‹ Promenades hors de mon jardinChapitre 7 sur 20 · A ACHILLE DE VAULABELLE · texte numérisé non relu

A ACHILLE DE VAULABELLE

Je suis assez honnête pour fournir à mes adversaires, dont plusieurs sont de mes amis, un argument contre moi.

La république de 1848 conserva l'insigne honneur d'avoir aboli la peine de mort sous forme légale en matière politique.

Il a été question d'effacer entièrement la peine de mort du Code pénal.

J'ai été d'un avis contraire, tout en aimant un peu mieux qu'auparavant ceux contre lesquels je soutenais mon avis, et en leur serrant la main plus affectueusement que de coutume. C'est, je crois, une erreur; mais c'est une belle, une grande, une noble erreur. Les progrès de la raison et de la philosophie ont effacé la peine de mort sur bien des feuillets de nos Codes : on n'est plus puni de mort pour le braconnage, ni pour le sacrilège, ni pour rémission de la fausse monnaie ; mais on est encore puni de mo^'t quand on a donné la mort, et cela encore sous le bon plaisir du jury, q-ui use de son droit dfi grâce assez largement pour que, il y a une quinzaine d'années, on pût compter dans les bagnes de France quatorze par-

ricides auxquels l'omnipotence du jury avait fait grâce de la vie.

J'ai dit à ce sujet et je dis encore : a Que Ton abolisse la peine de mort, je le désire de tout mon cœur, mais que messieurs les assassins commencent. »

Bien entendu que ceci est mon opinion personnelle et n'engage en rien celle d'autrui.

Un des arguments que l'on fait valoir pour la cons ervation de la peine de mort est l'exemple que le supplice d'un coupable peut donner à ceux qui sont sur le point de le devenir.

Je ne me suis jamais servi de cet argument; je dirai peut-être pourquoi quelque autre jour.

Voici l'argument en question contre cet argument.

J'étais ces jours derniers dans un pays où l'on pend.

Un matin de bonne heure on pendit un homme qui avait assassiné une vieille femme pour lui prendre deux poules qu'elle portait dans son panier.

Voici le résultat de l'exemple donné au peuple par ce supplice :

Un grand nombre d'ouvriers et d'ouvrières , ayant perdu le commencement de leur journée pour assister à ce spectacle instructif, ont passé le reste dans les cabarets et à la promenade.

Le lendemain, les bureaux de loterie, — la loterie ne subsiste plus que dans les pays où l'on pend, — les bureaux de loterie étaient assiégés ; hommes et femmes venaient prendre des billets.

nORS DE MON JARDIN. i37

Si vous voulez savoir la raison de celte afflucncc, la voici :

On attache aux pendus une foule d'idées superstitieuses ; on est allé jusqu'à prétendre que la mort, sous cette forme, n'était pas précisément désagréable. De notre temps, deux exemples célèbres ont prouvé que cette croyance était assez forte pour qu'on voulût en faire l'épreuve personnelle.

On sait quel prix on attache à posséder un morceau de la corde de pendu.

C'est un joli revenu pour les bourreaux dans les pays où l'on pend.

D'autant qu'on peut vendre à fausse mesure de la fausse corde de pendu.

Dernièrement, un ami d'Alexandre Dumas, qui a fait une grande fortune dans un pays lointain, et qui attribue modestement cette grande fortune à un morceau do la corde d'un pendu dont il est possesseur, a pensé un moment à partager sa fortune avec son ami ; mais, après de mûres réflexions, il a changé d"idée. — Pourquoi lui donner mesquinement la moitié de ma fortune, quand je puis lui donner une fortune égale à la mienne ? s'est dit cet ami. — Et il lui a envoyé la moitié de sa corde de pendu.

Revenons à la raison de l'affluence des joueurs dans les bureaux de la loterie.

Il s'agissait de réaliser diverses combinaisons ayant toutes rapport au supplicié de la veille.

C'était à la fois grotesque et féroce.

— Je mets '2.^, 13 et 5, disait une femme ; 22, c'est l'âge du pendu ; 13, la date du jour ; 5, l'heure à laquelle il a été exécuté.

— Je mets, disait une autre, 22 pour la même raison que vous, mais j'ajoute 67^ qui est l'âge de la victime, et 2, le nombre des poules.

— Moi, 13, 19 et 10. Il a commis son crime le 10 du mois d'août, il a été condamné le 19 septembre, et il est exécuté le 13 octobre.

— Moi, 22, à cause de son âge, et aussi parce que ce chiffre représente au loto les deux cocottes. — Les deux poules volées à la vieille.

