‹ Promenades hors de mon jardinChapitre 8 sur 20 · A MA MÈRE · texte numérisé non relu

A MA MÈRE

Uuand je fus décidé à rester quelque temps à Gênes, je m'occupai de chercher un logement à la campagne; on m'indiqua Mervi, hameau situé à trois lieues de Gênes, dont les habitants s'occupent exclusivement de la culture des orangers et des citronniers, sauf un très-petit nombre qui sont pêcheurs. Nervi est bâti dans un espace trèsétroit situé entre les roches noires qui encaissent la mer et de hautes montages. Le vent du nord, quand il s'élève derrière ces montagnes, passe naturellement par-dessus Nervi et ne peut se faire sentir qu'à un demi-quart de lieue en mer. Cette montagne, couronnée à son sommet de châtaigniers, est, au-dessous des châtaigniers, toute couverte d'oliviers et d'orangers. De place en place et à diverses hauteurs du sein des arbres sort une maison, jaune, rouge, verte, bleue, noire, rose, etc. Dans le village quelques grandes maisons. Toutes les maisons sont peintes et offrent des détails curieux. Les peintres italiens ont une adresse qui trompe complètement les yeux à une très-petite distance ; tous les ornements d'architecture sont en relief, des colonnes, des balcons, des statuettes,

PROMENADES HORS DE MOW JARDIN. ÎCI

des ogives^ etc. Mais c'est dans les fausses fenêtres que se déploie la fantaisie de l'artiste, et souvent, hélas ! seion le goût médiocre du propriétaire.

L'un fait paraître à travers une fausse fenêtre qui semble ouverte de grands rideaux du plus riche damas; ù cette fenêtre est une femme qui lit derrière une jalousie; à cette autre une cage accrochée donne un asile peu sûr à un oiseau vers lequel un gros chat angora se glisse en rampant.

Une servante secoue un tapis par une autre fenêtre ; un chasseur se glisse derrière elle et l'embrasse. A part l'excès des illustrations et les personnages, c'est un spectacle très-agréablement varié que celui de toutes ces maisons peintes de diverses couleurs à la ville comme à la campagne. Sur les maisons de ville, entre de vraies sculptures de marbre, sont des tableaux dus quelquefois à des pinceaux célèbres; souvent les portraits en pied de quelq ues grandshommes du pays, parfois même d'hommes poliliques encore vivants. A la campagne, on s'occupe surtout d'imiter avec une très-scrupuleuse perfection toutes les magnificences de l'architecture et de la sculpture. Il faut quelquefois toucher les murailles pour se convaincre que ces palais si chargés d'ornements ne sont en réali'té qu'une surface plate. Ce qui n'est pas moins extraordinaire que ces peintures, c'est la rapidité avec laquelle elles sont exécutées. A mesure que les maçons ont étendu un dernier enduit de chaux sur la surface d'un étage, les peintres remplacent les maçons sur le même échafaudage ; pendant que les maçons passent à

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l'étage suivant, et surtout sans attendre que l'enduit soit sec, afin que la couleur le pénètre dans toute son épaisseur, avec leurs pots à couleur, leurs brosses et une règle pour tout bagage, deux hommes peignent cet étage en deux jours.

Le dedans des maisons est également peint; — les plafonds ne sont jamais plats, mais élégamment bombés; — dans les palais de Gênes et dans quelques riches villas, ce sont des peintures du plus grand prix, faites par d'illustres artistes. — Dans les habitations plus modestes, on se contente d'encadrements, de rosaces, d'ornements presque toujours d'un grand style et de très-bon goût; des gerbes de fleurs, des oiseaux, etc.

Dans la plupart des palais dont le nom est historique, les plafonds représentent les grandes actions des doges, des capitaines ou des personnages célèbres à divers titres qui les ont habités.

