky n'est jamais allée en France ; c'est en Allemagne qu'elle a été chercher un complément à ses études. Il va sans dire qu'elle parle l'allemand comme le français, l'italien aussi. On a d'elle une traduction excellente de la curieuse étude psychophysiologique du professeur Mosso sur la Peur, Je sais que, médecin et sœur de charité tout ensemble, elle trouve encore le temps d'écrire des articles pleins de verve, éparpillés dans les journaux de la localité, et d'illustrer elle-même les jolis contes qu'elle compose pour les enfants. A son âge, après une vie de labeur si fatigante, comment réussit-elle à faire tant de choses ? Elle rit en répliquant : « Mon secret, c'est de n'avoir jamais eu besoin de médecin , de ne faire jamais gagner un sou à aucun pharmacien, de me traiter à l'eau froide, d'être en toute saison vêtue de même et d'aller toujours à pied. »

Elle nous raconte une espèce d'apologue qu'elle a récemment imaginée au profit d'un compagnon de voyage en troisième classe.

Elle se rendait à la mer d'Azov où elle est allée prendre les bains en même temps que quelques jours de vacances. Près d'elle était assis un individu qu'elle jugea être un cultivateur aisé ; sa femme à ses côtés, une montagne de graisse, avec de tout petits yeux.

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puis en face une jeune pajsanne portant sur ses genoux un enfant malitde.

J^ai tout de suite un échantillon du talent de la conteuse. Elle parle comme elle écrit, simj^ement, sobrement. Et la voix d^un timbre charmant souligne toutes les intentions, fait valoir le dialogue, y met ce que je dois désespérer de rendre dans cette transcription refroidie. Laissons-la dire cependant :

« Le train n'était pas parti que le cultivateur commença de causer avec la jeune femme qui apparenunent habitait le même pays que lui. Ce furent des lamentations sans fin sur les récoltes, la mauvaise qualité des pommes de terre, etc. La montagne cependant ne soufflait mot ; elle restait immobile et massive dans son rôle de montagne. Tout à coup son mari se tourne vers moi.

« Eh ! la petite vieille, d'où vient-on ? Où va-t-on? »

Il n'ose me tutoyer; mais il ne voudrait pas se commettre en disant vous, si, comme il le pense, c'est à une inférieure qu'il parle.

« Je viens de très loin.

— Mais d'où enfin ?

— De Paris.

— Où est-ce çà Paris ?

— En France.

— Et la France ?

— Vous ne m'avez pas démandé de vous apprendre la géographie.

— Et les récoltes dans ce pays-là ?

— Comme chez vous : froment brûlé, ponunes de terre détestdîles.

DOCTEUR ET FEMME DE LETTRES l'Jl

— Ah 1 Et votre église ?,.. Parlez-moi de votre église.

— Je comprends que mes récoltes vous intéressent, mais quant à ma religion, qu'est-ce que cela vous fait? »

« Alors la montagne ouvre la bouche pour la première et unique fois. Elle prononce, ô surprise, le grand mot de sociabilité.

« Il faut nous dire... quel est votre âge?

— Et le vôtre ?

— Cinquante ans.

— Je suis donc plus jeune que vous.

— Gomment? comment?...

— Oui, j'en ai soixante-dix, mais je suis plus jeune que vous tout de même ; voulez-vous que je vous le prouve ?

— Oh bien, par exemple I...

— Mais répondez-moi d'abord ; vous avez parlé de vos terres et vous paraissez en avoir beaucoup. Les cultivez- vous toutes vous-même ?

— Non pas, j'ai deux fils qui labourent et qui font toute la besogne. Je me repose maintenant, j'ai cinquante ans.

— Eh bien, écoutez cette histoire : Quand Dieu créa l'homme, il lui dit : « Tu seras bien portant, « agile et magnifique. Le monde entier, avec tout «( ce qu'il renferme, est à toi. Et tu vivras trente « ans.

« — Trente ans ! s'écria l'homme, que c'est court « pour jouir de tant de belles choses 1 n . « Le cheval vint ensuite. Dieu lui dit :

« Tu seras assujetti à l'homme, tu le serviras, tu « porteras ses fardeaux, tu vivras sous le fouet cin- <c (piante ans, et quand tu tomberas épuisé, ton maître « t'arrachera la peau pour s'en faire des bottes.

« — Cinquante ans, s'écria le cheval, que c'est long « pour tant de misère I Veuillez en retrancher vingt, « je vous prie.

« — Et permettez, Seigneur, dit l'homme, que ces « vingt ans je les prenne pour ajouter aux trente ans « que vous me donnez à vivre.

« Dieu dit : « Qu'il en soit ainsi. » Puis il parla au « chien.

« Tu auras la charge de garder ce que le cheval, en <( travaillant pour l'homme, aura gagné. Tu seras à la « chaîne, battu plus souvent que nourri, et réduit « souvent à souffrir de la faim dans ta vieillesse. Ta « vie sera de quarante ans.

« — Ah ! s'écria le chien, c'est trop longtemps <( souffrir. Reprenez au moins dix ans, mon Dieu 1 »

« Et l'homme vint encore réclamer ces dix ans. « Dieu les lui accorda, puis il passa au singe.

« Tu ressembleras à l'homme en caricature; tu « voudras sourire comme lui, et ton sourire ne sera « qu'une grimace ; marcher debout, mais cela ne te « sera possible qu'à l'aide d'un bâton ; manger avec « une cuillère, mais ta main trop faible ne saura 1^ a tenir ; tu voudras imiter l'homme en tout sans « jamais réussir. Tu demeureras jusqu'au bout la risée « du monde. Il en sera ainsi trente ans.

<c Et le singe supplia lui aussi qu'une pareille vie fût abrégée ; l'homme bénéficia encore de vingt ans.

« Il eut, par conséquent, outre les trente années qui lui appartenaient en propre, une cinquantaine d'années à vivre.