Puis un bruit se répandit : un des carabiniers qui l'ont conduit au supplice a fait une belle fortune. Le condamné, pour lequel il avait été très-complaisant, lui a dit à l'oreille, avant de mourir, trois numéros qu'il avait rêvés. On sait combien sont bons les numéros rêvés par un condamné à mort.

A ALPHONSE LEBATARD

J'entends souvent parler de progrès, j'en parle quelquefois moi-même; mais moi je ne compte pas. Il y a moins d'espérance que de mauvaise humeur dans mon esprit quand j'entame ce chapitre; et je vante le progrès, c'est-à-dire l'homme se perfectionnant et perfectionnant tout ce qui l'entoure, un peu comme Tacite louait les Germains et leur prêtait toutes les vertus qui manquaient aux Romains ; il s'agissait moins pour lui de faire l'éloge des Germains que la satire de ses compatriotes.

Je vois bien que l'homme perfectionne tout autour de lui, mais je ne vois pas qu'il se perfectionne lui-même. Or un bossu qui perfectionnerait sans cesse la coupe des habits, et qui ne voudrait ou ne pourrait pas s'occuper de se redresser lui-même, n'en serait pas beaucoup moins bossu pour cela; il arriverait à avoir une bosse congrùment vêtue, une bosse bien mise, mais il aurait toujours une bosse. Le progrès le plus urgent et le plus important pour riiomme, c'est non pas d'acquérir de nouvelles puissances, mais de commencer par détruire une foule

de préjugés, de coutumes, d'abus qu'il a amassés depuis l'origine du monde, et dont il est fier.

Il s'agit donc de revenir un peu du bonhomme pèiri d'argile que le Créateur avait placé dans l'Éden.

L'homme n'a pas à perfectionner l'ouvrage de Dieu, il a à le restaurer, à le déblayer des agréments qu'il y a ajoutés.

Je traiterai cette question quelque autre jour, dans quelque lettre que j'écrirai à tout le monde. Aujourd'hui je l'indique sommairement, c'est bien assez.

Ainsi, il y a naturellement plus d'égalité entre les hommes qu'il ne le semble au premier abord.

Un homme d'esprit te paraît très-supérieur, par exemple, à un imbécile.

Ce serait vrai si l'imbécile ne se croyait pas de l'esprit, et s'il était tout à fait impossible qu'il fit partager à d'autres son opinion sur lui-même. 11 a une autre ressource, c'est de se piquer de ne pas avoir d'esprit, d'en être orgueilleux, et de dire de l'autre, d'un air dédaigneux : « Ces hommes d'esprit sont comme ça, » ou : « Je n'ai pas autant d'esprit que lui, je n'ai que mon gros bon sens. »

Le bon sens est une faculté rare. « Des sens accordés à l'homme le plus rare est le sens commun. » Il n'y a pas d'esprit réel sans bon sens.

« Qu'est-ce qu'esprit! raison assaisonnée. >

J. J. Rousseau.

« L'esprit, c'est la raison ornée et année. >

On en est arrivé, par haine de l'esprit, à appeler esprit l'absence de bon sens, et à appeler bon sens l'absence d'esprit.

Double erreur et double bêtise, au moyen de laquelle l'homme d'esprit ne triomphe jamais autant de l'imbécile que l'imbécile de l'homme d'esprit. Celui-ci rit un peu^ ce qui rétablit l'équilibre.

Un honnête homme et un coquin vous paraissent dans une situation encore assez inégale. Le coquin aurait en effet d'incontestables avantages : tricher à tous les jeux de la vie ; considérer les lois comme des entraves qui obligent seulement les autres; frapper par derrière, tendre des pièges, mentir, voler, tuer sans scrupule. Certes, tout serait à ces gens-là ; mais ils ont une manie qui les ramène au niveau, ils veulent ne pas passer pour des coquins, ils espèrent être réputés honnêtes gens. Cela les tracasse, les ennuie, et les gêne dans leur carrière.

Une jolie femme et une femme qui n'est pas jolie semblent au premier abord être dans une situation d'inégalité monstrueuse.