Quelquefois il se trouve dans certaines familles plus de plafonds que de faits glorieux : c'est alors que doit se montrer inventif le génie de l'artiste. J'ai vu à Nervi, dans un assez beau palais appartenant à une famille autrefois riche et puissante, une difficulté de ce genre assez peu vaincue. La grande illustration, le grand éclat de la famille N..., est diî à un ancêtre qui eut l'honneur, je ne sais à quelle époque, de présenter un plan à je ne sais quel pape. Le salon de réception, qui est immense, a un plafond divisé en douze compartiments. Au centre est une dixième muse, non pas fille, comme les autres de

Jupiter et de Mnémosyne, mais née de la fantaisie du peintre : c'est une muse qui préside aux plans. Les divers compartiments sont remplis ainsi qu'il suit :

d" compartiment : Le seigneur N... rêve à son plan.

2' compartiment : Le seigneur N... met son plan sur le papier.

3" compartiment : Le seigneur N... se met en route pour aller présenter son plan à Sa Sainteté.

4* compartiment : La signora N... pleure fidèlement l'absence de son époux.

5* compartiment : Le seigneur N... présente son plan au pape.

6^ compartiment : Le seigneur N... reçoit une magnifique chaîne d'or.

7^ compartiment : Le seigneur N... monte à cheval pour retourner à Nervi.

8^ compartiment : Le seigneur N... arrive à Nervi; la signora l'embrasse avec effusion.

9* compartiment : Le seigneur N... montre la belle chaîne d'or à sa femme.

10* compartiment : Le seigneur N... lit une lettre de compliment de Sa Sainteté.

il^ compartiment : Le seigneur N... se réjouit à table avec sa famille d'une lettre aussi honorable.

12^ compartiment : Le seigneur N... voit en songe son plan exécuté par de petits anges bouffis qui remplacent les maçons.

On m'enseigna une grande maison appartenant à un riche négociant de Gênes. Cette maison, bâtie sur le rocher, est tellement près de la mer, que dans sa colère, parfois, la mer entre dans la cuisine. Derrière la maison s'étendait un jardin assez grand, mais très-pauvre pour des raisons que j'ai expliquées dans la lettre que j'ai déjà adressée de Gènes à M. Tourret. Cependant, de beaux lauriers-roses y fleurissaient sur le fond bleu de la mer. J'en conclus, un peu vite peut-être, que j'y serais parfaitement logé. J'allai trouver le propriétaire auquel je dis: «Monsieur, je suis étranger et n'ai de notions sur rien ; mais je n'en suis pas inquiet, sachant que j'ai affaire à un des plus importants négociants de Gênes; dites-moi vos conditions. » Il parut touché de cette marque de confiance et me loua sa maison un tiers en sus de l'estimation qu'il en avait fait faire le matin même, ainsi que le hasard me le fit savoir depuis. Mais pourquoi serait-on si heureux d'une marque de confiance si on n'en abusait pas ? Il s'agissait de faire une sorte de compromis par écrit. Il prétexta des affaires urgentes qui ne laissaient pas un instant de liberté à une vingtaine de commis dont il était entouré, et me pria instamment de faire faire deux copies du bail.

Comme je le quittais, il me rappela du haut do son escalier, et me cria, comme s'il l'avait oublié : A propos, il faut que ces deux copies soient sur du papier timbré.

Et il avait gagné seize sous.

Ces deux mots lancés du haut de Tescalier, c'était le

post-scriptum à la lettre des femmes. Il s'agissait de déménager. ,

La maison de M... n'était pas meublée, et j'avais dû acheter quelques meubles, bien peu, mais trop cependant pour que je pusse les emporter dans mes poches.

J'ai pris une telle haine des meubles, — pour avoir appartenu pendant quinze ans à une vingtaine de bahuts, chaises sculptées, tableaux, etc., — qu'on peut s'en rapporter à moi pour ne pas encombrer les maisons.

C'est une singulière manie que la manie de la propriété, et entre autres que la propriété des meubles.

Je passe dans une rue, je vois à travers des vitres un commis occupé à frotter, cirer, épousseter des morceaux de bois. — Il me prend un violent désir de relayer ce pauvre homme et de frotter, de cirer et d'épousseter à mon tour les susdits morceaux de bois.