« Yous venez de me dire que vous gardiez maintenant dans votre maison ce que vous aviez acquis. Vous avez donc atteint l'âge du chien. Moi, je travaille encore, par conséquent je n'ai que l'âge du cheval et, ce qui est plus fort, mon intention est de travailler de même jusqu'à mon dernier jour, par conséquent de ne jamais dépasser cet âge-là, quand bien même je durerais cent ans. Vous voyez que je suis plus jeune que vous.

tt La montagne ne souffla mot quoiqu'elle eût prêté une oreille attentive ; mais son mari avait compris. Le train allait atteindre la station où il devait descendre. S'adressant à celle qu'il avait appelée d'abord : <c Petite vieille », il lui dit, Madame, en même temps qu'adieu; puis, il ajouta :

« Je suis fâché de n'avoir pas causé plus tôt avec « vous, vous m'auriez appris beaucoup de choses. »

Oui, on a chance d'apprendre beaucoup de choses avec M™® Sachalsky. J'en fais la réflexion en l'écoulant pendant des heures, assise sur « le balcon », la terrasse enveloppée de vigne vierge, qui dans toutes les maisons de campagne russes forme une si agréable annexe au salon ou à la salle à manger.

Nous sommes réunies quatre ou cinq sur des berceuses à humer l'air pur où ne passent en fait de bruits que les lointains mugissements du bétail, épars dans les pâturages illimités. La fumée des cigarettes s'élève bleuâtre sous les festons de verdure retombante

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que septembre commence à rougir. Chacun de nous a quelque chose à raconter. Il y a là une femme très distinguée qui a passé plus d'une année en prison pour avoir prêté à une malheureuse, accusée de propagande et traquée par la police, le passeport de sa sœur morte. Elle nous fait le récit poignant de sa captivité : le secret rigoureux, la promenade dans une petite cour sous la surveillance d'un gendarme. Maintenant, elle est rendue à son mari et à ses enfants, mais elle s'enorgueillit de cette épreuve, et, de notre côté, nous éprouvons devant elle un sentiment de vague humiliation, le sentiment qu'il manque décidément quelque chose au mérite de ceux qui n'ont pas été persécutés d'une manière ou d'une autre.

La persécution n'a pas manqué à M'"'' Sachalsky, elle a failli être expulsée naguère pour avoir ajouté son nom à une liste de protestations contre certaine mesure d'absolutisme qui s'était produite dans une école. Le seul souci de la justice l'avait poussée à cette imprudence ; elle n'a de parti pris contre rien ni contre personne et plane au-dessus de toute discussion politique. Ce qu'elle veut, c'est le règne du bien, et tout en elle dit qu'elle donnerait volontiers sa vie pour qu'il s'établît non seulement en Russie, mais sur toute la terre. Du reste, peu ou point d'illusions. Autour d'elle, des optimistes jeunes et ardents rappellent avec foi, entre deux bouflees de cigarettes, la théorie de Guyau : que la moralité deviendra tôt ou tard chez nous orga nique, inhérente à notre cerveau comme l'instinct de faire un nid est inhérent à l'oiseau.

Et M™'' Sachalsky, son regard pénétrant et mélan-

colique fixé sur Thorizon, écoute silencieuse, avec un sourire de doute plein d'indulgence attendrie. On cite Spencer maintenant : « Un jour viendra où Finstinct altruiste sera si puissant, si exclusif, si bien incarné dans notre organisme même, que les hommes se disputeront les occasions de l'exercer, les occasions de sacrifice et de mort. »

Après une longue vie toute pleine d'observations, elle sait bien que ce genre de dispute n'a pas encore commencé à poindre; mais son expérience n'a rien d'amer; l'humanité ne dût-elle jamais s'élever bien haut, elle l'aimerait du même amour pitoyable et désintéressé. Des ingrats, il y en a, certes ; mais ils ne sont pas aussi nombreux qu'on le pense. Aucun homme n'échappe à l'influence de la justice et de la bonté.

« Tenez, raconte- t-elle, j'étais hier dans une maison où un colporteur chinois déballait son ballot de soieries et d'objets très lourds de toute sorte. Les dames auxquelles il les offrait s'extasiaient à Tenvi l'une de l'autre, tout en marchandant d'une façon qui me parut honteuse. J'intervins, je leur fis remarquer toute la peine, toute la fatigue qu'avait prises ce pauvre Chinois venu de si loin et succombant presque sous le faix; je dis tout ce qu'il aurait pu dire s'il avait su s'expliquer. Peut-être ne comprenait-il pas, mais il sentit que je défendais ses intérêts. Et, quand il partit, ce fiit à moi seule qu'il vint dire un cordial adieu, bien que, seule, je ne lui eusse rien acheté. »

La joie qu'elle éprouvait en songeant qu'un lien de sympathie s'était noué entre elle et cet humble Céleste à peau jaune, me parut des plus touchantes.

Les cigarettes continuent à servir d'accompagnement à la causerie, mais M"® Sachalsky ne fiime pas, ce qui est une abstinence bien rare chez la femme russe, surtout chez la femme intellectuelle ; en revanche, elle se permet dans le courant d'une matinée cinq ou six tasses de thé en attendant le thé de l'après-midi, sans préjudice de celui du soir. D'ailleurs elle mange à peine. En la regardant s'abreuver ainsi de la boisson immatérielle par excellence, je pensais à ce mot d'un vieil Anglais de mes amis : « Le thé est dans le ciel la nourriture des anges. » Je ne suis pas sûre que M™*^ Sachalsky croie aux anges, mais elle est certes bien près d'en être un, pour d'autres raisons encore que la communauté de régime alimentaire.