Oui, certes, si celle qui n'est pas jolie ne croyait pas être parfaitement agréable; oui, si, pourvu qu'on soit une autre femme, on ne pouvait pas prétendre aux succès; oui, si tous les hommes s'y connaissaient, et si, en s' habillant de certaine façon, en faisant certaines mines, en disant : « Nous autres, jolies femmes, etc., » il n'était pas très-facile à une laideron de s'installer jolie femme dans le monde, de faire accepter et prendre un chapeau pour un visage, de la soie et du crin pour un corps, etc. ; sî

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on ne voyait pas tous les jours des femmes se servir heureusement et habilement d'une beauté qu'eUes n'ont pas, tandis que des femmes, tout simplement, tout réellement, tout bêtement très-belles, laissent cette beauté en friche, par confiance, indifférence ou maladresse.

Il est une persécution que l'on fait subir toute leur vie à certaines personnes, heureusement douées, qui perçoivent facilement, s'assimilent rapidement, en un mot, «ont de la facilité. » On ne cesse de les harceler en leur repro* chant leur paresse et en leur citant l'exemple de gens doués de la patience du bœuf, « qui trace à pas tardifs un pénible sillon. »

— « Regardez, leur dit-on ; d'un bond vous êtes au bout du champ, et notre ami le bœuf commence à peine son sillon ; que ne feriez-vous pas si, comme lui, vous travailliez quinze heures par jour, si, comme lui, vous ne nous accordiez pas un instant de repos! Mais vous êtes paresseux ; vous le devancez en un quart d'heure, puis vous vous amusez à cueillir des bleuets dans les champs, des vergiss-mein-nicht au bord des eaux, du chèvrefeuille dans les bois.

— • « Chut ! taisez-vous, ou du moins parlez bas. V^ous ne comprenez donc pas que si la Providence donnait à ces gens, avec « la facilité, » la patience et l'opiniâtreté, ils seraient les rois du monde, et voudraient tout au plus de vous et des autres pour leurs domestiques. Ladite Providence nous a donné des sommes à peu près égales à dépenser. Seulement aux uns, elle a donné leur pécule en or, en louis et en quadruples; aux autres, en

billon, en gros sous et en liards; il est injuste, absurde et dangereux de demander aux premiers qu'ils vous exhibent un aussi grand nombre de pièces que les secincls. »

Tu vas me demander où je veux en venir; m'y voici.

J'entends sans cesse reprocher aux habitants de P^ice leur paresse et leur insouciance en fait d'agriculture et de jardinage. ^

Mais on ne pense pas que s'ils travaillaient la moitié du temps que nos pays normands ou beauçois, nos maraîchers des faubourgs de Paris, ils seraient trop riches et trop heureux; ils le sont déjà bien assez.

Mettez donc de l'intelligence et du travail dans un pareil climat!

Si vous voulez des roses, vous coupez une branche de rosier du Bengale, vous greffez sur cette branche un œil de la rose que vous voulez posséder, et vous piquez au hasard, où vous trouvez, votre branche toute grctiée. Autant que possible, on évite que l'endroit soit pavé. La chose faite, on ne s'occupe plus de sa bouture ; seulement, le Niçois se fâche très-fort si cinquante jours après son rosier n'est pas en fleur.

C'est au point que dernièrement j'eus quelque inquiétude, au sujet d'une canne à laquelle je tiens à un certain point, ayant fait, relativement à elle, certaines promesses qu'il ne me semblerait pas tout à fait correct de. remplir au moyen d'une autre.

J'étais dans un jardin, et, pour me débarrasser momentanément de mon bâton, je le piquai dans une platebande^ puis je me promenai et m'en allai sans songer à

le reprendre. Ce n'est que deux jours après que j'envoyai en toute hâte le reprendre. Mon inquiétude était celle-ci :

— Mon rotin a peut-être pris racine et balance au vent des feuilles vertes!

On me le rappoi^ta cependant intact, mais je m'expliquai la chose par ceci : — 1° que le rotin est un roseau des pays plus chauds que Nice; S" que Nice avait subi deux jours indignes d'elle et n'avait pas eu sa chaleur propre; 3" que le rotin n'était resté à l'état de bouture que pendant deux jours.

Je trouve naïf que l'on s'étonne que le paysan niçois ne travaille pas.

Quel est le résultat du travail du paysan français? Nourrir assez mal et vêtir quelque peu lui et sa famili<»; payer la redevance convenue au propriétaire du sol ; de plus, entasser sous sur centimes pour devenir propriétaire à son tour d'un lopin de terre. Ce trésor de liards qui ne paraît à la lumière qu'oxydé vert comme pré de son long séjour dans quelque trou, se compose de bouchées de pain chicanées par le paysan à lui-même, à sa femme, à ses enfants.

S'il pouvait obtenir ce résultat sans travailler, croyez- - vous qu'il n'en serait pas enchanté et qu'il se ferait scru- , pùle d'en profiter?