J'entre dans la boutique. Vous croyez peut-être que je vais demander de l'argent pour me consacrer à cette corvée? Du tout : c'est moi qui en offre, et l'homme se montre exigeant. Il ne me permettra qu'à un très-haut prix de frotter les morceaux de bois à sa place; nous nous Querellons un peu, puis je cède à peu près; je donne de l'argent à deux hommes qui portent les morceaux de bois chez moi, et dès le lendemain j'entre en exercice, je frotte, je cire et j'époussète. Je paye un logement fort cher pour placer beaucoup de ces objets, et j'attire chez moi, en les nourrissant et les abreuvant, beaucoup de gens quelquefois très-ennuyeux, pour leur

faire voir que j'si seul le droit de frotter, de cirer et d'épousseter tous ces morceaux de bois.

Jô m'adressai pour opérer mon déménagement à un très-brave homme que je n^ai jamais connv: que sous le nom de il Gérante ; il était gérant d'un journal, mais entendons-nous sur ce titre, c'est-à-dire qu'il balayait le bureau, nettoyait les habits et les bottes du directeiu*, lui faisait à déjeuner, collait les baades du journal et le signait. On m'avait recommandé à lui parce qu'il psrlait un tout petit français mélangé; je le priai de me procurer une charrette pour transporter mes meubles à Nervi : — c'était le seul service qu'il pût me rendre en cette circonstance, car pour ce qui est de m'assister de ses bras, cela lui était impossible.

A Gênes, il est tout à fait déshonorant de porter quelque chose dans la rue ; les servantes elles-mêmes ne portent jamais rien ; on les autorise, quand elles vont au marché, à donner une mezza-moutte à un facchino qui porte leur panier. Si vous donniez quelque chose à porter à une servante ou à un domestique, vous vous exposeriez à ce qu'il vous refusât nettement et ne restât pas au service d'un ignorant ou d'un mal appris.

Les Anglais ont des chiens d'arrêt célèbres qu'ils appellent pointer ; ils ne les laissent pas rapporter. Le pointer arrête le gibier ; quand il le voit abattu, il prend un air insouciant et va se mettre derrière son maître au moment où cette place est quittée par un épagneul qui est le domestique du pointer et qui ramasse poar lui.

Le domestique génois ne porte pas ; aucun Génois ne porte rien.

Ce préjugé foit un gros revenu aux tacchini.

Il gérante me rencontra un jour dans la rue, la grande rue, la belle rue, via Nuovissima! — Ah! signor chevalier, me dit-il, qu'est-ce que ceci ? Et il me montrait un. paquet de livres que je venais de prendre chez le libraire Bœuf.

— Voulez-vous, me dit-il, que je vous appelle un faccbino ?

Ne vous effarouchez pas de me voir appeler monsieur le chevalier. A Gênes, et surtout à Nice, il est poli de vous appeler M. le comte ou M. le marquis. J'ai refusé ces deux titres et l'on allait me prendre pour un aventurier, lorsqu'un morceau de ruban rouge à ma boutonnière fit dire : Mais au moins vous êtes chevalier ! d'un ton qui semblait me soupçonner de porter indûment cette décoration. J'ai expliqué aux gens que j'ai connus davantage que ce n'est pas l'usage en France de donner ou d'accepter ce titre. Mais beaucoup d'autres Français ont dit le contraire. Tout le monde étant marquis ou comte, un bourgeois serait humilié de connaître un homme qui ne serait pas au moins chevalier.

— Signor gérante, répondis-je, je n*ai pas besoin de facchino, je vais chez moi à deux pas d'ici, et j'ai bien la force, je vous assure, de porter ces quelques volumes.

— C'est impossible, me dit-il sèchement.

Puis il eut un moment d'hésitation et d'anxiété; ses

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regards se portaient sur moi, sur les livres, sur lui-même; il rougissait, il pâlissait. Tout à coup il prit un parti héroïque : il enfonça son chapeau jusqu'aux yeux, il m'arracha les livres et s'enfuit à toutes jambes à travers une rue étroite. Je restai un moment stupéfait, puis je me mis en route; je le trouvai dans mon escalier; il essuyait son visage trempé de sueur ; il avait déposé mes livres devant ma porte, il avait parcouru deux fois la distance directe, mais il avait passé par des rues si étroites, si sombres, qu'il espérait n'avoir pas été reconnu, n'avoir pas été vu portant quelque chose.