Légèrement enivrée par ces frugales libations, la voilà sur le chapitre des confidences ; nous la poussons un peu, et, voyant qu'elle amuse, elle répond avec bonhomie à notre indiscret interrogatoire sur sa vie d'étudiante à Pétersbourg, sur les commencements de sa carrière. Ma mémoire a retenu les anecdotes les plus caractéristiques, par exemple l'histoire des cinquante roubles perdus.

M"*® Sachalsky venait de les recevoir dans un bureau de journal ; en rentrant, elle s'aperçut qu'elle les avait laissé tomber en route, et, désolée, s'empressa de faire insérer partout des réclamations, des annonces.

« Quelle idée! s'écria naïvement la servante de la pension où elle logeait, qui donc penserait seulement à vous les rapporter? Moi, si je les avais trouvés, j'aurais prié pour votre santé, j'aurais fait brûler un cierge ; mais rendre une pareille fortune, pas si bête ! »

C'est bien le genre d'honnêteté du peuple russe.

En revanche, dix roubles anonymes arrivent de la part d'une étudiante qui a lu l'annonce et s'excuse de ne pouvoir offrir que cela.

Entre étudiantes, tout était en commun.

Autre trait de mœurs : hauteur et mauvaise éducation d'une certaine bourgeoisie.

M""** Sachalsky est appelée dans une maison où on la fait attendre en compagnie d'une dame très parée, qui l'honore à peine d'un signe de tête. Enfin son malade, un petit garçon, arrive et la salue du nom de docteur.

(c Ah ! mille pardons I s'écrie la dame. Vraiment vous êtes médecin?... Je vous avais prise pour la maîtresse de français. »

Et elle lui tend la main avec un cliquetis de bracelets.

« Vous ne vous étiez pas trompée, Madame, répond tranquillement M™® Sachalsky, laissant en l'air la main chargée de bijoux, je le suis aussi. »

Elle aurait pu ajouter qu'en cette qualité elle a quelquefois rendu service à ses élèves et par conséquent, quoi qu'elle en dise, rencontré des ingrats. Un jeune homme est reçu à certain examen, grâce à une composition qu'elle a consenti à faire pour lui. Joie et orgueil de toute la famille, où, à quelque temps de là, une discussion survient sur la supériorité du cerveau de l'homme comparé à celui de la femme. M°® Sachalsky, avec modération, mais avec fermeté, se montre féministe.

« Enfin, s'écrie du haut de sa tête le jeune diplômé,

VOUS ne soutiendrez pourtant pas que la femme soit capable de rivaliser avec l'homme sur le terrain des études supérieures 1

— Peut-être, répond tranquillement M"*® Sachalsky^ peut-être, quand il s'agit de compositions. »

« Il y eut, dit-elle, un instant, très court, de cruel embarras. »

Professeur de chimie et de dessin, préparateur aux examens, elle a été tout cela pendant de longues années, elle l'est encore, car il ne s'agit pas seulement de vivre, mais de faire vivre autrui, et le salaire des femmes mé decins est souvent discuté comme le prouve ceci :

Une voix perçante, en français, à travers la porte, tandis qu'elle ausculte une dame :

« Maman, vous auriez dû lui demander son prix d'abord... Elle va vous prendre les yeux de la tête.

— Mademoiselle, je ne prends que ce que l'on me donne. Mais pourquoi supposez- vous que je ne parle pas français ? »

Les petits peuvent être d'ailleurs aussi arrogants que les riches : M°** Sachalsky a été appelée à la campagne par un malade. La voilà dans un compartiment plus que complet à travers lequel un novice vieux, crasseux, barbu*, lance, sans jamais atteindre la fenêtre, les noyaux des cerises qu'il mange alternativement avec du poisson. Un juif, chargé de paquets si nombreux qu'ils doivent représenter toute sa boutique, s'est plaint avec amertume en voyant monter

I. Un moine ignorant et vulgaire peut rester novice toute sa vie.

M™* Sachalsky. Encore une voyageuse de plus dans une boîte où l'on est à l'étroit déjà I

« Je tiens si peu de place, dit de sa voix douce la petite femme toute menue dans ses minces vêtements noirs. »

Pour lui indiquer qu'elle en tient trop, le juif s'appuie lourdement sur elle et finit par s'accouder sur son genou.

« Prenez garde, Monsieur, lui dit-elle, avec la même douceur, ne vous appuyez pas trop fort. J'ai toujours dans ma poche un pistolet chargé. Vous pourriez le -faire partir. »

Indignation du juif :

« Comment osez- vous? De quel droit?

— Ceci est autre chose et ne regarde que moi seule ; je suis prête à l'expliquer à la police ; je vous avertis seulement du danger. »

Effroi du juif qui, rassemblant ses paquets, passe à la hâte dans un autre compartiment, lui laissant toute la place. Elle a peint si vivement ce mélange d'arrogance et de poltronnerie, que j'en conclus qu'elle est antisémite.

« N'en croyez rien, me répond-elle, je reconnais les bonnes qualités de chacun. Les juifs sont nombreux dans la ville que j'habite; ils tiennent tout le commerce et rendent service plutôt qu'ils ne gênent. Les propriétaires ne pourraient se passer d'eux. Ils se contentent de très petits intérêts, pourvu que leur capital roule tout le temps et grossisse de cette manière. Du reste, ils n'ont rien de l'apparence sordide des juifs de. Galicie. Chez eux, le caftan et les pantoufles sont rares ;,

a8o PROMENADES EN RUSSIE

et même parmi les juifs en caftan,. il n'y a pas que des oiseaux de proie. »

Ces propos à bâtons rompus donneront une bien faible idée des qualités d'humour de son esprit gai, bienveillant, prime-sautier en dépit de la science dont il est chargé, sans parler des peines de toute sorte qui auraient pu l'obscurcir . Ce qui m'a frappée dans mes conversations avec M"^° Sachalsky, c'est sa large et généreuse humanité. Au moment où elle va railler tels travers, telles faiblesses, elle se met tout à coup à les plaindre. Le sourire, resté jeune, s'efface ; une larme brille dans le grand œil bleu, méditatif et profond aux instants de silence.

