ANNO
Je ne prierai pas mes lecteurs de me suivre au milieu des ruines de l'antique Préneste, qui sont disséminées sous la ville actuelle, où elles forment un espèce de labyrinthe de voûtes et de chambres,
dans lesquelles on retrouve encore des objets précieux; mais, je les emmènerai avec moi sur la route qui passe au bas de Palestrina et s'enfonce dans une gorge profonde, serrée entre des collines couvertes de châtaigniers, animée par un torrent bondissant sur de sauvages rochers. Trois milles plus loin, on franchit un pont grandiose et pittoresque, jeté sur un des affluents du Sacco et l'on débouche devant l'étrange village de Cave, dans un site magnifique, perché au sommet d'une colline, entouré de vignes et de jardins, et d'où le regard peut aller se perdre jusqu'au monts volsques et dans la vallée du Sacco. Une colonne se dresse au milieu de la place de Cave — emblème des Colonna, anciens seigneurs de l'endroit. Cette population a le sang chaud et manie facilement le couteau ; elle parle un dialecte qui se rapproche beaucoup de la langue employée dans les chroniques du moyen âge et aussi du calabrais, par sa facilité à substituer les voyelles au diphtongues.
Encore trois milles à parcourir pour arriver à Genazzano, en suivant toujours le magnifique plateau, qui court le long du mont de Cave, avec une belle vue sur la vallée du Sacco et, au loin, le blanc château de Paliano, autre demeure des Colonna, planté sur son rocher abrupt. Tout à coup, la route descend brusquement et nous conduit dans une région enchantée, où les mamelons et les vallées
se succèdent avec une pittoresque variété; des bois d'oliviers argentés et de sombres châtaigniers, des champs de blé et de maïs, des potagers, des vignes s'enroulant d'un arbre à l'autre, complètent ce beau tableau. Genazzano est situé sur la colline qui domine cet admirable paysage : c'est un village long et noir comme les roches sur lesquelles il est bâti. Les maisons semblent grimper péniblement jusqu'à l'église de la Madone du Bon-Conseil, le sanctuaire le plus fameux de la campagne latine. Une porte crénelée donne accès à la petite ville; dès l'entrée, l'attention du visiteur est attirée par une fresque grossière, peinte sur un mur décrépit, qui représente la Madonna del Biion-Consiglio, soutenue en l'air par des anges et entourée par des pèlerins agenouillés, coiffés de la cape ornée de coquilles, tenant le bourdon à la main. Des rues désertes conduisent à la place principale, Piazza impériale, et les maisons n'ont rien de séduisant, sinon çà et là, quelques fenêtres gothiques, rappelant par leurs sculptures et leurs arabesques la meilleure période du moyen âge. Cependant, en dehors du village, il y a des endroits délicieux pour lire, rêver, se promener sous des châtaigniers vénérables ou sous des vignes folles. Par exemple, je signale la jolie route, pour les piétons seulement, conduisant au couvent abandonné de Santo-Pio, où je me suis souvent procuré la jouis-
sance exquise de lire la Vita nuova du Dante, en reposant mes yeux, à la fin de chaque chapitre, sur le spectacle sublime qui se déroulait devant moi. Ce ne sont que sombres forêts, bois profonds, halliers, fourrés, taillis, montagnes dont les cimes se fondent dans l'azur du ciel, fraîches collines semées de forteresses féodales, de bourgades blanches, de châteaux et de monastères qui semblent suspendus en l'air, et sur lesquels plane un silence solennel, imposant. Au loin, se découpent les crêtes violetées des Abruzzes, et, plus loin encore, des pics couverts de neige, les uns pareils à des aiguilles et les autres à des pyramides, faisant songer aux régions encore inconnues du pays des Sannites ou aux bords du Liri.
L'impression d'un paysage devient plus grande pour le penseur, quand il peut y rattacher quelques souvenirs historiques et y faire revivre quelque grande figure du passé : ici, on se sent pénétré par une émotion presque sacrée, en pensant que la large route qui traverse cette belle vallée latine pour aller à Naples, a été parcourue par tous les pleuples envahisseurs du moyen âge. Les Goths, les Vandales, les Francs, les Lombards, Bélisaire, les Othons, les Hohenstaufcn, les Sarrasins, les Français, les Espagnols, tous se sont désaltérés dans les eaux rapides du Sacco, tous se sont reposés dans ces champs virgïliens, tous ont passé
par la vallée du Liri, avant de se déverser dans ce vaste jardin qu'est le royaume de Naples...
Genazzano n'est pas une ville très ancienne, elle ne remonte guère qu'au moyen âge. Son nom seul est antique, car on veut le faire dériver de la gens Genucia, qui possédait le fundus Genucianus. C'est seulement dans le commencement du onzième siècle qu'on trouve mentionné dans quelques documents le château de Genazzano, comme propriété des Colonna de Palestrina. Ce manoir fut la résidence d'une branche de la famille et lui donna son titre. On veut aussi qu'Othon Colonna, élu pape à Constance en 1477, et qui fut le fameux Martin V sous lequel finit le schisme d'Avignon, soit justement né à Genazzano. Il est hors de doute que cet illustre pontife appartenait aux Colonna de Genazzano et se plaisait à résider solitaire dans le domaine de sa famille. Il aimait ce pays; il y fit construire des églises et agrandit probablement encore le palais que ses neveux, plus tard, embellirent à leur tour. Il revient aussi aux Colonna d'avoir fait construire l'aqueduc; les ruines pittoresques des bains, qui se trouvent dans un affaissement de terrain, devant les portes de la ville, révèlent par la magnificence de leur style, la richesse des puissants barons. Leur château féodal était alors un édifice vaste et magnifique; aujourd'hui, il est délabré
comme, du reste, presque tous les palais de la Campagne latine.
La cour, d'un goût sévère, avec son double portique élégant et léger, rappelle presque l'époque du Bramante; au milieu de ces colonnes, se dressent des statues de marbre mutilées, sans tête et sans bras, mais qui, dans cet état lamentable, parlent avec une plus haute éloquence à l'âme des visiteurs, que si elles étaient encore intactes. Elles s'harmonisent parfaitement avec ce manoir désert et m'ont fait penser à certaines descriptions de châteaux féodaux en ruines, que j'ai lu dans des romans de Walter Scott. Les Colonna avaient fait peindre sur les parois d'une galerie les panoramas des villes comprises dans leurs vastes domaines; maintenant, ces fresques sont presque entièrement effacées; elles ont disparu, comme les titres et les droits des seigneurs du lieu.
A Genazzano, du reste, je ne me suis occupé ni d'antiquité, ni de recherches archéologiques; je me suis entièrement abandonné au plaisir de jouir des beautés naturelles du pays et de causer avec ces braves campagnards, les entretenant de leur dure existence, de ce qu'ils mangent, de ce qu'ils boivent, de ce qu'ils font.
