‹ Promenades hors de mon jardinChapitre 18 sur 20 · A TH. GUDIN · texte numérisé non relu

A TH. GUDIN

Depuis mon séjour à Nice, je rencontrais quelquefois, dans la rue de la Croix-de-Marbre {via délia Croce di Marmo), un jeune homme dont la physionomie intelligente et expressive avait attiré mon attention. Je le trouvais toujours à la même place, assis au soleil. Je finis par causer avec lui. C'était le beau-fils du peintre Hanser, dont j'aurai à parler dans une de mes lettres, peintre distingué lui-même, élevé en Italie, mais arrêté dans une carrière brillante par une inexorable maladie.

J'ai rarement entendu une conversation plus intéressante ; il était fort instruit ; quand son mal l'empêchait de peindre, il lisait. Mais son cerveau n'était pas un de ces cerveaux gloutons qui ne digèrent pas : le sien s'assimilait promptement les connaissances acquises,et en nourrissait un esprit très-hardi et très-original.

Avec un corps débile et presque détruit, c'était un des hommes les plus vivants que j'aie rencontrés. Il aimait

passionnément toutes les belles et toutes les grandes choses. Il parlait de l'amour, du soleil, de la mer, des arbres, du ciel, de la poésie, de la musique, de la liberté, comme un grand poëte. Un beau refiet, un ton riche ou lia:nionieux sur un nuage, sur une feuille, sur un pavé l'enivrait de joie.

Sur le banc, ou de son lit où la souffrance le clouait, pourvu que la fenêtre fût ouverte ou que le soleil le vînt voir à travers les vitres, il se donnait des concerts, des harmonies de couleur dont il parlait de la façon la plus attachante.

c( J'ai une vie en apparence bien misérable, disait-il. Je n'ai plus de corps que bien juste de quoi en souffrir horriblement. Eh bien ! la nature est si belle que je voudrais bien ne pas mourir et regarder toujours. »

Il est mort il y a quelques jours, et je l'ai accompagné au cimetière.

Il était protestant, ce que je n'ai su qu'au moment de son enterrement, à cause de quelques variations dans la forme de la funèbre cérémonie. Eh bien ! des prêtres catholiques qui passaient à côté du convoi, suivi par un père en larmes et des amis affligés, un seul a soulevé son chapeau, et il a promené ensuite autour de lui un regard inquiet; les autres s'arrêtaient, regardaient, saîis donner aucun signe de respect ni pour le mort, ni pour la douleur de ceux qui le suivaient.

Il est vrai que l'année dernière le convoi d'un Yaudois

mort fut insulté et assailli de pierres par la populace, et qu'un évêque demanda ensuite qu'il fût retiré de la terre du cimetière. Je vous en ai parlé en ce temps-là. Je suis loin de supposer que les prêtres catholiques instruisent le peuple à ces actes sauvages et barbares. Mais peut-être ne 1 instruit-on pas assez à la charité et au respect des morts.

Au champ du repos, le pasteur fit un discours où, après un juste éloge du mort, et des marques vraiment chrétiennes de confiance entière dans la miséricorde divine, il ém-t quelques regrets, évidemment tempérés par le respect de la douleur des assistants, sur les incertitudes qu'avait conservées, sur certains dogmes , Octave d'Albuzzi, jusqu'au dernier moment d'une vie où l'intelligence ne s'était pas affaiblie lentement, comme la lumière d'une lampe qui manque d'huile, mais s'était éteinte tout entière avec le corps, comme la lumière d'une lampe que l'on brise. Néanmoins, dit-il, nous ne devons pas douter de la miséricorde de Dieu, qui est infinie.

Non, monsieur, nous ne devons pas en douter, nous ne pourrions en douter, sans douter de sa juotice et de sa puissance.

Mais je n'aurais pas pensé, moi, à promettre la miséricorde, je l'aurais constatée.

Octave Albuzzi , toi qui viens d'être délivré de la prison douloureuse de ton corps par la miséricorde divine, tu as été un grand artiste, c'est-à-dire un élu du

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petit nombre de ceux que le Créateur convie aux perpétuelles et magnifiques fêtes de la nature ; un de ceux pour qui la lumière, la brise, les arbres, la mer, le ciel, ont des harmonies et des langages que ne voient pas et n'entendent pas les autres hommes. Va-t'en maintenant là où ton âme vivait déjà, toute retenue qu'elle était par les chaînes d'une chair souffrante, va-t'en voir face à face le Dieu que tu entrevoyais là où le vulgaire ne voit que des nuages et des brouillards ; ce Dieu dont tu voyais l'empreinte dans une feuille d'arbre dont tu voyais la grandeur dans un brin d'herbe, le regard dans un rayon de soleil, la voix dans le bruit des eaux et des cimes vertes.

Pendant que ton corps, rendu à la terre, va se mêler à Therbe, aux feuillages, aux fleurs, ton âme va se fondre dans ce beau soleil par lequel elle se sentait si puissamment attirée. Tu vas devenir, dans le sein de Dieu, tout ce que tu aimais, tout ce que tu admirais, tout ce qui faisait ta joie et te faisait oublier tes douleurs.

Non, Dieu ne passe pas son éternité à écouter aux portes de nos maisons ce que nous disons de lui.

Ceux-là qui admirent ses œuvres, ceux-là qui ne trouvent de beau que ses œuvTes, dédaignent et les fausses richesses et les fausses gloires, ne sont ni rapaces, ni envieux, ni méchants ; ceux-là sont plus près de Dieu qu3 les autres hommes ; ceux-là sont des élus.

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