Eh bien ! au paysan niçois, « Dieu a fait ces loisirs : Deus hœc otia fecit. »

Le paysîiH s'appelle vulgairement le rentier. Est-ce par ^antiphrase? comme on appelait les Euménides a dou- -ces, » comme les grammairiens veulent que les Latins

HORS DE MON JAÎIDIN. i4S

aient donné aux bois sombres le nom de Liiciis, à non lucendo, c'est-à-dire éclairé^ parce qu'on n'y voit goutte, opinion à laquelle je me permets de n'être pas converti ?

L'appelle-t-on rentier parce qu'il ne paie p?s de rente aux propriétaires ou parce qu'il vit lui-même en rentier ? Toujours est-il que le paysan, le rentier, s'installe dans une propriété ; il y nourrit d'abord lui et sa famille, et il se chauffe sur les premiers produits; puis il porte le reste au marché, et de temps en temps, arbitrairement, sans contrôle, il apporte un peu d'argent au propriétaire et lui dit : a Voilà votre moitié. » Cette et moitié » est telle que la terre rapporte quelquefois deux pour cent au propriétaire, plus souvent un pour cent, fréquemment rien. Pour ce qui est des vêtements, ils ne sont pour lui qu'un ornement. Les hommes s'habillent fort proprement le dimanche, et les femmes avec une coquetterie très-réussie. Si quelques-uns ont un peu de terre à eux, c'est l^exception; du reste ils n'ont pas, comme nos paysans, la fièvre du « lopin, » fièvre qui rend les nôtres fous, eux si défiants, si intéressés, eux qui passent la semaine à gagner des sous et le dimanche à les compter. Cette fièvre de la terre trouble tellement leur calme cervelle qu'ils empruntent de l'argent à six et sept pour cent, qui ne rapportera que trois après qu'elle aura été arrosée de leurs sueurs.

Le paysan niçois étant parfaitement le maître dans la propriété dont il est rentier, n'a aucune raison de désirer devenir le propriétaire; il y perdrait. Il faudrait payer des impôts, faire des réparations, prendre un

ii6 PROMENADES

paysan qui usurperait tous vos droits, et n'avoir plus dans les produits que la pauvre petite part que l'on tait au maître.

J'ai raconté dans une lettre adressée à M. Tourret, l ancien ministre de l'agriculture, comment on plante les choux à Nervi, près de Gênes. On attend que le soleil ait durci, fêlé, lézardé et fendu la terre comme un vieux pot de faïence; on glisse adroitement déjeunes choux dans les fentes, et on va pécher à la ligne au bord de La mer, en faisant des vœux pour qu'il ne tarde pas à pleuvoir, et en attendant que les choux soient assez gros pour qu'on puisse les porter au marché. Notez que la plage de Nervi est fort stérile en poissons, et que le plaisir de la pêche consiste en ceci qu'on ne fait pas autre chose.

Eh bien ! par ce procédé de culture simple et très-peu fatigant, on obtient de magnifiques brocolis et d'énormes choux-fleurs.

A Nice, c'est un peu plus laborieux ; on travaille dans une proportion suffisante pour entretenir la santé et l'appétit. 11 faut dire que les Niçois arrangent très-bien et très-habilement la terre, au moyen d'une sorte de houe qu'ils appellent sapa, et qu'ils la disposent trèsprestement pour l'irrigation.

Du reste, ils ont une richesse Inattaquable; ils ont des besoins forts réduits. Ils mangent et boivent peu. Des fèves cuites Ihiver ; l'été, des tomates et des poivrons crus, que l'ail que l'on y mêle se charge de cuire dans l'estomac, leur font des repa? dont ils se montrent satis-

faits. On mange au dessert des petits pois crus. Depuis quelques années, il n'y a pas de vin, ou du moins le peu que Ton fait de vin est si cher, qu'on préfère le vendre. Ils boivent tranquillement de l'eau. Pour le reste, ils vivent dans une insouciance admirablement complète.

Une des cultures les plus productives du sol niçois, est la violette pour la parfumerie. La violette que l'on cultive à cet effet est la violette double grise, appelée à Paris, où elle est toujours chère, violette de Parme. Elle est ici si généreuse, que c'est encore un bon produit quand les pai'fumeurs ne la paient que vingt sous le kilogramme, et Dieu sait quel bouquet ferait un kilogramme de violettes ! Au mois de mars, on cueille la violette, et on dit : « Il est regrettable qu'on n'ait pas sarclé la violette, cet été, elle est étouffée par la mauvaise herbe. » La récolte terminée, on ne jette plus les yeux de ce côté-là, on ne passe même plus dans cette partie du jardin, jusqu'au mois de mars suivant; alors on cueille les nouvelles fieurs, en disant : a II est vraiment regrettable qu'on n'ait pas sarclé la violette cet été. » On la cueille et on ne la regarde plus jusqu'au mois de mars, où les choses se passent exactement de même ; la seule différence consiste en ce que, chaque année, il y a un peu moins de violettes.