Le lendemain il gérante était occupé ; c'était le jour d'apparition de la feuille; il avait ses bandes à coller, mais il n'avait point oublié ma commission. Dès le point du jour, je vis arriver un homme qui me dit en italien de Gênes :

— Elle a besoin (elle, ma seigneurie), elle a besoin d'une voiture ?

— Oui.

— Elle ne pouvait être mieux adressée qu'à moi ; j'ai les plus beaux chevaux de Gênes et des voitures magnifiques.

— Je n'ai besoin que d'une charrette et d'un mixlct.

— Qu'est-ce qu'elle a à emporter î Je lui montrai mon mobilier.

— Elle est bien heureuse de m'avoir rencontre. De si beaux meubles ! Un autre lui briserait tout.

nORS DE MON JARDIN. K'O

•^ Les meubles ne sont pas beaux^ mais il ne faut pas les briser.

— Il faut une très-grande voiture.

— Je ne crois pas^, mais peu importe. Combien me fcrez-vous payer votre grande voiture ?

— Il fait bien chaud pour mes pauvres chevaux. De si beaux chevaux, et que je ne regarde pas au prix pour les acheter ni au foin pour les nourrir. Il y a beaucoup de montées d'ici à Nervi, et la route passe au pied de la montagne, en plein soleil ; vous me donnerez vingt livres argent de France.

— Amenez votre charrette et dépêchons.

11 se passa deux heures sans que j'entendisse parler de mon voiturier.

Ces deux heures écoulées, il se présente un autre homme qui me dit :

— Elle a besoin d'une voiture î

— Non, j'en ai retenu une.

— C'est la mienne que vous avez retenue.

— Non, j'ai fait prix avec le propriétaire de la voiture et des chevaux.

— Lui, une voiture ! lui, des chevaux ! C'est mon domestique. Elle aurait dû le chasser à coups de pied. Mais je viens pour parler sérieusement avec elle.

— Mais je n'ai parlé que trop sérieusement, j'ai accordé le double de ce que des Génois m'ont conseillé dé donner.

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— Vediamo la roba.

J'ai déjà dit ce que c'est que ia roba ; la roba, cela veut dire cent choses diverses ; dans le cas présent cela signifiait et toute la charge. » Nouvelles exclamations bien imméritées sur la beauté des meubles, sur leur pesanteur, sur leur nombre, sur la montagne qui précède Nervi, doléances passionnées sur le sort des chevaux, — ces pauvres chevaux qu'il aime tant, qui sont si beaux, qui lui coûtent si cher ! — 11 faut trente francs. Nous tombons d'accord à vingt-cinq. Alors il tire de sa poche une bourse de cuir et me donne cinq ou six pièces de monnaie. C'étaient les arrhes.

Il paraît qu'on a jugé nécessaire de prendre et non de donner quelques garanties contre les voituriers ; lorsque vous retenez une voiture, charrette ou calèche, le conducteur vous donne des arrhes.

Le ciel se couvrait de nuages noirs ; je le fis remarquer au Génois.

— C'est un orage, me dit-il.

— Et mes meubles seront mouillés ?

— Non; on aura une tente sur la voiture.

Mon homme s'en alla et revint une heure après avec son domestique et trois facchini. On descendit mes meubles sous la porte.

— Et la voiture ? demandai-je.

— Elle viendra tout à l'heure; il n'est pas permis de faire stationner inutilement une voiture dans la rue.

On alla chercher la voiture. Deux hommes amenèrent

une trèS'petite charrette avec une petite toile pour la couvrir.

— Si une ne suffît pas, on en mettra deux ; si deux ne suffisent pas, on en mettra trois. Mais nous autres nous avons fini, nous allons dîner ; si elle veut nous récompenser, nous prierons pour elle Dieu et saint Jean- Baptiste.

— Vous récompenser ! et de quoi ? nous sommes convenus d'un prix pour prendre mes meubles ici et me les rendre à Nervi.

— Cet argent-là, c'est pour le voiturier.

— Et qui êtes-vous ?

— Un pauvre facchino, comme ces quatre autres.

— Vous n'avez donc pas de voiture ?

— Une voiture ! plût à Dieu que j'eusse une voiture !

— Et des chevaux ?

— Ah ! si j'avais seulement un âne, je serais bien Iieureux !

— Mais que diable m'avez-vous conté pendant une

heure?

