SEGNI. — CORI. — NORMA ET NINFA LES MARAIS-PONTINS
La grande chaîne des monts Volsques commence dans le territoire romain, près de Velletri, qui est située sur un de ses versants, et elle s'étend jusqu'à la frontière napolitaine, pour venir mourir vers Capoue. Elle court parallèlement aux Apennins, divisant géographiquement le Latium en deux régions, celle de la Campagne romaine et celle de la Campagne maritime, qui forment les deux provinces de Frosinone et de Velletri.
En quittant Genazzano, où j'avais été passer un été dans le silence et le repos, je voulus visiter les monts Volsques, qui se dressaient toujours devant mes yeux, comme pour m'inviter à les franchir et à descendre dans la plaine maritime. Un matin, je montai donc à cheval et je passai quelques journées délicieuses dans cette région.
De Genazzano au pied de la chaîne montagneuse, il y a peine trois heures de route, à travers une plaine sillonnée par le Sacco, coupée çà et là par de petites collines et de vertes prairies : cette plaine présente les mêmes caractères que les environs de Rome. On retrouve les tours noires, qui se dressent à une égale distance les unes des autres, vestiges solitaires et mélancoliques des temps féodaux. Elles donnent au paysage un aspect suggestif et rappelle l'époque de barbarie où les barons dominaient le Latium. Les familles des Colonna et des Conti étaient propriétaires d'une grande partie du pays autour des monts Volsques. Les Conti se subdivisaient en plusieurs branches, celles de Segni, de Valmontone et d'Anagni; cependant ils prirent le titre de Conti délia Campagna, mettant dans leurs armes l'aigle volant audessus la Campagne romaine. Cette maison, qui a eu plusieurs papes, s'est éteinte depuis plus de trois cents ans, tandis que les Colonna existent encore et possèdent toujours une bonne partie du Latium.
Plus tard, d'autres familles, neveux de papes, comme les Borghèse, les Doria, les Barberini, mirent le pied dans cette région et enlevèrent aux Colonna beaucoup de leurs biens. Aujourd'hui, si on parcourt ces campagnes latines et qu'on demande à un berger, à un paysan ou aux habitants
des noires masures, à qui appartient cette terre, les noms les plus souvent répétés sont ceux des Colonna ou des Borghèse. Puis, quand on descend des monts Volsques dans la plaine maritime, c'est le nom d'une autre famille baronnale de Rome, celui des Gaetani, ducs de Sermoneta, qui résonne le plus souvent à notre oreille.
Je traversai le Sacco près de la Mola di Piscari, moulin vraiment pittoresque, qui se dresse au milieu des ruines d'un ancien château des Colonna, dont il reste encore de remarquables débris. Je l'ai trouvé mentionné dans quelques documents du moyen âge, sous le nom de Turris di Piscoli. Le Sacco s'ouvre bruyamment une route au milieu des roches calcaires, sur lesquelles se trouvent les restes du château, qui sont entièrement couverts de plantes sauvages. Il dominait autrefois la large voie Latine, qui part de Valmontone et se trouve à une demi-heure de chemin.
Je chevauchais à travers les champs déserts, où l'on ne rencontre que quelques bergers conduisant des troupeaux de chèvres. Les pâtres de cette région ont les jambes entourées de peau de bouc encore poilue, ce qui leur donne un vague aspect de satyre. On comprend facilement que cette manière de s'habiller ait donné naissance au mythe des faunes et du dieu Pan, car il est probable que les pasteurs des temps fabuleux se vêtissaient ainsi.
Arrivé sur la voie Latine, Valmontone parut devant mes yeux à une distance peu éloignée. Au sommet d'une colline noire, taillée à pic, s'élèvent le château des Barberini et le Dôme, importants édifices, bâtis dans le style baroque du dix-septième siècle. Autour d'eux sont serrées toutes les maisons du pays, environnées de jardins, de vergers et de vignes. Les topographes modernes soutiennent que Valmontone occupe aujourd'hui la place de l'antique Tolerium. Son nom actuel paraît pour la première fois dans les documents du douzième siècle et désigne un bourg appartenant au chapitre de la basilique de Saint-Jean de Latran. Cette église, très riche autrefois, vendit ce village en 1208 à Innocent III, de la maison des Conti, et à son frère Richard, comte de Sora, qui en devint feudataire et fut chef de la branche de Valmontone et de Segni.