L'abondance des vignes, ici, est extraordinaire et couvre toutes les riantes collines des environs; elles sont disposées en longues files, appuyées
contre des échalas ou soutenues par ces joncs résistants qui, en Italie, croissent dans les endroits humides, ou bien encore, elles s'enroulent autour de petits arbres. Les admirateurs de Virgile savent que, depuis l'époque romaine, on a l'habitude, sur ces terres, de cultiver le raisin de cette manière. C'est donc une joie profonde que de pouvoir lire, au milieu de ces vignes, les Géorgiques, ce chefd'œuvre de la poésie latine, un ouvrage admirable, moins par la composition qui est médiocre, que par la pureté, la précison et la grâce inimitable du style. Ici, dans ce cadre idyllique, j'ai repassé ces chants et j'ai dû reconnaître que tous les conseils, toutes les règles et tous les préceptes du poète sont encore pieusement observés, si bien qu'il semble avoir décrit la culture encore en usage dans la Campagne romaine.
La vigne est tout dans cette région et réunit en elle les trois divinités des champs : Bacchus, Cérès et Pomone. En effet, entre les festons harmonieux des pampres, on sème du blé, et, çà et là, on plante des amandiers, l'arbre le plus précoce du midi, car il fleurit aux premières brises du printemps; une des cent nouvelles antiques l'a célébré et dit qu'on a placé un amandier près de la tombe de Narcisse, comme symbole des amants. L'olivier y croît aussi, avec ses feuilles qui paraissent lumineuses dans la grande clarté de midi et prennent
des tonalités bronzées ou argentées : en les voyant s'élever au-dessus du blé, on pense au pain savoureux que l'on assaisonne ici d'un peu d'huile. Ailleurs, on trouve aussi des pêchers, des poiriers, des pommiers, des grenadiers pourprés, des noyers, des châtaigniers et des figuiers, aux fruits doux comme le miel. Tous ces arbres portent une riche et abondante récolte en toute saison, si bien que lorsque l'un d'eux est complètement dépouillé, l'autre est déjà couvert d'une production nouvelle, tandis qu'un troisième montre des bourgeons en train de s'ouvrir. J'ai passé plusieurs étés dans la Campagne romaine, et chacune de ces plantes m'a payé son tribut, excepté l'olivier, qui est le dernier à mûrir.
Mon hôtesse possède trois vignes, l'une près de Genazzano et les deux autres dans les monts sauvages d'Olevano, à trois milles d'ici. Là, se dresse sur une hauteur, une maisonnette solitaire de paysans, ombragée par de vieux figuiers et de sombres châtaigniers, d'où l'on embrasse la chaîne majestueuse de la Serra et toute la plaine du Sacco. C'est une volupté que de passer les heures éclatantes du jour dans cette loggia, à respirer l'air pur et à manger ces raisins, dont les différentes variétés sont toutes plus exquises les unes que les autres. Il y a le muscat doré, transparent sous les rayons du soleil; il y a le zibibbo noir et
celui blanchâtre, qui sert à faire le buon vino; il y a le pizzutello aux grains allongés; il y a une espèce bleu sombre, avec laquelle on fabrique le vin fort, rouge comme du sang. Je me suis souvent rendu clans cet endroit charmant pour en manger; je m'asseyais sous un châtaignier, au pied de la colline, au millieu des myrtes et des fougères célébrés par Virgile, et, enveloppé par l'odeur champêtre de la menthe et du serpolet, je lisais Horace ou quelque autre livre apporté avec moi. La menthe est la plante caractéristique de la Campagne romaine : tous les champs autour de la Ville Éternelle en sont parfumés.
Au milieu de toute cette abondance, il semble impossible que la population soit pauvre; mais, quand on habite ici pendant quelque temps, on finit par s'apercevoir que la plus atroce misère règne dans ce paradis terrestre. Tous ces fruits — on vend vingt figues ou noix pour deux sous, et, dans les bonnes années, un fiasco de vin pour le même prix — tous ces fruits ne suffisent pas à nourrir le paysan, qui mourrait de faim, s'il n'avait pas de farine de maïs, la base de sa nourriture. La cause de ce douloureux état de chose se trouve, assure-t-on, dans le régime agraire du pays. Avant tout, il faut noter que chaque propriétaire doit payer au prince Colonna, comme redevance ou tribut, la quatrième partie de ce que lui rend le
terrain. L'ancien fléau des latifundia fait la misère de cette population; il est vrai que presque chaque paysan possède une petite vigne, mais elle n'est pas suffisante pour entretenir la famille. L'usure n'a pas de limite et, même aux plus pauvres, on prend 10 pour 100 sur le capital prêté. Le plus léger malheur, une mauvaise récolte, un orage dévastateur, comme cela arrive trop souvent, suffit pour endetter le malheureux paysan. S'il réussit à obtenir de l'argent ou des denrées à crédit, les intérêts le ruinent et l'avide usurier attend le moment où le petit propriétaire, mourant de faim, est obligé de lui vendre son bien à un prix dérisoire. Les barons et les couvents s'enrichissent, et bientôt le libre cultivateur est réduit à n'être plus qu'un vassal ou un métayer. J'ai eu plusieurs fois l'occasion d'observer des faits semblables. La vente se fait généralement de cette manière : le campagnard obéré cède le terrain, en se réservant gli alberi; dans cette dénomination est aussi comprise la vigne, qu'il continue à cultiver et dont il touche la moitié et quelquefois les deux tiers du rendement. A peine une année s'est-elle écoulée, qu'il retourne chez l'acquéreur pour lui offrir d'acheter également gli alberi, et il devient son fermier, continuant à habiter le même domaine, le faisant valoir pour le compte du nouveau maître, recevant en échange une partie des
produits; or comme ils suffisent rarement à sa subsistance, le pauvre diable s'endette de nouveau.
Le vin excite les nerfs, mais il est insuffisant pour nourrir les muscles, et celui que boit le paysan est de la véritable piquette : il lui faut donc du pain et, le froment étant trop cher, il plante du maïs et mange de la polenta. Comme dans la Lombardie et dans les Marches, les terres du Latium sont couvertes de blé de Turquie : on dirait que la nature a considéré ces splendides épis d'or comme un de ses dons les plus précieux, car elle les a enveloppés de neuf involucres pour les préserver de tout contact impur. Tous les pauvres gens ici s'alimentent de polenta, sous forme de pain ou d'une galette, appelée pizza. Quand, sur mon chemin, je demandais parfois à quelqu'un :
— Qu'as-tu mangé ce matin?
On me répondait invariablement :
— De la pizza...
Et si j'ajoutais :
— Que mangeras-tu ce soir?
On me répétait :
— De la pizza...