Un paysan, mon très-proche voisin, vint un jour dans mon jardin, je ne sais pour quelle raison. Ses regards tombèrent sur un pêcher, et il me dit :

— Voilà une bonne pêche, monsieur. .

— Je l'ai trouvée ici, où elle ne me semble pas rare.

lui répondis-je; il y en a une douzaine dans lo jardin. Est-ce que vous n'en avez pas?

— Non^ monsieur.

— Est-ce qu'il y a longtemps que vous cultivez le jardin où vous êtes ?

— Il y a vingt-deux ans, monsieur.

— 11 faudra en prendre des greffes au mois d'août.

— Le paysan d'ici m'en a une fois offert, monsieur ; mais, vous savez, quand on greffe dans son jardin, on prend ses greffes sur l'arbre à côté.

Une plante parfaitement et rudement épineuse, qu'ils décorent du nom d'artichaut, m'avait paru quelque peu offensante d'abord, tant elle ressemble au chardon. Jo dois reconnaître que ces artichauts sont très-supérieurs aux nôtres, surtout quand on les mange crus.

Je ne rendrai pas le même hommage à leurs pois, ils montent à sept ou huit pieds, ont besoin de grandes rames, sont souvent rabattus par le vent, produisent peu, et des grains' très-médiocres, et tiennent les plantes voisines à l'ombre. Un propriétaire niçois les avait vus fort dédaignés par les étrangers: il fit venir la semence de France, où on lui avait dit que les petits pois étaient excellents. Il demanda ce qu'il y avait de meilleur^ on lui envoya le poids vert de Prusse, pois excellent qui ne monte qu'à un pied; il le donna à son rentier en lui disant : c< Aie bien soin de cette graine, elle vient de France et coûte fort cher. »

Le rentier mit en réserve ses plus hautes cannes, et

alla dans la colline choisir de longues et fortes gaules, puis il établit une sorte de treillage de douze pieds de haut, pensant que des pois qui venaient de loin et qui coûtaient cher devaient monter bien plus haut que ceux qu'il était accoutumé à semer.

— Comment vont les pois de France? lui demandait le maître de temps en temps.

— Ils ne vont pas mal, mais ils ne montent guère vite.

— Soigne-les bien.

— Ce n'est pas les rames qui leur manqueront.

— Pense que rien que le port de la graine me coûte

cent sous.

— Alors je n'ai peut-être pas mis de rames assez hautes; je n'ai pas mieux trouvé. Mais, l'année prochaine, je m'en procurerai. En attendant, j'ai fait réparer l'échelle pour les cueillir.

— Comment vont les fameux pois? demanda le maître, un mois après.

— Ne m'en parlez pas, monsieur! On vous a volé comme dans un bois.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire que ces fameux pois, ces pois de France, ces pois dont le transport seul vous a coûté 5 fr., sont des pois dégénérés ou sauvages. Savez-vous à quelle hauteur ils ont commencé à fleurir ?... Ne cherchez pas, vous ne le devineriez pas. Ils ont commencé à fleurir à quatre pouces de terre.

ISO PROMEKADES

— Vraiment!

— Et ils ont cessé de monter avant d'avoir atteint un pied. Aussi je n'ai pas gardé de semence.

— Tu as bien fait. Mon Dieu ! qu'on est donc trompé ! Des pois qui viennent de si loin ! des pois si chers ! ne pas monter plus haut que ça ! Tu ressèmeras de nos anciens pois.

Voilà comment le paysan niçois reste l'égal du paysan français.

Voici comment le bourgeois niçois n'est aussi que l'égal du bourgeois français.

Je parle de l'égalité au point de vue du bonheur.

Rousseau disait de la liberté — (Dieu sait s'il l'aimait et s'il en a répandu l'amour !) : — et La liberté est un aliment de difficile digestion ; elle exige de bons estomacs. » ''

li en est de même et encore pis du bonheur. L'homme n'en peut savourer qu'une certaine quantité. D'ailleurs, il existe en grande partie par le contraste, et se compose surtout de deux sentiments tristes : le souvenir de la privation et la crainte de la perte.