Ces qualités éminemment humaines font le charme des petits récits anonymes jetés par elle, comme je l'ai dit, sans prétention aucune, dans les feuilles locales. Elle en fait si peu de cas qu'ils ne seront peut-être jamais réunis en volume. Il a fallu pour que j'en eusse connaissance un incident particulier. Je l'avais vue panser les yeux d'un paysan bien près de devenir aveugle, le réconforter par de bonnes paroles, l'emmener à ses frais chez un spécialiste. Quelqu'un me dit alors qu'elle était doublement attachée à Beïdek, — c'était le nom du paysan, — comme médecin et comme romancier, puisqu'elle l'avait mis en scène dans une suite de scènes familières écrites d'après nature, alors qu'elle dirigeait l'hôpital du village. Et je voulus connaître ces pages sans signature. J'en ai saisi deux ou trois au vol. Elles prouvent la fraîcheur et la naïveté que peut garder un esprit scientifique. Les voici ; d'abord, la belle histoire de Bochoutchenko :

DOCTEUR ET FEMME DE LETTRES ^Sl

D existait encore ici, ces années dernières, uu vieux paysan très supérieur aux autres, nommé Bochoutchenko. Non seulement il était d'une beauté physique remarquable, mais son âme était digne de son visage et, par miracle, il était propre, presque soigné dans ses vêtements. Quand il passait sous son large chapeau de feutre, son bâton à la main, réservé, mais toujours bienveillant, ce type de dignité calme s'imposait au respect de tous. Chose rare chez les paysans enrichis Bochoutchenko avait prospéré sans devenir avare ; il passait partout pour charitable, aussi différent que possible de ceux qu'on appelle entre paysans de deux noms énergiques : ce Mangeurs de mir », mangeurs du bien commun, ou plus simplement poings, les poings étant supposés s'appesantir sur le prochain misérable.

Cet homme heureux et bon avait quatre fils tous mariés et qui vivaient avec lui, mettant tout en commun, ce qui est le secret de la prospérité des familles et ce qui ne se pratique pas assez en Petite-Russie, contrairement aux usages de la Russie du Nord. Depuis longtemps, cependant, sa gravité ordinaire augmentait, il devenait de plus en plus recueilli en lui-même. Cet état d'esprit avait commencé après un pèlerinage à la Sainte-Sophie de Kiev. Un jour, brusquement il s'alita, et, envoyant chercher ses fils, leur remit son testament avec la recommandation d'être toujours unis entre eux et secourables envers les paysans leurs pareils, de ne jamais faire la moindre peine à qui que ce fût, car le mal que nous faisons aux autres se paye trop cher. Après quoi, il annonça qu'il mourrait le lendemain, et on alla chercher le prêtre. En efiet, il mourut comme il l'avait dit ; il mourut avec un seul mot sur les lèvres : o Mère ! » Alors chacun comprit que ce juste, si fuste qu'il fût, mourait de pitié*. Bochoutchenko

I. C'est-à-dire de remords, car les paysans russes n'ont pas de mot pour remords ; tout tourment de conscience est appelé par eux du nom de pitié.

aSa PROMENADES EN RUSSIE

se reprochait au lit de mort ses torts graves envers sa mère.

Il avait été le meilleur des fils, en sa jeunesse, pour cette mère très douce, très taciturne, une petite mère timide qui. soit disposition naturelle, soit souvenir du servage. n'avait jamais osé dresser la tète contre personne, ce qui du reste fit son malheur, car elle n'osa pas résister à la terrible bru que lui donna Bochoutchenko, une superbe fille, qui se glorifiait de son origine cosaque. Elle ne se mêlait point aux chants et aux danses, parlait très peu. C'était à peine si les garçons du village, qui tous auraient voulu la courtiser, mais qui ne l'osaient pas, avaient entendu le son de sa voix. Cette fierté même plut à Bochoutchenko, il fit sa femme de la belle Katia ; il l'emmena, selon la coutume, après la noce, chez sa mère et dès lors commença le supplice de celle-ci.

Katia était altière et jalouse, elle ne permettait pas que son mari se partageât entre elle et qui que ce fût. Elle l'éloigna de celle que si longtemps il avait uniquement aimée par de certaines menaces auxquelles il ne savait pas résister. Les enfants venus, l'aïeule crut qu'elle pourrait les chérir à son aise. Point. Lorsqu'un des petits s'approchait d'elle pour la caresser :

« Ya-t-en garder les poules qui s'échappent ! criait la mère. »

Le rucher fut la dernière consolation de la pauvre vieille. Elle vivait au milieu des abeilles, les soignait sans oser jamais goûter au miel; mais sa bru lui défendait bientôt de s'en occuper de quelque façon que ce fût.

Tant d'injustices n'étaient pourtant qup le commencecément du drame. Un jour vint où la méchante bru s'écria :

« Que fait ici cette vieille à nous gêner, à nous ennuyer ? Pourquoi ne demeure-t-elle pas plutôt chez une de ses filles ? »

Et elle lui fit si bien sentir qu'elle était de trop que la mère proposa d'elle-même de s'en aller.

Un matin, à la pointe du jour, le trop faible Bochoutchenko vit une petite forme frêle se pencher sur son lit, un paquet à la main, et entendit une voix altérée lui dire adieu.

i' Laisse-moi au moins atteler la charrette et te conduire ! s'écria-t-il dans son trouble.

— Non, non, c'est inutile, j*irai à pied. »

Et il ne la revit jamais, car elle mourut bientôt après. 11 ne sut même pas le jour au juste. Sa femme Tavait empêché d*aller rejoindre l'exilée vivante ou morte.