Bien souvent, j'en ai fait mon repas avec des paysans. Voici comme on la prépare : la farine est réduite en bouillie, puis étendue sur une pierre lisse et ensuite cuite sur la braise. On l'avale
chaude, toute la famille s'asseoit autour du feu et prend part au modeste banquet. Le soir, ils mangent de la salade assaisonnée avec un peu d'huile ou une soupe de chicorée, de choux-fleurs et d'autres légumes cuits à l'eau. Souvent l'huile manque, comme c'est arrivé cette année où les oliviers n'ont rien produit, après avoir donné au printemps une ample moisson de fruits. Il est facile de s'imaginer avec quelle anxiété ces misérables gens suivent les diverses phases de la récolte du maïs. Vers la fin de juillet, l'épi commence à se former et alors il a besoin d'être arrosé. Cette année, il n'a pas plu : la chaleur a été extraordinaire et la population consternée adresse des prières au ciel pour avoir de l'eau. Tous les soirs, il y a de grandes processions, de véritables cérémonies païennes, qui me rappellent ces fêtes rubigales de la Rome antique, dans lesquelles on promenait le long de la voie Appienne, votisque vocabitis imbrem, la pierre de la pluie; et je n'ai jamais pu voir sans étonnement cette manifestation chrétienne. 11 est vraiment étrange qu'un peuple ait encore conservé la croyance ingénue de pouvoir supprimer, modifier ou hâter, par des chants et des prières, les lois immuables de la nature. Chaque soir donc, les femmes de Genazzano parcourent les rues du pays, deux par deux, avec un mouchoir rouge sur la tête, tombant comme un voile sur les épaules et
qu'elles mettent toujours pour entrer dans une église : le curé les précède, portant une image sacrée. Tout en chantant et en murmurant des oraisons, elles arrivent sur la grand'place et là, avec une ferveur qui confine au paroxysme, elles crient plusieurs fois :
— Grazie, Maria, grazie !
Et ces clameurs, répétées par des centaines de voix, résonnent dans l'air. Et cererem clamore vocant in tecta, a dit Virgile.
Cette anxiété fébrile a fini par me gagner moi aussi, et je me suis mis à désirer ardemment la pluie. Tous les jours, j'ai été visiter les champs de blé de Turquie, qui allaient de mal en pis. A la fin, on s'est décidé à apporter saint Antoine de Padoue en procession et, tandis que l'on reconduisait l'image sacrée au couvent de Santo-Pio, un moine de l'ordre des Augustins prêchait sur les degrés de l'église, à la lueur des torches. La rue était pleine de monde et les assistants avaient grimpé jusque sur les arbres. Ce religieux qui gesticulait, cette effigie du saint, ces croix noires, les blancs surplis des prêtres, les châles pourpres des femmes, la clarté vacillante des flambeaux, les arbres sombres sur l'azur scintillant du ciel, et cette population implorant Dieu, tout cela formait une des scènes les plus pittoresques que j'aie jamais vues. Enfin, le troisième jour, le ciel se couvrit de nuages ; il com-
mença à tonner et la pluie tomba avec une violence vraiment tropicale.
Il semble cependant que les dieux — ou les saints, qui les ont remplacés aujourd'hui, — ne veulent pas concéder de faveurs, sans exiger quelques victimes. Et c'est ce qui advint en cette occasion : la pluie fut accompagnée d'un terrible cyclone, que je pus observer, car je me trouvais dehors à cheval; une noire masse de nuages descendit des monts Volsques, enveloppa la vallée et dévasta une grande étendue cultivée. Depuis lors, presque tous les jours, dans l'après-midi, un ouragan se déchaîna sur la montagne, accompagné de tonnerre et d'éclairs : chaque fois qu'arrivait un nouvel orage, les cloches de toutes les églises se mettaient à sonner le tocsin. Un jour, le pays fut mis sens dessus dessous; la population se répandit dans les rues, car on disait que la foudre avait tué quatre personnes, et la nouvelle fut confirmée. On transporta les cadavres dans la cabane d'un paysan, où la police les surveilla pendant vingt-quatre heures. Le jour suivant, arriva le magistrat, chevauchant sur un âne, suivi d'un jeune médecin et du chirurgien chargé de faire l'autopsie. Il n'y avait aucun doute à avoir, les victimes avaient été réellement foudroyées. Dans la nuit, on les plaça sur un char, enveloppées d'un drap noir et on les conduisit à Genazzano; le clergé,
portant des cierges, précédait le convoi funèbre que suivait la confrérie de la Mort, dont les membres, cachés sous de longues cagoules, tenaient des torches à la main. Le tableau était sinistre.
Tous les habitants attendaient la lugubre procession devant la porte crénelée du village. Alors, quand le cortège arriva, chantant le miserere, tous les assistants levèrent les bras au ciel, poussant de tels cris d'angoisse et de sauvage douleur, que l'âme la plus dure en aurait été émue. En effet, ici, les personnes frappées par le feu du ciel sont considérées avec une espèce d'horreur; on les croit châtiées par la colère divine et on doute de leur salut éternel. Les parents des morts, des femmes et des enfants, se détachèrent du gros de la foule et se jetèrent sur les cercueils en hurlant; puis, les quatre bières furent portées à l'église, tandis que les mêmes scènes et les mêmes cris se répétaient. Je n'oublierai jamais ce tableau déchirant.
Le peuple exprime ses sentiments avec une ingénuité primitive et on peut dire qu'il est encore tout près de la nature.
Les rapports entre les deux sexes dans ces pays font se souvenir des mœurs orientales. Par principe, les hommes ne doivent avoir de fréquentations qu'entre eux et les femmes qu'entre elles. Il paraîtrait ridicule qu'un mari se promenât en
donnant le bras à sa moitié; et une jeune fille croirait compromettre sa réputation, si elle osait s'arrêter dans la rue pour causer avec quelque jeune homme ou, pire encore, si elle se laissait accompagner par lui. Aux amoureux, on accorde seulement le discorso, c'est-à-dire un entretien par gestes à la fenêtre ou sur le pas de la porte, le lenes sub noctem susurri d'Horace. Les sérénades avec accompagnement de guitare sont en usage, et souvent les mélodies pastorales ou les notes douloureuses de la cornemuse rompent harmonieusement le silence de la nuit. Le peuple chante d'une façon exquise de simples et longs stomelli (1), qui caressent doucement l'oreille. C'est un vrai plaisir que d'entendre dans les vignes, les demandes et les réponses de deux amoureux qui, sans s'arrêter, comme les cigales pendant l'été, envoient dans l'air léger un air dialogué.