C'est quand le soleil disparaît et quand on le revoit à l'horizon qu'il illumine le ciel de ses plus belles teintes.

C'est un peu après l'hiver que les prairies s'émaillent de fleurs; c'est un peu avant l'hiver que les arbres se revêtent de pourpre et d'or.

Toujours après la privation, toujours un moment de perdu.

Les Niçois étaient fort embarrassés. Les gens heureux, comme les gens spirituels, comme les gens bien portants, ne sentent ni le bonheur, ni l'esprit, ni la santé. Les habitants de Nice voulaient sentir leur bonheur, et pour celail fallait en user avec modération, il fallait à tout prix se procurer un hiver. Mais où le prendre ? Dans les mois de novembre, décembre, janvier, il y a dans les jardins des roses, des œillets, des giroflées; les orangers sont chargés de fruits, les citronniers de fruits mûrs et de fleurs. Et puis cette époque s'appeUe à Nice a la belle saison. »

C'est, en eff'et, la saison « du passage des étrangers, » qui viennent par volées s'abattre sur cet asile, où ils se mettent à l'abri des frimas. C'est au point de vue de l'hiver, et pour orner les divers trébuchets tendus à ces oiseaux, que le Niçois réserve toute son industrie, tous ses eff'orts; c'est alors qu'on soigne, qu'on cultive les jaiv dins.

Qu'ont-ils fait ? Ils se sont fait un hiver de l'été.

C'était hardi, mais le succès a pleinement couronné leursefforts intelligents. Us ont réparé le tort qui leur avait été fait par la Providence; ils ont déclaré n'accepter leur climat que sous bénéfice d'inventaire et avec l'intention d'y annexer quelques perfectionnements. Ils se sont insurgés contre la partialité de Dieu, ils ont conquis un hiver. Ils ont leur hiver comme tout le monde.

Seulement, comme on ne peut appeler hiver une saison pleine de roses, d'œillets et de jasmins; comme les mois de novembre, décembre, janvier, février, étaient pris d'avance par une sorte de printemps ; comme mars, «ivril et mai voient encore des étrangers, — ils ont mis l'hiver dans les mois do juin, juillet, août et septembre;

— ça ne fait que quatre mois, mais qu'y faire ? Il y a des premières volées d'étrangers qui s'abattent sur Nice dès le mois d'octobre. En attendant, on subit son hiver,

— comme on lave son linge sale, — en famille.

Mai est à ses derniers jours et les jardins débordent de fleurs. Voilà le dernier étranger parti; il semble alors que la pièce est finie et que l'on baisse la toile. On coupe les fleurs qui restent, on n'arrose plus, on taille trèscourt les rosiers et les œillets, en même temps qu'on serre le linge (la biancheria) et l'argenterie. De l'eau à des fleurs ! allons donc ! nous n'en aurions plus assez pour boire. Qui sait quand il pleuvra maintenant ! il arrive parfois qu'un œillet rebelle, qu'un rosier anarchique s'avise de montrer un bouton; on le supprime en toute hâte. Des fleurs l'été ! pourquoi faire ? gardez donc vos fleurs pour l'hiver. Est-ce qu'on fleurit, l'été ? c'est commun, c'est paysan, c'est presque canaille.

Enfin, la mauvaise saison, si laborieusement faite, S8 passe tant bien que mal ; on s'est préservé, tant qu'on l'a pu, du beau temps et des fleurs.

Le mois de septembre est fini, la belle; saison revient avec le mois d'octobre. On délivre la sève comprimée, réprimée, emprisonnée, on arrose les plantes, on leur

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permet de fleurir ; bien plus, on les y engage. On sable les jardins, on ouvre les fenêtres; voilà la mauvaise saison passée, voici Thiver, Dieu soit loué! lâchez les fleurs.

Outre cet hiver général, appelé l'été par habitude, quelques habitants se font de petits hivers particuliers, qu'ils commencent au printemps.

Par exemple, des étrangers qui habitaient une maison partent-ils dès le mois d'avril, c'est le départ des hirondelles, c'est la mauvaise saison qui commence pour le propriétaire de cette maison. Il plie immédiatement ses rideaux, il met les housses au jardin comme aux fauteuils, il arrête le beau printemps comme un chef d'orchestre arrêterait ses musiciens, si le public désertait tout à coup la salle. Le printemps ne peut pas se jouer devant les banquettes. On coupe les thyrses deslilas qui allaient fleurir : il n'est pas rare que des lilas traités ainsi fleurissent au mois de décembre, dans la belle saison, comme devraient toujours faire les lilas.