Les Conti restèrent seigneurs de ce lieu jusqu'en 1575, année dans laquelle ils s'éteignirent. Jean- Baptiste, le dernier chef de la maison, ne laissa qu'une fille, Fulvie, qui apporta en dot tous les biens de la famille aux Sforza. Ceux-ci vendirent Valmontone en 1634 aux Barberini, et Camille Pamfili, neveu d'Innocent V l'acheta au cardinal Barberini en 1651. Depuis lors, il est resté la propriété de la maison Doria-Pamfili.
Camille, un des princes les plus riches du dix-
septième siècle, grâce surtout à la rapacité de sa mère, Olympe Maidalchini, une vraie harpie, fit construire le palais et l'église de Valmontone, qui, tous deux, appartiennent au style du Bernin et ressemblent bien plus au palais Pamfîli et à l'église Sainte-Agnès, place Navone, qu'à un châteaufort dans la Campagne romaine. Du reste, les Pamfîli employèrent leurs richesses à élever des édifices majestueux et princiers; le neveu d'Innocent X construisit près de la porte Saint-Pancrace, la villa la plus belle et la plus grandiose de Rome; il bâtit sur le Corso, le magnifique palais qui porte aujourd'hui le nom de la famille Doria et y logea la fameuse galerie de tableaux, connue dans le monde entier. Innocent V lui-même éleva le palais Pamfîli, près de l'église de Sainte-Agnès, ainsi que la belle fontaine de la place Navone, dont le dessin est dû au Bernin et qui peut être classée parmi les meilleurs monuments de la Rome papale.
Valmontone n'a rien de remarquable. Aucun monument du moyen âge n'a survécu à la destruction qu'en fit la soldatesque de Charles V, après avoir saccagé Rome. A peine réédifiée, elle fut de nouveau démolie par les troupes du duc d'Albe et de Marcantonio Colonna. Mais, de la place baronnale du château, on peut jouir d'un panorama merveilleux sur les monts Volsques, avec, au sommet d'une des crêtes les plus élevées , les maisons de Monte-
fortino, dominées par le donjon sombre et immense des Borghèse. De Valmontone, la voie Latine suit une vallée ombreuse, puis traverse une plaine silencieuse, semée de vieilles tours; le chemin est monotone, mais plus on monte et plus beau est l'aspect de la plaine classique du Latium, sévère et noble, avec ses collines et ses châteaux, fermée à l'horizon par les Apennins bleutés, et plus au delà, vers le royaume de Naples, par d'autres montagnes aux blanches cimes.
J'ai parcouru toute l'Italie, j'ai erré dans les plaines fameuses d'Agrigente et de Syracuse, mais jamais je n'ai éprouvé une émotion aussi profonde que dans la Campagne romaine. Aucune région n'a ce caractère historique, solennellement tragique : c'est vraiment le théâtre le plus grand de l'histoire, la scène de l'univers. Là, rien de romantique, rien de chimérique : tout y est silencieux, grandiose, d'une beauté austère, et devant cet imposant spectacle de la nature, on se sent pénétré d'un trouble profond et grave, comme devant une admirable statue de Junon, de Polyclète ou de Diane.