Et voilà pourquoi Bochoutchenko, veuf depuis longtemps, comblé de considération, bienfaiteur de tout son entourage, quittait ce monde, vieux lui-même, en murmurant « Mère ! » de cette voix désolée, comme si son crime eût été de la veille.

Revenu du pèlerinage à Kiev, il avait dit : — Comme j'étais à genoux, là-bas, toute ma vie m'est passée dans l'esprit telle qu'un tableau ; rien n'y manquait. Je revoyais tous les détails et je sentais si bien tout le mal que j'avais fait, qu'après cela j'ai compris qu'il me fallait mourir.

C'est la mort de Bochoutchenko qui a fait dire à Beïdek, son ami, le paysan à demi aveugle, philosophe à sa façon, que sojgnait si bien M™^ Sachalsky :

« D'où vient-elle donc cette pitié qui, une fois qu'elle nous tient, ne nous permet plus de vivre? »

Un autre récit de la même plume familière nous rapporte les propos de Matrona, la vieille servante de l'hôpital, si laide, une taie sur l'œil, mais d'une loquacité sans pareille, aimant surtout à parler d'elle-même. Elle amuse ainsi les habitués du dispensaire où s'exerce son activité, et quelquefois les histoires sans fin qu'elle débite font plus de bien que n'en ferait une leçon de;

morale. A une femme qui se vante de laisser manquer de tout, maintenant qu^il est devenu paralytique, un beau-père qui longtemps l'avait maltraitée :

Vous avez tort, dit Matrona, on gagne toujours à faire miséricorde. Ainsi, je n'étais pas bien riche en me mariant, et cependant j*avais apporté un coffre plein de linge, un collier de monnaies anciennes du temps des Cosaques, et même un peu d'argent. Beau-père et bellemère n'en furent pas moins très durs pour moi. Un jour, j'étais en couches de ma petite fille. Mon beau-père rentre de la pèche avec un filet plein de poissons et sur ses pas notre voisin le forgeron qui l'accuse d'avoir volé ce poisson dans son propre filet, et derrière eux le staroste menaçant de le forcer à traverser tout le village, le filet sur l'épaule, s'il ne paye pas sur-le-champ un rouble. Tandis que le bonhomme se débat, je dis du fond de mon lit à mon mari : — Apporte-moi mon coffre. — J'en tire un rouble et je le remets à mon beau-père qui se débarrasse ainsi du staroste. Alors, il se tourne vers moi, me remercie et me donne sa bénédiction en me promettant un beau cadeau la première fois qu'il vendra des porcs.

— Et ce beau cadeau te le fit-il ? demande, curieuse, la bru du paralytique.

— Non, répond Ma trôna, il n'y pensa plus, mais la bénédiction m'est restée, je l'ai toujours sentie sur moi.

— Et la belle-mère ? reprend l'autre, évidemment ébranlée.

— Pour celle-là, ce fut plus difficile, mais j'en vins à bout. Un jour, nous avions à la maison de la compagnie, on buvait la vodka. Moi, pendant ce temps, je faisais la soupe aux cochons.

— Va chercher de la vodka, me dit ma belle-mère. Je ne l'entends pas et, croyant que je fais exprès la

sourde oreille, elle me donne un tel coup que toute la pâtée se répand sur ma robe des dimanches.

« Que fis-tu ? demanda encore la bru du paralytique. »

Je m'en allai dans ma chambre et redescendis bien propre, le plus vite possible. Allant à elle devant tout le monde, je lui dis : « Reste-t-il encore un peu de soupe pour les cochons ou faut-il leur en faire d'autre ?

— Voilà, ma foi, une bonne fille, dit ma belle-mère. On la bat et elle pense à rendre service. Mets-toi là, mon enfant, et bois de la vodka. »

C'est ainsi que la douceur nous profite toujours.

Sans rien dire, la bru du paralytique est sortie, et, ce jour-là, l'infirme dit :

a Je ne sais ce qu'a ma bru ; elle m'a débarbouillé et nourri de sa main ; elle devient même caressante. »

Matrona était, au dispensaire, la rivale souvent préférée de la femme médecin, car non seulement elle soignait les malades à merveille, et les égayait par ses histoires, mais encore elle disait des paroles — entendez par là des paroles magiques. La clientèle se partageait entre elles deux.

C'est cette même Matrona qui cachait ses économies dans la doublure de son bonnet. Un soir devant l'hôpital, des jeunes gens lasiiBBent, affectant de la prendre pour une jolie fille. Elle ne répond pas, mais au fond est secrètement flattée de cette méprise expliquée par l'obscurité. La voilà en butte aux galanteries de tous ces joyeux garçons, dont l'un va jusqu'à la prendre par la taille en s'écriant :

« Laisse I Je veux voir tes beaux cheveux. »

Sur quoi il lui arrache son bonnet et se sauve. Désespoir de la pauvre infirmière, au grand amusement de toute cette jeunesse qui n'a voulu que lui faire peur.

En Russie, on écrit sur de petits papiers les noms des personnes pour lesquelles on désire que le prêtre prie à la messe. Matrona entremêle bizarrement les noms de ses connaissances à celui du roi David ou du prophète Elie. Elle demande aussi des prières pour l'empereur, pour l'empereur qu'on a tué.

« Alexandre II ? Pourquoi spécialement celui-là ? Vous ne voudriez pas de Nicolas P*" ? »

Elle se récrie: « Lui... Jamais I II a retenu mon mari soldat pendant vingt-cinq ans, tandis qu'Alexandre II a refait la loi militaire. Il se contentait de quatre ans lui ! »

Tous les paysans du village doivent se reconnaître dans les petits contes pleins d'humour de leur amie la doctoresse... Elle n'invente rien, dit avec simplicité ce qu'elle a vu et nous le fait bien voir.

Dans la charmante histoire qui suit, intitulée : Une Idylle, elle mêle peut-être un peu de symbolisme à la réalité. Je reconnais cependant le village, la large rue, qui court entre les chaumières, vaguement tracée sur la terre noire de la steppe et pleine d'une boue pareille à de l'encre, car il a plu les jours précédents.