Un homme prend femme de très bonne heure; souvent un garçon d'à peine dix-huit ans épouse une fillette qui en a quatorze. Une longue liaison, ce qu'on appelle ici fare aWamore, se trouve plus souvent dans le peuple que dans les classes aisées et supérieures, où le mariage est ordinairement une affaire. Voici un exemple dont j'ai été témoin. Un jeune abbé de vingt ans, fils d'une riche famille
(1) Tercets populaires commençant par le nom d'une fleur.
de l'endroit, désirait abandonner la carrière ecclésiastique et revenir à l'état séculier. Un beau jour, un moine franciscain de Civitella — ici, les moines s'occupent de toutes les affaires des familles — alla trouver la mère du jeune prêtre et lui dit :
— Dans le village de Pisciano, il y a une fille de seize ans qui veut se marier; elle a mille écus de dot et est apparentée à tout ce qu'il y a de mieux dans le pays. Si l'idée vous plaît, parlez-en à votre fds.
Celui-ci accueillit la proposition avec joie et, encore vêtu de ses habits religieux, il monta à cheval et alla à Pisciano pour voir la jeune personne. Il se fiança aussitôt avec elle et, revenu à la maison, fit appeler un tailleur pour faire transformer sa soutane en des vêtements civils; sa sœur lui confectionna en toute hâte une paire de pantalons gris pour le jour des noces et, comme il lui manquait un gilet, on me fit demander en secret de lui en prêter un. Ainsi accoutré, il se présenta une seconde fois devant sa future, dans la maison d'un paysan, à mi-chemin, où le contrat de mariage fut aussitôt signé. Trois semaines plus tard, la fiancée arriva en voiture, apportant avec elle deux gros sacs d'écus, et on célébra immédiatement les noces. Le mari, avant la cérémonie nuptiale, n'avait entrevu que deux fois la compagne de toute sa vie. Alors, on prépara au jeune couple une petite
chambre dans la maison des parents ou plutôt, pour être précis, on y mit seulement un lit colossal et rien ne fut changé dans l'existence de tous ces gens.
Il existe aussi dans le Latium l'usage barbare de faire pendant trois soirs de suite, un épouvantable charivari, une scampanellata avec toutes sortes d'instruments bizarres, sous les fenêtres d'un veuf ou d'une veuve, qui veulent se remarier. Pendant un séjour à Genazzano, j'ai pu assister plusieurs fois à ce spectacle assourdissant et voir toute une marmaille hurlante, précédée par un gamin brandissant une courge pendue à un bâton en guise de lanterne, parcourir les rues en tous sens, comme si une armée de diablotins avait envahi nuitamment ce pacifique village.
Car, Genazzano est vraiment l'endroit le plus calme du monde; ses habitants ont un naturel tranquille et sont plus superstitieux que leurs voisins : cette douceur de caractère sans doute vient de l'importance religieuse du pays, qui est un lieu célèbre de pèlerinage, son église ayant aujourd'hui dans le Latium toute l'autorité sacrée qu'avaient autrefois le temple de la Fortune à Préneste ou le sanctuaire d'Anzio. J'ai assisté à la grande fête de la Madone de Genazzano, le 8 septembre, de cette Madonna del Bnon-Consiglio, dont la renommée attire une si grande foule de personnes pieuses.
Je veux auparavant conter cette divine légende, qui a une grande analogie avec celle de la Sainte- Maison de Lorette.
A Scutari, en Albanie, à la même époque où la Sainte-Maison de Nazareth était enlevée par des anges et déposée à Lorette, on trouva une image de la Mère de Dieu, tombée du ciel ou apportée par des juifs dans leurs déplacements. Quoi qu'il en soit, elle fut appelée la Madonna ciel Buon-Consiglio. Or, il advint qu'en 1467, deux pèlerins qui voulaient s'enfuir de Turquie et retourner en Italie, se prosternèrent devant cette effigie, en lui demandant de protéger leur voyage : à leur grand étonnement, ils virent alors s'élever à la place de la figure sacrée de la Vierge, un petit nuage blanc qui, vers le soir, prit la direction de l'occident. Ils le suivirent tout le long de la côte de l'Adriatique et la petite nuée ayant continué son voyage au-dessus des ondes, les deux hommes traversèrent la mer à pieds secs et poursuivirent leur chemin, toujours derrière le blanc flocon qui, dans les environs de Rome, disparut brusquement à leurs yeux. Mais, ayant appris qu'une image de la Vierge avait été découverte à Genazzano, ils s'y rendirent et la reconnurent pour celle de Scutari.
En ce temps, la Vierge de Genazzano, dite la Madonna del Buon-Consiglio , commençait à faire des miracles; on lui construisit une église et, à côté,
un couvent, où les moines de Saint-Augustin enfermèrent ce saint trésor, non moins productif que l'autre Vierge des Augustins, à Rome, car celle de Genazzano jouit dans toute la Campagne romaine d'une réputation pareille à celle des anciens oracles païens. Deux fois par an, au printemps et dans l'été, on célèbre sa fête; alors, les dons affluent, et, comme les plus pauvres apportent leur obole à l'autel de la Madone, on peut dire qu'elle prélève sur les terres un impôt plus élevé que celui de l'État. On m'a dit que les cadeaux les plus riches sont offerts au sanctuaire par les nombreuses confréries éparses dans le pays; chaque membre doit déposer dix sous, tous les mois, à la caisse commune, si bien qu'il y a certaines de ces sociétés religieuses qui arrivent à recueillir ainsi jusqu'à cent écus. Le revenu actuel de ce sanctuaire peut être estimé approximativement à 7 500 écus.
L'image est déposée dans une église bien propre et bien décorée, au fond d'une chapelle éclairée par de nombreuses lampes votives et fermée par une grille de fer. Le tableau est presque toujours couvert d'un voile de soie jaune. On dit qu'apporté par des anges à travers l'espace, il ne s'est jamais posé sur la pierre et que, même dans cette église^ il reste suspendu en l'air, soutenu par des mains invisibles. Je l'ai souvent vu découvert, mais je
n'ai jamais pu comprendre comment il était fixé.
Les pèlerins affluent dès la veille de la fête alors le pays ainsi que les alentours s'animent et les échos renvoient sans interruption le chant des litanies. Les rues sont emplies de fidèles qui arrivent des Ahruzzes lointaines, de Sora, du Liri et la plupart de la helle Campagne romaine. On se croirait revenu aux antiques solennités du Jupiter latin, tant les visiteurs sont dissemblables dans leurs dialectes et dans leurs costumes. Les voir descendre des collines en chantant YOra; les voir venir, les uns par la grand'route, les autres le long du fleuve; les voir arriver à travers champs, vêtus de rouge, de vert ou de bleu, tenant à la main le bourdon recourbé, c'est, dans ce magnifique paysage, un spectacle vraiment digne de l'admiration de l'artiste, du poète et de l'historien.