Il était midi et le soleil brillait de tout son éclat, quand j'arrivai devant Segni. Cette très ancienne ville s'étale sur un plateau rocheux et est entourée de toutes parts de murailles cyclopéennes. A première vue, ses maisons noires, qui s'échelonnent les unes sur les autres, coupées par
quelques tours insignifiantes, causent une impression plus étrange que plaisante. Il n'y a pas de cathédrale ou de donjon qui attirent l'attention; on n'aperçoit que des bâtisses uniformes et sans caractère et, moi, qui avais espéré trouver une cité antique, pleine de vieux monuments, je fus très désappointé. Du reste, j'ai pu me convaincre que les pays volsques sont bien différents de ceux latins : ce sont des régions montagneuses, solitaires, isolées, sans commerce ni industrie; quelques-unes manquent même de terrains cultivables, et n'ont que des oliviers, des vignes et d'autres arbres fruitiers. On y récolte en abondance des cerises, des pêches, des châtaignes et surtout des glands qui servent à engraisser les cochons. Ces animaux, d'une race toute noire, sont élevés en grand nombre sur les monts Volsques et leur jambon est renommé. Les maisons de Segni sont bâties en pierre calcaire blanche, alternée avec du tuf noirâtre et des briques. Cette disposition leur donne quelque chose de bizarre; elle dénote un premier pas, encore timide et incertain, dans la voie de l'architecture pisane qui, comme on le sait, fait alterner des raies blanches et noires sur la façade de ses édifices. J'ai souvent trouvé dans de vieux documents l'expression Signino opère appliquée à des maisons et à Segni, j'ai appris ce que cela indiquait
le mode de construction employée dans ce pays. Je suis entré par la Porte-Majeure, pour chercher une auberge quelconque, et je me suis aussitôt aperçu avec étonnement que cette porte, adossée aux murailles cyclopéennes, est l'unique entrée de cette ville; celle-ci posée sur une colline, reste inaccessible de trois côtés. Près de cette porte, s'élève le palais des Conti, autrefois seigneurs de Segni, grand édifice, signino opère qui, dans son ensemble, a plutôt l'air d'un couvent que d'une habitation seigneuriale. Rien ne lui donne l'aspect d'un château, car il ne possède même pas de tour. Sans doute, le donjon des seigneurs de Segni avait un autre aspect avant la destruction de la ville, saccagée par la soldatesque de Marcantonio Colonna. En parlant de Valmontone, j'ai déjà dit que Segni fut possédée par la famille d'Innocent III, qui fut aussi celle de Grégoire IX et d'Alexandre IV. Après le rétablissement du libre gouvernement municipal — ou du Sénat — dans Rome, en 1143, les papes se sont souvent trouvés obligés de se réfugier dans les endroits fortifiés de la Campagne romaine, pour se soustraire à la fureur des Romains, et les lieux choisis de préférence furent Palestrina, Tusculum, Anagni ou Segni. Eugène III, chassé de la ville par le Sénat romain, alla d'abord à Segni, où il édifia, en 1145, une résidence papale. Le fameux Alexandre III,
Lucien III et Innocent III vécurent aussi quelque temps à Segni. Ce dernier doit même y être né, dans le palais familial.
Dans la suite, la maison Conti garda pendant longtemps la seigneurie de Segni où, après 1353, les membres occupèrent la charge de podestat d'abord, puis de vicaire, au nom du pape. Quand la famille Conti s'éteignit et que l'héritage passa à Mario Sforza, Sixte V érigea le comté en duché ; malgré sa formidable position stratégique, les troupes du duc d'Albe s'emparèrent de Segni et le détruisirent le 13 août 1557 : ceci explique pourquoi il n'y reste aucun vestige des anciens édifices gothiques. La ville fut réédifiée, mais la maison Sforza, couverte de dettes, ne put conserver le duché, alors le pape Urbain VIII le donna à son neveu, le cardinal Antoine Barberini. Le procès entre les Barberini et les Sforza ne dura pas moins d'un demi-siècle ; enfin, ceux-ci le gagnèrent vers 1700. Aujourd'hui encore, les Sforza-Cesarini sont barons et même ducs de Segni. Tels sont, en quelques mots, les vicissitudes de cette ville au moyen âge; et, si je voulais parler de ses origines, il me faudrait remonter aux temps fabuleux de Janus et de Saturne.
Je m'étais réjoui en pensant que Segni, siège d'un évêché depuis l'an 499, aurait eu une vieille et belle cathédrale, mais je trouvai seulement
une construction moderne, grossière, décorée à l'intérieur avec un mauvais goût tout romain et un luxe vraiment superflu. L'église renferme deux statues modernes, représentant deux hommes illustres, à qui Segni se vante d'avoir donné le jour : le pape Vitalien et Févêque Bruno. Vitalien de Segni fut pape de 657 à 672, dans la période la plus honteuse de Rome, quand la ville était sous la domination byzantine. Ce fut lui qui offrit l'hospitalité à l'empereur Constantin II, quand il vint à Rome enlever toutes les œuvres d'art, échappées à la rapacité des vandales. Celui-ci alla jusqu'à arracher de la coupole du Panthéon les plaques de bronze doré qui la recouvraient, pour les emporter à Byzance.