Quand on arrive à Nice, on croit, au premier abord, que les habitants sont de grands amateurs de fleurs. On trouve dans les jardins de paysans et dans la campagne, un grand nombre des fleurs que nous cultivons en France avec beaucoup de soin, et souvent avec beaucoup de peine dans nos parterres.

Ainsi des anémones doubles et simples, les hépatiques émaillent de leurs étoiles écarlates, bleues et lilas, les versants des côtes. Les glaïeuls sont une mauvaise herbe,

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dont on chercherait à débarrasser les blés^ si l'on était dans l'usage de sarcler. Des tulipes d'un rouge de fer, qui, par une charmante harmonie, ont à la fois la forme et la couleur de la flamme ; d'autres tulipes roses et blanches, des myrtes, etc., sont des plantes sauvages. Les grenadiers et les rosiers forment des haies. Quand on parle de faire un jardin d'agrément, on dit : « Il faudra ôter les orangers et les citronniers, c'est trop commun. » De loin en loin quelques palmiers se dessinent en sil, houette verte, mais ferme et nette sur le ciel limpide.

On se croit dans la situation de ce voyageur des contes arabes, qui arrive dans un pays où des enfants jouent au palet, aux billes ou à la marelle avec des diamants, des rubis, des émeraudes, des topazes, des améthystes, des diamants ronds ou aplatis. « Ce sont sans doute les fils de quelque puissant roi, » dit-il, et il s'incline avec respect. Les enfants se moquent de lui, et bientôt il s'aperçoit que ces enfants ne sont que des gamins, comme les pierreries ne sont que des cailloux de ce pays-là.

Le nombre des personnes qui s'occupent de fleurs est très-restreint. Quand on a découvert que les roses, les violettes, les tubéreuses, les jasmins, le réséda, sont destinés aux parfumeurs, cultivés par le paysan comme les choux et les tomates ; que les fleurs sont cueillies chaque malin à peine entr'ouvertes, et que le propriétaire ou le promeneur voit seulement celles qu'on a oubliées ou qui commencent à déplisser leurs pétales; en un mot, qu'il y a énormément de rosiers et peu de roses, le compte des vrais jardins n'est pas long à faire; faisons-le.

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Quand on a cité la pittoresque villa de Saint-Val) ier, appartenant à des Français, comme l'indique surabondamment ce nom historique, où. au-dessus et au bord de la mer, on trouve, sous un bois d'oliviers, un Losquet de camellias; — le jardin du chevalier Lamarguerye, Piémontais, qui a commencé à mettre à exécution l'intention d'en avoir une forêt; — celui de M. Suzani, qui demeure, lui, dans un bois de rosiers bien choisis, dans un jardin qui a été primitivement planté par un Français, mais qu'il enrichit chaque jour ; — ceux du comte et de la comtesse Laurentie, qui prouvent qu'ils ont des fleurs en en donnant très-généreusement; — le jardin Gassaud, où l'on se tient assez bien au courant des nouveautés ; — la magnifique villa Bermond, à Saint-Etienne ; — puis, quand on a vu en passant sur la plage de la mer la philosophique retraite pleine de roses du général Régis, et celle de M. Ramorino, on vous désigne encore deux amateurs de fleurs, un Anglais et un Français, qui, dit-on, sont fort curieux et fort riches de belles plantes.

Tout porte à croire que M. et madame Dabbadie, l'un Américain, je crois, l'autre Allemande, qui font bâtir »in ravissant petit château sur la côte de Carabacel, ont trop de goût pour ne pas vouloir remplir de belles fleurs le terrain qui entoure cette construction élégante et poétique. ^-J^ c':;':^ . c,;;»

Un amateur distingué, mais amateur platonique, ic*eàti le baron Prost^ offipier français retiré à Nice depuis bien longtemps. •?> wp],

M> Prostj membre de la Société d'horticulture de Pa-

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ris, ayant des amis en Angleterre, en Hollande, en Amérique et partout, en entretenant avec eux une correspondance où l'horticulture n'est pas oubliée, demande et reçoit de belles planta»-;, des graines précieuses ; mais il n'a pas le temps d'avoir un jardin. Le baron Prost s'occupe avec un égal succès de musique et de peinture. Depuis deux ans, il a étudié la médecine homœopathique, et comme ses consultations sont gratuites, comme au besoin il ajoute sans augmentation de prix les globules d'aconit ou de bryone ; c'est un des médecins les plus occupés. Notez que, doué d'une merveilleuse facilité pour l'étude des langues, il les parle presque toutes avec une aisance qui trompe agréablement les étrangers et leur rend sa société précieuse. On comprend difficilement comment les vingt-quatre heures que lui donne chaque jour peuvent lui suffire pour s'occuper encore d'observatiftfl? scientifiques.