D'un côté, sur le pas de la porte, se traîne une petite fille de deux ans et, en face, est assis un petit garçon d'un an plus âgé, très blond et affligé d'une paire de toutes petites jambes torses.

Un rayon de soleil joue dans sa tignasse blonde et y met une auréole. Ce quelque chose de doré captive les regards de la petite fille. Longtemps et fixement elle contemple, comme hypnotisée, le petit garçon qui n'a pas l'air de le remarquer. Enfin, pour attirer son atten-

tion, elle se décide à dire quelque chose. Les mots sont limités chez cette toute petite ; elle en possède deux : — Marna I Papa I — Le nom de marna ne lui paraît pas convenir à cet objet qui, pour la première fois, l'intéresse si fortement. Papa vaudra mieux. Elle crie donc Papa ! et le petit répond à cette avance par la seule chose qu'il sache faire, en aboyant. Et longtemps de chaque côté de la rue, l'une crie : Papa ! et l'autre aboie : Oua, oua, oua.

Enfin, n'y tenant plus, la bambine tente une démarche grave ; elle relève son lambeau de petite chemise et traverse la rue fangeuse, creusée d'un ruisseau au milieu. C'est la première fois qu'elle entreprend ce grand voyage. Jamais elle n'est allée si loin. Elle enionce dans la boue à demi liquide, et, finalement, perd un de ses petits souliers, car, presque seule au village, elle a des souliers. Alors elle est bien près de pleurer ; mais la curiosité est la plus forte : elle laisse son soulier dans la boue et continue bravement. Nouveau malheur, elle tombe tout de son long. Salie, barbouillée, elle arrive enfin près de l'objet. Le rayon de soleil qui le faisait resplendir a tourné. Rien ne brille plus. Elle ne voit qu'un petit garçon, comme tous les garçons, mal mouché, deux doigts dans sa bouche, les jambes torses. Et, ne sachant comment exprimer sa désillusion, elle lui applique une maîtresse claque. Moralité : Ce qu'on admire de loin, ne mérite pas toujours d'être vu de près.

Peu^être ces bluettes rustiques gagnaient-elles à être lues sur place, dans la campagne primitive où elles m'ont initiée à l'âme de personnages dont je ne voyais jusque-

aSQ PROMENADES EN RUSSIE

là que la forme extérieure. De bons juges s'accordent k dire cependant que M"® Sachalsky est tout de bon un écrivain ; c'est donc la trahir que de la résumer. Son imagination de poète brode avec art des fleurs colorées et vivantes sur la trame austère d'une vie de labeur studieux. Mais la femme est certainement bien supérieure encore à son œuvre. J'aurai achevé de la faire connaître quand j'aurai dit que ce grand cœur si largement ouvert à toute l'humanité, est aussi dévoué à la famille, avec la plus entière abnégation. Ses enfants seuls pourraient dire ce qu'elle a été, ce qu'elle a fait pour eux. Elle m'a laissé un de ces souvenirs qui dépassent toutes les impressions produites par l'esprit et par le talent et qui ne se dégagent que de la plus haute valeur morale.

P. S. — Nous nous quittâmes, avec des regrets que l'on n'attribue d'ordinaire qu'aux longues et anciennes amitiés ; je la suppliai de venir à Paris, et elle me le promit presque, avec son demi-sourire habituel ; mais nous sentions bien l'une et l'autre que nous ne nous reverrions jamais en ce monde. Un pressentiment intime nous le disait trop. Je ne fus nullement surprise lorsque, trois mois après, la nouvelle m'arriva que cette pure flamme d'intelligence et de vraie charité s'était éteinte.

Peu de jours auparavant, dans une lettre écrite à l'un de nous, elle disait, en renvoyant des livres qui lui avaient été prêtés : « Je ne me sens pas bien, et à mon âge on peut s'attendre à tout... N'importe! Avec un sentiment de reconnaissance — un sentiment délicieux

— je pense souvent aux trois visites faites à *** avec leurs charmants accessoires : les petits trajets à pied, Tair embaumé, les volées d'alouettes, le soleil aux rayons caressants. Et quelle verdure, quel ciel azuré,

— et puis quelle bonne société autour de la table à thé ! Ces trois visites, comme trois traits de lumière, éveillent en moi une tendresse, une tendresse infinie, et alors je dis du plus profond de mon cœur : — Merci. »

Ces quelques lignes écrites en français, de sa claire et jeune écriture, si féminine et si ferme à la fois, seront gardées comme une relique. Et nous aussi qui l'avons connue, nous disons : Merci 1 en nous efforçant de faire aimer à un pays qu'elle aimait tant elle-même, sans l'avoir visité jamais, Anne-Rosalie Sachalsky.

Pendant mon séjour à Pétersbourg, quelqu'un me montra mystérieusement une certaine caricature du Tsar qui ne l'aura point offensé, je pense, si jamais elle est tombée sous ses yeux, car elle n'exprime rien de plus que les diflBcultés indiscutables de la situation. Nicolas II est représenté pliant sous le faix d'une pyramide humaine ; il porte sur ses épaules le bon géant Tolstoï, qui lui-même sert de piédestal à un tout petit personnage très vivant, très remuant, malgré sa taille exiguë et qui certes grandira, qui déjà, quoiqu'il ne fasse que de naître, paraît passablement incommode. C'est le prolétariat des villes. Le pope cramponné à l'une des jambes du Tsar, le soldat qui embrasse son autre jambe et l'étudiant qui se pousse entre les deux, achèvent d'expliquer la légende que ne manquerait pas de ratifier l'empereur : « Quel lourd métier ! »

Mais on voudrait savoir ce que dit de son côté Tolstoï dont le socialisme évangélique a peu d'analogie avec celui des marxistes résolus à n'appuyer le leur que sur des principes purement économiques. Lui aussi doit être mal à l'aise, ne reconnaissant plus dans le peuple

qui surgit, ses chers paysans humblement, chrétiennement résignés. Ils commencent à se transformer en ouvriers des villes, aussi peu disposés que partout ailleurs à tendre la joue gauche quand ils ont été souffletés sur la joue droite.