— Nous sommes de pauvres facchini, qui avons bien du mal à nourrir nos familles.

— Mais qu'avez-vous fait pour moi ?

— Nous lui avons trouvé une voiture et un voiturier.

pour lui faire plaisir, per fare piacere, mais nous avons ensuite descendu les meubles.

Puis ils parlèrent tous les cinq à la fois, le plus vite qu'il leur fût possible, et je ne compris plus rien.

Comme je l'ai raconté dans ma lettre à Victor lîugo, — je m'étais fait enseigner quelques jurons progressifs dont je rappellerai seulement ici l'ordre :

Vergogna, — per Bacco, — per Dio santo. Puis le couteau ou le bâton, suivant les personnes et les situations.

Je commençai par le second. — Per Bacco ! m'écriaîje en secouant par le bras l'ancien maître de si beaux chevaux métamorphosé en pauvre facchino.

— Per Bacco ! combien me demandez- vous?

— Qu'elle nous donne à chacun cinq livres.

11 s'agissait d'ajouter vingt-cinq francs aux vingt-cinq francs déjà convenus ; il s'agissait surtout de subir une vexation agréablement mêlée de mystification. Il faisait chaud, j'avais eu depuis le matin vingt raisons de m'impatienter ; je pensai que je me trouvais dans un certain danger; nous étions dans une assez grande cour, mes hommes prenaient un air très-menaçant. Je reculai deux pas, je pris dans ma poche une pièce de cinq francs, je la posai par terre, j'appuyai ma canne sur l'épaule gauche, et je passai au troisième juron, le quatrième étant tout prêt sur l'épaule gauche, comme je viens de le dire. Per Dio mnto, dis-je, voici cinq francs ; emportez-les, et si vous n'êtes pas contents...

Le chef des facchini ramassa la pièce; tous les cinq devinrent souriants : Nous sommes très- contents, me dit le chef ; elle est très-généreuse; que le ciel et saint Jeanliiiptiste la conservent î

Je ne pense pas qu'ils aient eu très-peur de moi, malgré la colère qui commençait à m'emporler, m:ns ils n'ii\ aient pas espéré autant : ils demandaient vingt-cinq francs sans doute pour obtenir trois francs après de longs débats, suivant en cela l'exemple des marchands, et j'îijouterai de quelques négociants.

Je me trouvai tout à coup seul dans la rue, avec une petite charrette sans cheval, un vieux paysan auquel ap- 'partenait la charrette, et mes meubles dans la cour. J'avais bien envie de m'en aller sans les meubles.

Le paysan mit deux heures à charger la charrette, puis il alla chercher a sa bête ; » le nom était bien trouvé: c'était quelque chose de non classé ; on eût dit un âne ambitieux qui avait essayé sans succès de devenir un mulet. Je m'aperçus alors que la charge était si hauîo qu'au moindre cahot tout serait renversé, et que néanmoins il restait une notable partie de mes meubles dans hi cour. Il commençait à tomber quelques gouttes de; pluie. Je fus obligé de prendre une autre voiture qui devait me porter personnellement à Nervi, et sur laquelle on amarra le reste des meubles. •

Quand nous arrivâmes aux portes de la ville, je trouvai le voiturier, qui était parti d'avance, occupé à détacher la toile mise sur la charrette. Il pleuvait. Je lui demandai c'il était fou. Un homme me dit :

— Cette toile est à moi ; un facchino me l'a empruntée, et il m'a dit de la reprendre à la sortie de la ville.

— Mais il pleut !

— C'est précisément pour cela que je la prends; s'il ne pleuvait pas, je n'en aurais pas besoin, et je vous l'aurais laissée jusqu'à Nervi.

11 fallut louer la toile.

Ce n'était rien. La voiture dans laqueUe j'étais se trouvait surchargée et plus haute que les portes ; il fallut tout remettre à terre sous la pluie, puis recharger la voiture de l'autre côté des portes. Pour le charretier, il fouetta son cheval; tout ce qui dépassait la porte fut brisé.