Le jour où les premiers pèlerinages devaient arriver, je m'en fus à cheval à leur rencontre, pour jouir complètement de cette scène populaire, qui me reportait en plein moyen âge. Je m'arrêtai environ à deux milles de Genazzano, près d'un bras du Sacco que traverse un pont en pierre, le pont Orsino, autrefois un célèbre repaire de brigands. Là, les montagnes s'abaissent doucement vers le fleuve et l'on a devant soi la plaine immense, les monts Volsques et de la Serra, les hauteurs d'Olevano, au pied desquelles s'étendent des bois profonds.
L'endroit était bien choisi pour attendre les pieuxvoyageurs, qui, avant de pénétrer dans le territoire du sanctuaire, firent là une courte halte, se mirent à genoux, en chantant dévotement des cantiques : ils traversèrent le pont en se tramant littéralement à quatre pattes, sur une double file, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre. Les chœurs étaient dirigés par une vieille, qui se releva, après avoir passé le pont et crié d'une voix sonore un : Evviva Maria! auquel répondirent tous les autres ensemble. Cependant, la procession se remit de nouveau en marche, et quoique ces litanies dussent les fatiguer, il y avait toujours une voix qui les reprenait. Cette mélodie uniforme, qui est la plus simple expression du sentiment religieux de ces gens et se déroule comme le battement continu des vagues sur la grève, cette mélodie monotone semblait exercer une grande influence sur la foule. On eut dit même que la marche de tout ce monde était rendueplus facile et plus légère par cette harmonie mélancolique, qui réglait les mouvements du corps et les impressions de l'âme, en leur rappelant sans cesse le but sacré du voyage. J'ai remarqué que les pauses étaient toujours très courtes et lorsque les pèlerins commençaient à se taire ou à causer entre eux, la conductrice du chœur reprenait aussitôt le chant. Ils marchaient par groupes de vingt, de cinquante et de cent personnes; il y en avait de tout
âge : des vieux appuyés sur leurs bâtons, venant peut-être pour la dernière fois sur cette route si souvent parcourue; des aïeules avec leurs petitsenfants; de fraîches jeunes filles, des garçons robustes, des pères de famille, suivis de toute une marmaille, avec la mère allaitant le dernier né. La plupart des femmes avaient sur la tète une grande corbeille, contenant des provisions et des vêtements de rechange. C'était comme une mascarade sérieuse et solennelle, se déroulant dans un cadre magnifique, en une succession continuelle de costumes variés, de couleurs éclatantes, de physionomies diverses ; les groupes se succédaient les uns aux autres, dans l'ajustement caractéristique de leurs montagnes ou de leurs vallées; il y en avait de Frosinone, d'Anagni, de Veroli, d'Arpino, d'Anticoli, de Ceprano et même de la province napolitaine de Sora.
Il faut admirer ces derniers, qui ont le type arabe et la peau dorée. Les femmes ont un aspect étrange, avec des yeux allongés sous de noirs sourcils très arqués; autour de leur cou, s'enroulent des colliers de corail et des chaînes d'or, tandis que de larges rosettes de perles alourdissent leurs oreilles délicates. Un fichu noir et blanc, à haute frange, leur enveloppe la tête et les épaules; une fine chemise de toile plissée couvre leur poitrine, serrée dans un corselet bas, de cou-
leur écarlate. Elles ont une jupe courte, rouge ou bleue, avec un large ourlet jaune. Et voici ceux de Ceccano : ces paysannes sont parées d'un corselet cramoisi, d'un long tablier de la même teinte, avec sur la tête, un immense mouchoir blanc. Les hommes ont le chapeau pointu, la jaquette amarante et une ceinture multicolore autour des reins. Et voilà ceux de Pontecorvo : les filles sont superbes, entièrement habillées de pourpre et les cheveux cachés sous un foulard incarnat — une tenue vraiment royale, qui contraste avec la simplicité des habitantes de Filettino, dont les corps sont noirs. Voici enfin les Ciociari! Ils viennent du pays des sandales, de cette région magnifique et sauvage, qui s'étend depuis Ferentino jusqu'aux provinces napolitaines. Là, hommes et femmes portent les ciocie, une chaussure extrêmement simple, qui donne à ces parages le nom de Ciociaria. Impossible de concevoir une manière de se chausser plus primitive et aussi plus commode, et j'ai souvent envié leurs docte à ces paysans. Cela consiste en une semelle de peau d'âne ou de cheval perforée, qui se fixe au moyen de cordelettes passées dans des trous et entre-croisées, de manière à ce que cette espèce de sandale enveloppe presque complètement le pied; la jambe est entourée jusqu'au genou de bandes en toile grise. Ainsi équipé, le Ciociaro se meut librement dans les champs et sur
les montagnes, où il bêche la terre et conduit paître ses brebis et ses chèvres, vêtu d'une peau de mouton et quelquefois drapé d'un ample manteau gris, avec sa cornemuse pendue au côté. Du reste, il est facile de voir que ces sandales sont classiques. Diogène les aurait certainement mises, s'il n'avait toujours été pieds nus; Crisippe et Épictète auraient pu les célébrer dans un traité sur la simplicité du sage et sur la modération de ses désirs. Quand ces ciocie sont bien ajustées et que les bandes de toile sont encore neuves, c'est fort joli ; mais, quand elles sont vieilles et usées, alors elles prennent un aspect sale et déguenillé, et comme elles sont généralement en cet état, les paysans qui les portent ont l'air très pauvre; aussi leur nom est méprisé et quelquefois employé comme une véritable injure. Un habitant de San-Vito, qui me faisait admirer une fois le splendide panorama dont on jouit dans ce pays, me disait en souriant, avec une certaine expression d'orgueilleuse supériorité :
— Regardez, Excellence, là-bas, c'est la Ciociaria !
Les Ciociari ont de longues vestes d'un rouge violent et un chapeau de feutre noir pointu, orné d'une plume, d'un ruban ou d'une fleur. Parmi eux, comme, du reste, dans toute la Campagne romaine, on rencontre beaucoup de blonds, aux
yeux clairs. Leurs cheveux sont coupés très courts sur la nuque, avec deux grosses boucles le long des tempes.
Et si nous jetons sur les épaules de ces rudes hommes une cape déchirée ou une peau de mouton sombre, nous aurons achevé leur portrait; mais, de grâce, ne leur mettons pas un fusil à la main, sans cela ils nous attaqueront au passage de Ceprano, en criant : Faccia a terra! et videront nos poches avec une adresse surprenante.
Les femmes ont aussi des sandales, une courte robe sombre, un tablier en laine rayée, un chàle blanc ou rouge sur les épaules, et enfin le busto qui, dans tout le Latium, complète le costume des paysannes. C'est une espèce de corset en toile piquée, dur comme une selle, assez haut et retenu sur les épaules par des bandes; il couvre et soutient la gorge, pareil à une cuirasse qui garde la vertu — rempart solide et cependant assez large pour servir de poche.