,f(Le;bapon Prost n'a pas de jardin ; mais un jour la princesse P***, en se promenant l'hiver dans son parterre, aperçoit avec admiration une plante nouvelle. De son côté, la comtesse *** trouve dans une partie déserte du 3ien une riche plate-bande qu'elle ne connaissait pas. On s'informe, on questionne. On apprend qu'un homme s'est introduit claudestincment et a planté sans rien dire ces richesses végétales : c'était le baron. On lui doit aussi rintroduction de plusieurs belles plantes. ; Une circonstance qui m'abeaucoup surpris, c'estde voir qu'au théâtre les femmes c!c Nice n'ont que très-rarement de fleurs,, dans ce pays où ce nîest plus une flatterie my-

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thologique de dire qu'elles naissent sous leurs pas. Est-ce qu'elles n'aiment pas les fleurs ? — est-ce qu'on ne leur en donne pas ? — est-ce mauvais goût des hommes ? c'est une question que je n'ai pu encore résoudre. — Toujours est-il que si vous voyez des femmes coiffées • en fleurs naturelles ou portant de beaux bouquets, vous pouvez être à peu près certain que ce sont des étrangères.

C'est ce qui explique qu'il n'y ait à Nice que trois cultivateurs de fleurs, dont deux sont Français.

îl faut citer d'abord M. Joseph Bresson, qui occupe un petit jardin et deux ou trois serres avec ses enfants. Le père Bresson cultive avec placidité un certain nombre de plantes auxquelles il est habitué et qui sont habituées à lui.

Il y a ensuite un nommé Marion, qui va en France chercher des plantes, et fait plus de commission que de culture. — Je ne pense pas, du reste, qu'il doive contribuer beaucoup pour sa part à répandre le goût des fleurs.

Mais il s'élève à Nice un établissement important, sérieux, et qui prendra d'ici à quelque temps une des premières places dans les établissements européens destinés à l'horticulture.

M. le comte de Pierlas a consacré une très-belle propriété et des capitaux importants à la fondation de cet établissement, pour lequel il s'est associé un Français, M. Louis-Martin Joly, jardinier habile, instruit en horticulture et en beaucoup d'autres choses, qui a acquis en peu de temps l'estime et la considération qu'il mérite.

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L'établissement du Ray commence au point précis du perfectionnement où finissent ceux qui l'ont précédé.

Ainsi on y trouve déjà des serres construites sur le plan de celles de mon célèbre ami Van-Houtt, de Gand.

M. le comte de Pierlas et M. Martin Joly, ont d'aboro fait venir de tous les points les plus riches collections en tout genre^ puis maintenant on multiplie, on sème et on crée soi-même.

Ainsi, dès cette année, M. Martin Joly a fait un semis de dahlias très-heureux; il a bien voulu, en marque d'amitié, donner mon nom à un de ses grains.

Les chances d'avenir et de fortune que possède l'établissement du Ray, chances qui doivent, habilement conduit comme il l'est, le porter au premier rang, consistent, selon moi, en ceci. Le climat de Nice permet de cultiver et de multiplier à l'air libre presque toute la serre tempérée de France, de Belgique et d'Angleterre. Ces conditions amèneront une économie dans les frais de production qui rendra impossible, dans un temps donné, aux autres établissements de lutter de bon marché avec lui. C'est encore un luxe qui se met à la portée de tout le monde.

Je suis heureux de constater que les Français reconnaissent la très-bonne et très-cordiale hospitalité que donne la ville de Nice à un grand nombre d'entre eux, et que, non contents de prendre leur part des charmes de ce beau pays, ils contribuent encore à l'embellir.

Tu me demandes souvent, mon cher Léon, pourquoi je reste ici, c'est ici que je te répondrai quand tu vien-

dras m'y voir. Je me fie assez à ton amour intelligent de ce qui est beau pour ne pas désespérer que tu oublies aussi de t'en aller^ que tu t'acoquines dans ce pays de printemps, et que tu remettes ton départ au lendemain, pendant une vingtaine d'années, comme ont fait ici un certain nombre de gens qui sont venus y passer un mois, il y a quinze ou vingt ans, et qui y sont encore.

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