Nous arrivâmes à Nervi à la fin du jour. Trois hommes étaient montés sur ma voiture, et aidèrent à décharger les meubles dont la moitié étaient cassés. J'étais irrité; je voulais garder les arrhes et diminuer le prix de la voiture, mais on m'expliqua que le charretier n'était pas coupable, que les facchini de Gênes lui avaient loué sa charrette dix francs, qu'ils s'étaient fait donner vingt francs par lui, que les vingt-cinq francs que j'avais à lui donner et les arrhes que j'avais à lui rendre ne feraient que lui restituer les vingt francs et lui payer les dix francs convenus...

Il n'avait été que maladroit, et encore il n'avait tant chargé la voiture que pour m'être agréable : seul, il lui aurait été impossible de la décharger et de la recharger aux portes de la ville.

Je me promis bien que c'était le dernier mauvais tour que me joueraient désormais les meubles^ et je me rapjM'lai avec admiration le trait de Diogène qui jeta sou écuelle de bois en voyant un enfant boire dans le creux de sa main, trait qu'ont essayé de nous faire paraître ridicule de pauvres diables de professeurs, auxquels la conquête et la propriété d'un vieux chapeau coûte tant d'ennuis, de privations et de travail.

C'est une singulière manie que la manie d'avoir. Mon frère et moi, nous vous devons une grande reconnaissance pour nous avoir élevés autant que possible à la campagne. Je me rappelle toujours un bois qui s'étendait sur une colline dans notre voisinage. Le propriétaire de ce bois était vieux et podagre et demeurait à quelques lieues de là. Il n'y venait jamais. De temps en temps il recevait le prix de quelques cordes de bois, mais il payait des impôts, mais il payait un garde qui vendait à sott propre bénéfice passablement de bois et de gibier.

Eugène et moi nous y récoltions le muguet au mois de mai, les fraises au mois de juin; des nids d'oiseaux au haut des arbres, des lézards dans l'herbe, des papillons sur les bruyères. A l'automne commençaient les vendanges des mûres de ronce dans les haies. Nous y écoutions les fauvettes le jour et les rossignols la nuit. Les chênes nous y formaient une belle tente verte contre l'ardeur du soleil. Le propriétaire n'avait rien de tout cela, mais une vingtaine de procès à soutenir contre ceux qui coupaient ses bois ou qui tiraient sur son gibier ; plus d'autres procès contre un parent qui lui disputait la pro-

priété du bois, — contre des voisins dont ses lapins avaient mangé la récolte, contre d'autres voisins dont les chèvres avaient dévoré ses taillis. D'autres procès avec la commune pour un prétendu droit de vaine pâture, puis pour les limites.

Nous avons toujours pensé avoir beaucoup plus joui de ce bois que celui qui en était propriétaire.

On a commencé à avoir quelques meubles utiles, des lits, des tables, des sièges, des armoires, puis on en a imaginé d'autres pour avoir l'air riche. J'excuserai un peu la manie que j'ai eue autrefois, d'abord parce que c'était ma manie à moi, et ensuite parce que, en aimant les meubles, j'aimais l'art, les belles formes, la sculpture, etc. Mais combien de pauvres petits bourgeois bourrent d'épines leur oreiller pour que cet oreiller soit sur un lit d'une mauvaise forme et d^un affreux bois d'acajou où ils ne dormiront pas, parce que ce lii n'est pas encore tout à fait payé ; parce qu'avec un lit d'acajou il faut d'autres meubles en accajou, parce qu'il faut sur la cheminée une glace dans laquelle on ne peut pas se voir à cause de sa position, mais qui est ordonnée par l'usr-ge ; parce que, pour mettre de si beaux meubles, il faut un logement trop cher.

Je sais tel petit employé qui part le matin et ne rentre que le soir pour se coucher, et qui a le bon esprit le dimanche d'aller avec sa femme et ses petits à quelque campagne voisine.

Eh bien ! pendant quinze ans, ce ménage s'est imposé les plus rudes privations pour acheter un viobilier en

acajou soigneusement tenu sous housses dans un sr.ioa où ils ne se permettent d'entrer que pour brosser et épousseter.

Ils en jouiraient davantage s'ils les avaient laissés chez le marchand et s'ils étaient allés les rei^arder de temps on temps à travers les vitres de la boutique.

Dieu vous garde des déménagements^ comme je saurai me préserver des meubles !

Agréez raoa profond respect.

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