Un événement considérable à l'égal de celui qui jadis changea un empire presque asiatique en grande puissance occidentale s'est récemment produit. L'immense pays agricole est en train de devenir un immense pays industriel ; la Russie se couvre d'usines ; au midi l'exploitation des mines attire de loin une multitude d'ouvriers dont le contact fait faire au peuple des villages voisins plus de chemin qu'il n'en avait franchi depuis des siècles ; le travail d'hiver des fabriques est remplacé sur beaucoup de points par un travail permanent à mesure que les grandes manufactures, favorisées dans leur expansion par un tarif protecteur, supplantent les petites et ne donnent plus aux hommes qu'elles emploient le loisir d'aller cultiver leurs champs une partie de l'année. Le prolétariat dont le parti de la réaction s'est servi si longtemps comme d'un épou vantail, apparemment chimérique, commence tout de bon à poindre, mieux encore à se développer, à s'organiser. D'autres plus compétents que moi parleront des périls dont l'avènement de cette nouvelle force sociale menace la Russie. Je voudrais indiquer ici à travers le pêle-mêle de mes impressions personnelles, pourquoi elle a tant tardé à naître, quel état de choses a précédé son éclosion, montrer enfin comment les paysans russes, ayant toujours été depuis des siècles des artisans, seront prêts, le moment venu, avec très

agS PROMENADES EN RUSSIE

peu d'efforts, à répondre aux exigences nouvelles de l'industrie.

Déjà, nous avons noté les ressemblances qui existent entre Américains et Russes, encore que les premiers soient par excellence des organisateurs et que les autres représentent en général tout le contraire de l'ordre. L'une des tendances que les deux peuples ont le plus évidemment en commun, c'est l'instinct nomade. Pionniers américains et paysans russes se portent avec le même entrain vers les terres neuves à défricher, sans se laisser arrêter par les liens de l'habitude qui ailleurs attachent si étroitement l'individu au coin de terre natal. C'est cet élan de migration qui a colonisé la steppe ; c'est lui qui annuellement emporte hors de chez eux les campagnards de la Grande-Russie. Dès le premier pas que je fis dans la Petite, j'en eus la preuve sur le parcours de la ligne du chemin de fer ouvert de Kiev à Poltava. Tous les travaux de cette voie du midi étaient faits par des Russes du Nord. On les reconnaît à la chapka qui les coiffe, à la chemise de couleur vive retombant par-dessus les chausses prises dans de hautes bottes, à une stature plus généralement robuste que celle des Petits-Russiens, à leurs yeux bleus, à leur teint coloré, à leur large visage qu'encadre d'ordinaire une barbe blonde ; d'ailleurs il suffirait de voir les deux voisins à l'ouvrage pour les distinguer l'un de l'autre. Ce ne peuvent être que des équipes de Grands- Russes qui s'escriment ainsi de la pioche et de la pelle vigoureusement, tous à la fois, en mesure. On dirait une forte machine aux cent bras et, pour soutenir cette

énergique activité, un morceau de pain noir, une gorgée de vodka suflBsent.

Moyennant un salaire minime, le Grand-Russe travaille consciencieusement, infatigablement. Le Petit- Russien se garderait de prendre tant de peine et n'affecte pas la même sobriété. Quelquefois il émigré, mais non pas pour chercher au loin un travail temporaire comme fait le Russe du Nord qui, restât-il vingt ans éloigné des siens, leur enverrait sans y manquer, tout ce qu'il gagne, en ne se réservant que le strict nécessaire. Le Petit-Russien, presque exclusivement cultivateur, moins pauvre, moins industrieux, est tout à la charrue et au bétail. Peut-être, si ses terres prennent de la valeur, les vendra-t-il pour aller une bonne fois avec toute sa famille en exploiter d'autres, là où elles sont encore à bas prix, au bord du fleuve Amour, en Sibérie, du côté d'Orenbourg, aux portes de l'Asie. Les différences si frappantes au physique, s'affirment entre gens de la Grande et Petite-Russie dans les mœurs, le gîte, le caractère. Chez les premiers les isbas de bois, souvent misérables, donnent aux villages un air provisoire et dépenaillé, ce qui n'empêche pas les habitants de ces cabanes d'être propres à leur façon, puisque chaque samedi, ils vont s'entre-frotter à l'étuve du village. Chez les seconds, nous avons vu qu'il n'y avait de lavées que les chaumières éblouissantes de blancheur.

Enfin le Grand-Russe est communiste né ; Vobtchina, qui met la propriété en commun, n'existe que chez lui et chacune des familles, représentées au mir par son chef, vit étroitement groupée sous le même toit, plu-

294 PROBIENADES EN RUSSIE

sieurs générations ensemble. Les hommes jeunes et valides s'en vont travailler l'hiver dans les villes au profit de toute la famille. Ils deviennent charpentiers, maçons, etc., membres des artèles ou coopératives. Leur gain s'accumule entre les mains du père. Celui-ci est resté dans la ferme avec sa femme, ses belles-filles et ses petits-enfants qui l'aident à cultiver. Chaque famille paysanne est donc une association ouvrière, possédant tout en commun et dont le chef naturel est aussi l'administrateur. Le bétail, les instruments aratoires, tout ce que renferme la maison, argent compris, appartient à la famille en bloc. Il semblerait au premier aspect que ce régime fût un premier pas vers le socialisme ; cependant les socialistes modernes n'en veulent pas ; il y voient un dernier vestige, au contraire, des mœurs primitives, à supprimer avec le reste.