La veille de la fête, les troupes de paysans deviennent de plus en plus nombreuses, et on entend seulement le chant mélancolique des processions qui arrivent dans le pays et se rendent à l'église par les ruelles étroites. Arrivés au but de leur pénible voyage, ces pèlerins semblent avoir oublié toute fatigue et sont en proie à une grande exaltation religieuse; ils se prosternent devant le temple
sacré; ils s'agenouillent, les mains jointes autour de leur bourdon, ayant encore leur fardeau sur la tète et commencent à réciter les litanies à haute voix; puis, ils se relèvent en criant à pleine gorge : Grazie, Maria! et gravissent à genoux les marches du péristyle. Souvent les femmes baisent et lèchent le chemin parcouru, — spectacle assez répugnant, que le souvenir de Charlemagne montant de la même manière les degrés de Saint-Pierre ne suffit pas à atténuer. Il y a parfois des scènes effrayantes. Ainsi, j'ai vu, un jour, un malheureux qui se traînait à terre avec les mains et les pieds ; on le porta dans l'église, enveloppé dans une couverture, hurlant comme un loup; il était atteint de ce mal singulier qu'on appelle lupomanaro, dans le Latium. Une autre fois, je vis une femme étendue tout de son long devant la chapelle de la Madone, et qui poussait des cris horribles. On me dit que c'était une démoniaque.
Les pèlerins rampent sur les genoux dans la nef latérale de l'église et en passant devant la grille vénérée; ils chantent, prient et crient d'une voix tonnante : Grazie, Maria! et ces deux mots résonnent sous la voûte avec une énergie sauvage. Les cierges brûlent, la nuit tombe, les pilastres jettent de grandes ombres sur le pavé, plongeant quelques fidèles dans une obscurité complète, tandis que d'autres restent enveloppés dans une pénombre
mystérieuse et que d'autres encore sont éclairés par des reflets lumineux. Des paysans, las, gisent en masses pittoresques sur le sol, autour des colonnes, sur les gradins des autels, devant les chapelles, tandis qu'un moine agostinien, assis devant une petite table, vend des indulgences et reçoit des offrandes pour les messes, encaissant avec indifférence l'argent du pauvre. Devant l'église, il y a encore d'autres groupes, assis ou étendus sur la terre nue, tandis qu'arrivent de nouveaux voyageurs. Ils se succèdent sans interruption pendant la nuit qui précède la fête, et, seul, l'accent solennel de l'hymne latin rompt le silence mystique dans lequel la petite ville est enveloppée. Et cependant, le torrent qui emporte ces milliers de gens vers un but unique, a en soi quelque chose de consolant, comme toute manifestation harmomieuse de l'âme humaine, même dans la douleur. Les maisons du pays ne suffisent pas pour loger tout ce monde et, à la nuit close, on voit ces hommes, habitués aux privations, couchés sur le pavé inégal de Genazzano; il y en a partout : dans les rues, au milieu des places, autour des fontaines, offrant le spectacle — toutes proportions gardées, — de la halte nocturne d'un peuple qui émigré. Mais, l'antique loi céleste veut qu'il pleuve, quand l'humanité se réunit pour célébrer quelque tète; car, il n'y a pas de plus grand farceur que le
ciel, lorsqu'il regarde de là-haut s'agiter les pauvres mortels. Aussi, à peine les pieux visiteurs se furent-ils accommodés de leur mieux, qu'il commença à tomber de l'eau. Alors, ce fut une fuite éperdue, au milieu de la confusion générale et tous en masse se précipitèrent à la recherche d'un coin où s'abriter.
Le matin, à l'aube, la fête commence par une grand messe et une espèce de vente religieuse. A l'entrée de l'église, on débite des bijoux d'or, des images saintes, des chapelets, des ampoules de la grosseur d'une noix, contenant un peu de l'huile des lampes qui brûlent devant l'image de la Madone. La foule les acquiert avidement, comme un remède infaillible pour toutes les infirmités.
Dans la journée, une musique militaire joue sur la place ; puis, il y a l'inévitable tombola ou loterie, et le soir, le feu d'artifice. Ensuite, les pèlerins dansent joyeusement sous les arbres du parc, mais la plupart préfèrent retourner chez eux, dès que les dernières oraisons ont été récitées. On les voit repartir en chantant, par groupes, comme lorsqu'ils sont venus, emportants les gros bouquets de roses ou d'œillets artificiels, qui se vendent dans toutes les fêtes populaires italiennes. Au retour, arrivés à l'endroit où l'on peut voir Genazzano pour la dernière fois, ils s'agenouillent, les mains appuyés sur leur bourdon, et disent en
silence la prière d'adieu. Cette scène, en plein air, m'a semblé la plus belle de toutes. Je regardai avec un vif plaisir ces belles paysannes, qui se prosternaient avec un mouvement harmonieux et jetaient un dernier regard à ce sanctuaire, dont elles prenaient congé, emportant sans doute au fond de leur âme, une espérance, une consolation. . .
Quittons Genazzano, nous aussi, et allons à Paliano, qui est à environ six milles de là, posé sur une colline rocheuse, entouré de bois et de vignes, isolé au milieu de la Campagne. On y arrive par une bonne route, à travers des champs de maïs; à gauche, se dresse le grand cône du mont S erroné, qui donne à toute la contrée environnante un caractère de grandeur et de majesté.
Au sommet de cette montagne pierreuse, se trouve la petite forteresse blanche, qui fut autrefois une position importante, souvent disputées dans les guerres de la Campagne romaine et dans les luttes que les Colonna soutinrent contre les papes. Solide et escarpée, il n'est pas difficile de la défendre, même contre l'artillerie. Maintenant, c'est une prison, qui contient deux cents forçats, gardés par une compagnie de chasseurs. La ville s'étend au-dessous du château et l'entoure complètement; les rues et les places sont étroites, les maisons noires et misérables, excepté quelques édifices qui se donnent des airs de palais; il n'y
a pas d'autre mouvement que celui des paysans allant aux champs et revenant le soir.
Je m'occuperai maintenant du palais des Colonna, dont cette branche prit le nom de Paliano et devint ensuite la famille principale. C'est un beau monument de tuf gris, carré, à deux étages seulement, mais très grand et placé à l'entrée de la ville, sur le flanc de la colline, d'où l'on jouit d'une vue magnifique. Le style élégant, appartient au commencement du dix-septième siècle, ce qui prouve qu'il a dû être restauré de fond en comble à cette époque.
