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I. Lire le roman de Pétchersky: Dans la forêt

HgS PROMENADES EN RUSSIE

L'artèle des sauniers remonte au temps où les Finnois enseignèi-ent aux Russes la fabrication du sel ; même les artèles de crédit — le crédit jouant à toute époque un si grand rôle dans la vie du paysan russe, — existaient déjà en i53i. Qu'il s'agisse de l'exploitation d'une industrie, d'une émigration, d'une bâtisse, d'une entreprise quelconque, les Russes s'organisent toujours en artèles. Celles-ci sont devenues avec le temps des coopératives de production qu'administre un conseil élu parmi les sociétaires. Les grands propriétaires louent des artèles pour la moisson, le fauchage des foins, le battage du blé, la construction d'une grange, la coupe des arbres. La vie du village russe étant régie par le principe communiste, toutes les entreprises des paysans se font en commun. LaPomotch (secours), association très répandue dans la Russie du Sud, n'est autre que le travail successif chez les propriétaires paysans des autres paysans formant une artèle. Ils ne sont jamais payés en espèce, mais en nature.

Chaque artèle cosaque a son hetman qui dirige les travaux.

Les ouvriers demeurent ensemble, se nourrissent et travaillent ensemble, puis, leur tâche accompUe, se partagent les profits. C'est toujours le même esprit qui produisit les premières watagas indépendantes. L'œuvre énorme de la colonisation de l'Europe orientale avait exigé le groupement des forces. Il continue pour tenir tête à d'autres difficultés : poids excessif des impots, rigueur du service militaire et misère qui augmente toujours à mesure que s'accroît la population sur les terres insuffisantes accordées jadis au serf émancipé.

Vivre de leur produit est à peine possible sur les riches terres noires de la Petite-Russie ; mais si l'on pousse vers le Nord, le seul aspect des champs, entrevus du chemin de fer, vous fait constater que la culture très élémentaire, telle qu'elle est pratiquée faute de grands capitaux, ne peut fournir à ceux qui l'exercent des moyens d'existence. Une fois l'ancienne ligne des steppes passée, dans le gouvernement d'Orel, les terres encadrées de forêts où domine le bouleau n'offrent rien de comparable à la fertilité de l'Ukraine. De plus en plus, en avançant, on comprend que le climat impitoyable limite à peu de mois la durée des travaux en plein air et que l'activité humaine doit chercher un autre courant. De là l'émigration des laboureurs vers les centres industriels.

La Russie est le seul pays du monde où l'on rencontre dans les villes autant de paysans que de citadins. Il est vrai que toutes les villes, sauf Pétersbourg, participent du village. Situées généralement à distance assez grande des stations, — car la main de l'autocrate qui traça la plus longue des lignes de chemin de fer, la fit absolument droite, d'un geste impérieux, en s'aidant d'une règle et sans aucun souci des localités desservies, — elles sont disséminées sur d'énormes espaces. La cabane primitive y apparaît parmi des constructions ambitieuses. Une multitude rurale fréquente leurs bazars et les produits qu'elle y vend ne sont pas seulement, nous le verrons bientôt, ce que les fermiers de chez nous portent d'ordinaire au marché. Nombre de ces paysans-là hiverneront en ville et y exerceront un métier.

A Moscou, tous les cochers de fiacre, par exemple, sont accourus de la campagne, en houppelande fourrée de peau de mouton ; ils font siflQer un fouet rustique dont le manche fut cueilli dans leur bois natal, et conduisent à fond de train par les rues de petits drojkis où il y a difficilement place pour deux. Ils n'ont pas de tarif; la voiture, le cheval leur appartiennent. Le voyageur fait son prix ; on marchande, on discute, on crie; d'autres drojkis se précipitent ; le plus ou moins de concurrence décide du salaire, généralement modique, bien que les premières prétentions aient été hautes. Et vous voilà emporté au pas égal et allongé d'un excellent cheval qui mériterait de traîner un meilleur véhicule ; vous filez comme le vent au milieu du tumulte des rues où aucun accident n'arrive, car le paysan russe naît bon cocher comme il naît beau danseur. A travers l'encombrement des marchés, par les montées rapides, les descentes en abînie, les chemins défoncés des faubourgs, le drojky vole, son conducteur n'oubliant jamais néanmoins de se signer devant chacune des l\l\o églises qui restent à Moscou sur les i 600 qu'elle possédait du temps de Napoléon. De même il se découvrira dévotement, quelque temps qu'il fasse, pour passer sous les longues voûtes de la porte Spaskiia, où brûle nuit et jour une lampe devant le Sauveur. Il faut dire qu'aucun homme, fût-il juif, n'a encore manqué à l'ordre absolu donné par le Tsar Alexis Mikhaïlowitch qui apporta l'image vénérée de Smolensk.

C'est aussi à Moscou, la ville la plus commerçante de toute la Russie, qu'on peut le mieux se rendre

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compte de la situation des paysans ouvriers. Ils affluent par milliers dans les fabriques.

Le gouvernement de Moscou est le seul dont les paysans n'émigrent pas, tant les métiers y sont prospères. Mais de toutes les autres provinces les hommes partent au nombre, me dit-on, de plus d'un million et demi. Tout en restant liés par d'indestructibles chaînes à la commune rurale, ils envahissent au loin les usines.