Malgré les grands avantages qu'offre la vie en commun ainsi comprise, moins de dépense d'abord et aussi le genre de vertu physique et morale que laisse à l'artisan des villes de vigoureuses racines plantées à la campagne où il revient toujours, où ses enfants sont élevés, où, s'exilât-il des années de suite, il a encore son foyer, les inconvénients sont assez graves : mauvaise intelligence éventuelle entre les différents membres de la nombreuse famille, tyrannie du chef avec les abus qui en découlent. Il arrive par exemple que ce patriarche, resté maître absolu d'une armée de brus sans maris, mette l'une d'elles dans une situation que le roman russe a maintes fois exploitée. Ce n'est pas un vieillard ; s'étant marié de bonne heure, il peut avoir de quarante à quarante-cinq ans, et tout lui obéit. Quel-

quefois, au retour, le mari oJBTensé se fâche, brutalise sa femme ; il est même allé jusqu'à tuer son père ; mais la résignation est plus fréquente. Toujours cette même absence de fermes principes, de ce que les Anglo-saxons appellent le backbone, l'épine dorsale au figuré; toujours le doux fatalisme d'un peuple enfant sous beau- <x)up de rapports. Et tout cela en somme a des excuses : la promiscuité des longs hivers, la crainte, l'habitude du despotisme. Les antiques souvenirs de la polygamie pèsent inconsciemment sur ces âmes à peine éveillées ; leur christianisme est demeuré païen malgré la noyade dans le Dnieper, par le grand saint Wladimir, des idoles qui représentaient le panthéisme slave, et la religion pour eux, ne difiTérant guère au fond de ce qu'elle pouvait être chez les adorateurs de Peroun, n'a rien ou presque rien à faire avec la morale.

Le Petit-Russien, beaucoup plus individualiste que le Grand-Russe, revendique son chez soi. Dans une famille s'il y a deux femmes, la belle-mère et la bru, chacune d'elles aura sa cruche, ses ustensiles de cuisine ; elles se disputeront ces objets très aigfement. Le tien et le mien sont nettement établis ; la gramada, l'assemblée qui au midi remplace le mir, n'implique pas que les terres soient propriété obtchinienne, c'est-à-dire commune à tous. La gramada, de même que le mir, est une institution représentative du village où l'Ancien, le Staroste, occupe à peu près la même place que le père dans la famille, l'autorité de l'un étant limitée par les voix des adultes de son entourage et le pouvoir de l'autre par celles des chefs de famille du village tout entier, mais l'obtchina ne

s^allie pas à la gramada comme elle le fait au mir en Grande-Russie. Cependant tel est l'instinct et le besoin de l'association chez ce peuple tout entier, qu'au Sud^ au Nord, partout, les artèles s'imposent.

Qu'est-ce que les artèles ? — Je renverrai ceux qui me posent cette question au livre excellent et si documenté de M. Paul Apostol*, ils y trouveront, résumé sous une forme claire et intéressante, tout ce qui concerne la question des coopératives à base communiste ancienne. L'auteur les distingue absolument de celles que la Russie a empruntées depuis une trentaine d'années au reste de l'Europe, groupement conscient de forces individuelles, tout opposé par l'esprit qui l'inspire à la simple extension de la communauté domestique^ que furent les premières artèles. Personne n'a su mieux que lui tirer de ce contraste les conclusions qui permettent de juger du passé, du présent et de l'avenir agricole et industriel de la Russie, et je suis redevable en grande partie à ses recherches du peu que je sais.

Dans le sens primitif, on nomme artèle toute organisation pour un travail en commun, artèle dérivé du turc orta, signifiant association. Le mot n'existe dans la langue russe que depuis le xvii^ siècle, mais de tout temps la chose subsista de fait. On l'appelait alors wataga. Les anciennes chroniques décrivent des watagas

I. L'artèle et la coopérative en Russie, par Paul Appslol, 1899, traduit par M. Gastelot, avec préface de M. A. Rafialovicb, I vol., Guillaumin, Paris. — Ceux qui comprennent le russe peuvent lire aussi le livre, ancien déjà, du professeur Issaiev et l'ouvrage, qui vient de paraître, de M. Prokopovilch.

[ d'oiseleurs, car la chasse au faucon fut toujours le plaisir favori des tsars et des boyards. Dès les temps les plus reculés, des watagas de chasseurs et de pêcheurs faisaient la guerre aux morses, aux loutres, aux phoques, au saumon, aux oiseaux aquatiques ; elles exploraient la mer Blanche, les grands fleuves, les marais de la steppe, elles poussaient jusqu'à FOcéan glacial. On sait que le tribut payé aux Mongols l'était souvent en fourrures ; les forêts russes sont riches en martres, en cerfs, en sangliers, sans compter les lièvres par milliers, et aujourd'hui comme autrefois les artèles russes trafiquent de tout cela. Ce sont les watagas du passé devenues indépendantes ; l'outillage que leur procuraient les princes, les nobles ou les monastères, un entrepreneur le leur fait payer cher.

Comme autrefois, les rivages de la mer Noire et de la mer d'Azov sont exploités par des bandes organisées de Cosaques. Les tribus nomades de Bouriates en Sibérie se partagent le gibier en vertu des principes communistes dont les antiques associations de chasse leur ont légué l'exemple. Sous leurs yourtes en peau de bêtes, ils mènent la même vie, et on en pourrait dire autant des chasseurs actuels de rennes au Nord, de renards au Sud, de l'artèle des haleurs restée si primitive sur le Volga, où les Bourlaks tirent de l'épaule en chantant des bateaux lourdement chargés, des artèles de bûcherons*, de portefaix, de débardeurs, de rouliers, etc. Dès le XI® siècle un des princes régnants qui voulait bâtir une église, fait appeler l'ancien des charpentiers.

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