Quant on connaît l'influence énorme que les Colonna exercèrent sur les événements de Rome et de l'Italie, on ne peut manquer de visiter Paliano avec intérêt. Avant d'y pénétrer, rappelons ce qu'était cette illustre famille, née au début du moyen âge et qui, belliqueuse, agitée et ambitieuse, a résumé en elle toute l'histoire de Rome et àel'Agro Romano. Devenue riche par l'agrandissement de ses domaines, elle ne put jamais, comme d'autres familles moins puissantes, ériger une principauté indépendante, car ses possessions se trouvaient enclavées dans les États du pape; de là, guerres interminables avec le Saint-Siège et tendances à pactiser avec les empereurs. Cependant, la maison Colonna donna beaucoup de cardinaux à l'Église, et un pape, Martin V, qui mit fin au schisme
de Constance; mais elle brilla plus dans la guerre que dans la paix, car peu de ses membres cultivèrent les lettres, les sciences et les arts : on ne peut guère citer que le vieux Stefano Colonna et ses vaillants fils, dont on sait les rapports courtois avec Pétrarque; et plus tard, la grande poétesse Vittoria Colonna, l'amie de Michel-Ange, contemporaine de ces deux belles patriciennes, Julie de Gonzague et Jeanne d'Aragon, que le mariage fit entrer clans la famille.
L'origine des Colonna est incertaine ; il semble pourtant [qu'ils descendent des comtes de Tusculum, qui étaient puissants à Rome au dixième siècle. D'après cette hypothèse, le fondateur des Colonna serait le margrave Albéric, mari de la fameuse Marozia, mort en 924, dont les cinq descendants occupèrent presque l'un après l'autre le siège de saint Pierre. Toutefois le nom des Colonna paraît pour la première fois seulement au commencement du douzième siècle, avec Pierre Colonna. Pendant cette période, on leur donne déjà le titre de seigneur de Zagarolo et de Monte-Porzio. Que les Colonna descendent réellement ou non de la vieille maison des comtes de Tusculum, détruite quand cette ville fut rasée par les Romains en 1191, il est certain qu'ils vinrent de ces montagnes et que, peu à peu, ils étendirent leur domination clans la Campagne romaine, depuis les monts Volsques jus-
qu'aux monts Equi et Herniques, et à la Sabine. Palestrina fut leur siège principal, et tous les pays environnants passèrent sous leur juridiction.
Au treizième siècle, commença l'ère de leur grande puissance à Rome, où depuis longtemps ils possédaient un palais près de l'église des Santi- Apostoli, clans le quartier de la Via Lata. Les cardinaux de cette famille jouèrent un rôle important dans ce siècle, et l'histoire des Hohenstaufen nous montre les Colonna comme d'ardents gibelins. Personne n'ignore la part qu'ils eurent dans la chute de Boniface VIII.
Pendant l'exil des papes à Avignon, au quatorzième siècle, ils luttèrent sans trêve ni repos pour la suzeraineté sur Rome contre les Orsini, qui furent toujours leurs ennemis acharnés et les amis des papes. C'est à cette époque qu'ils se séparèrent en deux branches, celle de Palestrina et celle de Paliano.
La puissance de la maison grandit encore au quinzième siècle, d'abord par les grandes faveurs dont Ladislas, roi de Naples, et Jeanne II la couvrirent; et ensuite par l'élection d'Othon Colonna comme pape, sous le nom de Martin V. Les Colonna obtinrent de nombreux fiefs dans le royaume de Naples, entre autres le duché des Marsi, dont ils prirent le titre de : Marsorum dux, le comté de Celano et quarante-quatre villages ou châteaux.
Sous le pape Sixte IV, ils furent en guerre avec le Saint-Siège : Girolamo Riaro, neveu du pape, assiégea Paliano, mais les hostilités furent arrêtées par la mort imprévue du pontife; ils guerroyèrent également avec Alexandre VI et pendant quelques années la Campagne romaine fut désolée par des combats continuels. Ce fut la branche de Paliano qui, à cette époque, produisit les hommes les plus illustres de la famille. Je rappelerai seulement Fabrice Colonna, le premier connétable de la maison, et ses deux enfants, Ascanio (1522-1553), mari de Jeanne d'Aragon, et Vittoria, femme du marquis de Pescara, Ferdinand d'Avalos ; Marcantonio, fils d'Ascanio, fut reconnu comme un des vainqueurs de la bataille de Lépante. On sait le rôle que joua auparavant Pompée Colonna, dans les infortunes de Clément VI et dans le sac de Rome.
Vers la moitié du seizième siècle, les Colonna furent menacés d'une grave disgrâce : ayant eu maille à partir avec Paul IV, ce pape, de nature irritable, les déposséda de tous leurs biens, comme déjà l'avait fait Boniface VIII. Le pontife érigea Paliano en duché et le donna à son neveu, Jean Caraffa. Marcantonio, chef de la maison Colonna, se défendit et, avec l'aide du duc d'Albe, parcourut la Campagne romaine pour reconquérir ses propriétés : ce fut l'origine de la fameuse guerre entre
Paul IV et le roi d'Espagne, connue sous le nom de Guerre de la Campagne. Elle se termina en 1557 avec la paix de Cave, près de Genazzano, négociée entre le duc d'Albe et le cardinal Charles Caraffa. Mais ce n'est qu'après la mort de Paul IV, cependant, que Marcantonio put être remis en possession de ses domaines, et ceux qui s'en étaient emparés eurent une horrible fin. Jean, duc de Paliano, fut décapité à Rome dans la Tor' di Nona et le cardinal Caraffa fut étranglé au Castel Saint- Ange.
Marcantonio peut être considéré comme le der nier des Colonna ayant eu une réelle puissance : il mourut à Paliano, en 1584. Après lui, les choses changèrent : les barons cessèrent de guerroyer avec la papauté et leurs domaines commencèrent à diminuer peu à peu, à cause des ventes auxquelles les obligèrent leurs dettes. La gloire de Lépante leur avait coûté cher ; Marcantonio avait contribué à cette guerre pour un million et la famille ne s'était plus relevée de cette terrible saignée faite à son budget. Dès 1622, ils vendirent les vieilles propriétés de Colonna et de Zagarolo, et, en 1630, ils durent se défaire de Pales trina, qui appartient aujourd'hui aux Barberini. Depuis lors, ils continuèrent à décliner lentement, sans jamais retrouver leur pouvoir disparu : la branche de Paliano existe encore; son chef actuel est Jean Colonna, mari d'Isabelle Alvarez de Tolède, mais elle s'est transfé-
rée de Rome à Naples, résidence habituelle de la famille. La plus grande partie de leurs terres est aussi dans les provinces napolitaines, où Philippe III Colonna, mort en 1818, possédait soixante-six fiefs, plus vingt-six autres dans les États de l'Église et huit en Sicile, avec 149 403 vassaux. Les fiefs dans les États pontificaux étaient : Anticoli, Arnara, Castro, Cave, Ceccano, Collepardo, Falvaterra, Genazzano, Giuliano, Marino, Morolo, Paliano, Patrica, Piglio, Pofi, Ripi, Rocca di Papa, San- Lorenzo, Santo-Stefano, Sgurgola, Serrone, Sonnino, Supino, Trevigliano, Vallecorsa et Vico.