Longtemps ces pauvres gens eurent le travail de fabrique en horreur et ne s'y laissaient contraindre que par la dure nécessité, ce qui se conçoit d'après les nombreux rapports antérieurs à 1900, exposant la situation lamentable de l'ouvrier. Il faut voir, par exemple, le portrait que le professeur Roussakofif, après une visite dans les ateliers du gouvernement de Moscou, trace des ouvrières de tout âge à partir de quatorze ans. Malheureuses créatures qui n'ont jamais eu d'enfance ni de jeunesse, paquet informe de haillons mal attachés sur une épouvantable maigreur, rides précoces labourant des visages qui expriment l'épuisement. Courbées sur leur métier, elles travaillent dix-huit heures sur vingt-quatre, recevant pour cela vingt-cinq roubles par an 1 Et le salaire de l'ouvrier mâle, quoique un peu supérieur, suffit tout juste à l'empêcher de mourir de faim. Il ne monte pas au tiers des salaires peu élevés pourtant qu'on accorde en Angleterre dans les mêmes conditions. Ouvriers et ouvrières sont parqués comme des animaux dans d'affreuses baraques en planches dépendantes de la fabrique. De chaque côté d'un long corridor obscur s'ouvrent les chambres petites et grandes où le nombre des habitants n'est pas déterminé.

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soit qu'une famille s'entasse dans une des petites chambres, soit que les individus isolés logent en dortoir \ L'air manque, les deux sexes sont réunis pêle-mêle, les petits enfants se traînant pâles et chétifs sur le sol couvert d'immondices.

Détail caractéristique : pour certaines industries plus mal payées que les autres, le staroste, qui traite avec le fabricant au nom de l'artèle, promet dans le contrat de s'abstenir d'aller en ville demander l'aumône ! Jusqu'en 1882, il n'y avait pas de règle pour les heures de travail, le patron exigeait parfois quinze et dix-sept heures, sans considération de l'âge. A partir de cette date, l'attention du gouvernement ayant été attirée sur un scandaleux état de choses, quelques réformes importantes se produisirent. Des inspecteurs entrèrent en fonction ; les heures de travail des femmes et des enfants furent limitées et le travail de nuit défendu ensuite à toute cette catégorie d'ouvriers.

La maison de convalescence fondée à côté du grand hôpital Catherine est une institution à leur usage. Les enfants des deux sexes y sont admis.

En 1899 une loi borna pour les adultes la durée quotidienne de travail à onze heures et demie. Le développement du l'industrie et les premières améliorations apportées au sort de la classe ouvrière remontent à 1861, l'ère de l'émancipation. Dans cette période relativement courte de quarante années, il y a eu certainement des progrès, mais ces progrès semblent

I. Très intéressant rapport de M^^ Zénéide Serghievna d'Ivano(î, au Congrès international des femmes, en iSgg.

de nature à léser des intérêts nombreux, comme il arrive pour toutes les révolutions, même inévitables et salutaires. Leur premier efiTet sera d'imposer la division du travail. En effet, dans les grandes manufactures nouvellement fondées, sur le plan occidental, il devient de plus en plus difficile de compter avec la saison des récoltes et avec les cent vingt-sept' jours fériés que célèbre scrupuleusement dans Tannée tout bon moujik. C'est un adieu au village qui s'ensuivra ; la ville retiendra les anciens travailleurs des champs une fois pour toutes ; ils ne pourront plus faire deux parts de leur vie ; les forces du prolétariat proprement dit grandiront d'autant, l'agriculture sera de plus en plus abandonnée.

Pour conjurer ce péril, le gouvernement, et aussi beaucoup de bienfaiteurs, s'efforcent de diminuer autant que possible l'enrôlement des paysans dans les fabriques, par une faveur croissante accordée aux industries de village. Celles-ci sont multiples. Il ne faudrait pas croire que tous les paysans russes qui exercent un métier s'en aillent au loin. Il y a six fois plus de travailleurs domestiques que d'ouvriers d'usine, et le nombre de ces derniers atteint un million et demi *.

Aussitôt que s'étend sur l'immense Russie l'épais manteau de neige annuel, les cultivateurs d'été se livrent dans leurs isbas, calfeutrées avec soin, à une étonnante variété d'industries hivernales. Où les ontils apprises? Plusieurs d'entre elles viennent des an-

I. Dans la Russie d'Europe, sans compter la Pologne et la Finlande.

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cêtres; aux siècles les plus reculés, les slaves russes connurent l'art de la poterie, des verroteries qui se retrouvent encore dans les colliers de femmes; ils savaient forger en outre des glaives renommés jusque chez les Arabes, différents objets de métal. Puis cha- ^ que association devait fabriquer tout ce dont elle avait besoin. La tradition du passé se manifeste dans certains dessins, certaines teintures, certains procédés de tissage ; des symboles ayant un caractère autochtone ont été relevés jusque dans les broderies.

Par la suite aussi, les seigneurs développèrent chez leurs serfs l'adresse des doigts en leur faisant apprendre tel ou tel métier. Beaucoup de maîtres agissaient de même en Amérique à l'égard des esclaves pour leur donner plus de valeur. Des deux côtés l'esclavage se trouva donc être une initiation à l'industrie. Et à ce propos je mentionnerai la très intéressante lettre d'une dame russe qui, après la publication dans la Revue des Deux Mondes d'Anne étude sur Booker Washington\ me pria de la mettre en rapport avec le promoteur nègre des études industrielles :

« Je voudrais lui dire, m'écrivait-elle, combien me frappent les traits de ressemblance entre son peuple et le mien ; l'esclavage sans doute en est la cause ; je voudrais lui faire remarquer que l'apparition des mêmes idées et de la même manière de traiter les mêmes questions aux deux extrémités du globe est la preuve incontestable de la conformité de ces idées, de

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