Les fiefs étaient des majorats et la plupart attachés à des fidéicommis, selon les lois locales. Mais la Révolution française changea cette disposition : la législation féodale fut abolie dans le royaume de Naples en 1808, en Sicile en 1812 et dans les États de l'Église, presque tous les barons y renoncèrent en 1816, suivant ainsi l'exemple du prince Colonna. A Naples, les fidéicommis furent en partie supprimés en 1807 et complètement en 1809, tandis qu'en Sicile ils ne disparurent que le 2 août 1818, et que dans les États du pape, ils restèrent en vigueur jusqu'à la fin de sa royauté. La succession de Philippe III Colonna fut donc réglée par des lois diverses et le patrimoine héréditaire divisé en plusieurs parties.
Philippe, descendant direct de Marcantonio, ne
laissa que trois filles ; Marie, mariée à Jules Lante délia Rovere; Marguerite, mariée à Jules-César Rospigliosi, et Yittoria, mariée à François Barberini. La noble race fut continuée par son frère cadet, Fabrice Colonna. Telle est l'histoire de cette illustre famille, dont Paliano fut, sinon le berceau, du moins la résidence principale. Mais ce château, qui autrefois était renommé pour son luxe et sa magnificence, n'est plus aujourd'hui, comme tant d'autres palais baronnaux italiens, qu'un endroit désert et silencieux, où un gardien grognon vous sert de guide, montrant les murs dénudés avec un geste de désespoir, se lamentant de la disparition des belles collections d'armes, trophées de tant de batailles, gémissant sur la vente des tableaux précieux, emportés à l'étranger. En effet, la petite galerie de Paliano est peu riche, à peine une trentaine de portraits, sans indication et dont le gardien ne sait pas les noms. Et cependant j'aurais aimé savoir le nom de cette belle dame, aux yeux noirs, habillée de velours rouge : c'était peut-être Félicie Orsini, Lucrèce Tomacelli ou Diane Paleotti? Ou encore cette pauvre duchesse de Paliano, dont la fin tragique fut un des drames les plus étranges de son temps? Pourtant, la malheureuse ne fut pas tuée ici, mais dans un autre château de son mari. Cependant, dans ce petit musée de peinture, se trouve le portrait traditionnel de l'astrologue ordi-
naire, que nous sommes habitués à considérer comme le spiritus familiaris de tout noble château féodal: c'est toujours un vieillard à la longue barbe blanche, avec une grande robe de velours; son ajustement est en harmonie avec les meubles massifs et sévères de ces manoirs du moyen âge, où nos vêtements modernes font si triste figure. L'astrologue de Paliano était, selon l'inscription, Nicolaus Colinus de Paliano, astrologus insignis.
Les autres salles sont de moyenne grandeur et ressemblent aux pièces d'une maison de campagne, si on les compare aux galeries princières du palais Colonna de Rome; leurs murs sont couverts par les panoramas et les plans de nombreuses villes, telles que Madrid, Paris, Venise, Florence et Gênes.
Près du château, s'élève l'église de Saint-André, chapelle seigneuriale et sépulture des Colonna de Paliano, un édifice élégant, de proportions modestes. Philippe Ier (1578-1639) y recueillit les cendres de ses aïeux éparses en différents endroits, et y fit construire pour lui et sa famille la crypte souterraine. Je descendis la visiter et fus surpris de la trouver dépouillée de toute ornementation; les parois de la salle, assez grande, de forme circulaire, sont peintes en blanc et parfaitement nues; il n'y a ni sarcophage, ni monument en marbre, ni mausolée, mais seulement des inscrip-
tions dans le caractère uniforme qui appartient au dix-septième siècle. On y lit les épitaphes de Marc- Antonio et de Félicie Orsini, sa femme; d'Ascanio et de Jeanne d'Aragon, son père et sa mère; de Fabrice et d'Agnès de Montefeltre, ses aïeux directs. Je n'ai pu découvrir si la plus belle femme d'Italie, Julie de Gonzague, était enterrée ici, non plus que la célèbre Vittoria Colonna. Celle-ci, par son testament, exprima la volonté d'être ensevelie dans le monastère même où elle rendrait le dernier soupir; elle fit aussi un legs en faveur des religieuses de Sant'Anna dei Falegnami, qui l'avaient assistée pendant sa dernière maladie, et ce même testament fut dicté au lit de mort de la mourante, le 15 février 1547, dans le vieux palais des Cesarini, près du théâtre de l'Argentina. Il est donc probable qu'elle a été inhumée dans le couvent voisin de Sant'Anna.
Je quittai Paliano par une admirable journée de septembre, qui restera parmi les plus belles que j'aie passées dans la Saturnia tellas; je partis à cheval, avec un brave paysan de la Campagne romaine, et nous prîmes un sentier tortueux, escarpé, taillé dans la roche calcaire, au milieu de lentisques et de buissons de myrte, rencontrant souvent les cabanes de paille en forme de cône, où habitent les pauvres cultivateurs du Latium.
Après avoir dépassé cette misérable colonie
rustique, nous trouvâmes un monastère, sauvage et solitaire, caché derrière un épais rideau d'yeuses, de châtaigniers et d'ormes, appelé Sainte-Marie de Paliano. Puis, il nous fallut traverser la forêt profonde qui enveloppe toute la colline, et la pente était si rapide, que je dus mettre pied à terre. En bas, nous découvrîmes une plaine pittoresque, semée de fermes en pierres grises et de moulins posés sur un torrent, qui barre souvent la route. Le paysage était animé par une quantité de vaches et de brebis, et le pifferaro qui vient à Rome, la nuit de Noël, se montrait ici dans son état naturel : on entendait les étranges accents de la cornemuse, dont il jouait en suivant pas à pas ses bêtes, qui erraient de-ci de-là, à la recherche d'une herbe verdoyante, offerte généreusement par la terre fertile.
Vers la fin de septembre, les troupeaux de brebis descendent des montagnes environnantes et se répandent dans la plaine pour y passer l'hiver, arrivant souvent jusque sous les murs de Rome. A mon retour, j'en croisai justement un, si nombreux que la route en était encombrée; il semblait rouler dans un flot de poussière, pareil à un torrent laineux, surveillé et dirigé par de gros chiens au long poil, par des gardiens à pied et à cheval; un des bergers me dit qu'il y avait là plus de cinq mille têtes de bétail, venant de la Serra et se rendant à
Rome. Les bêlements des brebis et des agneaux emplissaient l'air de ces douces plaintes, qui résonnent en automne dans la Campagne romaine et donnent l'impression de vivre au milieu d'une grandiose idylle classique.