L'autre statue, également médiocre comme œuvre d'art, s'élève en face de celle de Vitalien. Bruno naquit à Asti, dans le Piémont; il fut attaché à Grégoire VII et, plus tard, fut fait évêque de Segni par Urbain II. Contrairement aux prescriptions canoniques, il abandonna le siège épiscopal et se retira au Mont-Cassin, où l'abbé Oderisius l'accueillit parmi les disciples de saint Benoît. Et quoique le pape Pascal II lui eût intimé l'ordre de se rendre à son éveché, il resta au Mont- Cassin, dont il devint abbé et où, dans la tranquillité du cloître, il dicta ses œuvres d'exégèse.
A la suite de la guerre d'investiture, ce même
pape Pascal II fut fait prisonnier par Henri V et, cédant à la force, promulga un édit où il reconnaissait à l'empereur le droit d'investiture. Mais à peine Henri fut-il retourné en Allemagne, que les cardinaux et les évoques poussèrent Pascal à révoquer le décret et à rompre son serment; et parmi les plus zélés se trouvait Bruno, qui abandonna le Mont-Cassin et rentra dans son diocèse, où il mourut en 1123. L'Église le sanctifia en 1183.
Ce fut un Anglais, un certain Ellis, abbé du Mont-Cassin, qui éleva cette statue en l'honneur de son prédécesseur. L'église de Segni a encore un autre lien avec la lointaine Angleterre : ce fut dans un des synodes tenus en ce lieu sacré, qu'en 1173, Thomas de Canterbury fut béatifié par Alexandre III, peu d'années après sa fin tragique. Une inscription placée dans le dôme rappelle ce fait.
Lord Ellis devint évêque de Segni en 1708. Il restaura la cathédrale et fonda le séminaire, où il vient encore des élèves de toutes les parties du Latium, pour faire leurs humanités, si bien qu'on peut le considérer comme un collège. Les pensionnaires revêtent l'habit ecclésiastique, même s'ils n'entendent pas se vouer à la carrière sacerdotale. Le séminaire s'élève près de l'église de Saint- Pierre, à l'endroit le plus élevé et le plus beau de la ville, sur l'emplacement où se trouvait autre-
fois l'acropole volsque ou la citadelle cyclopéenne.
Là, sur cette hauteur, se trouvent le donjon et le temple de l'antique Segni, dont il reste quelques débris, parmi lesquels une petite citerne circulaire, située près du séminaire. Les habitants de la ville ont fait de cette esplanade leur promenade favorite ; ils vont et viennent devant ces murailles cyclopéennes, sur le point exact où la montagne descend à pic, au milieu des blocs de pierre couverts de mousse et de fleurs sauvages. Il est difficile de trouver un endroit plus original, et, le dimanche, j'y ai vu des dames élégamment vêtues de robes de soie, l'éventail à la main, qui semblaient vouloir dominer tout le Latium; car, de là-haut, le regard découvre un vaste panorama de plaines et de monts, peuplés d'innombrables villes, toutes remplies de souvenirs historiques ou légendaires, et l'on aperçoit même dans les vapeurs de l'horizon, Arpino, la patrie de Cicéron. qui fait une tache blanche sur les monts bleutés du royaume de Naples.
Je suis monté encore plus haut, pour arriver jusqu'aux anciennes murailles cyclopéennes qui, ainsi que dans toutes les villes du Latium, entouraient le donjon, et, ici, tombent d'aplomb sur le versant de la colline. Leurs blocs sont encore joints les uns aux autres comme si ce formidable travail datait d'hier; çà et là, s'ouvrent de petites portes de stylo ctrusqup. Au bout d'un long mur
existé toujours la fameuse et pittoresque Porte Saraciuesca, avec son arc obtus et ses énormes masses quadrangulaires. L'aspect gigantesque de ces remparts, la teinte sombre dont le temps les a revêtus, les plantes sauvages qui les recouvrent, l'allure grandiose de la montagne contre laquelle ils s'appuient, tout cela produit une impression difficile à rendre.
Après avoir dépassé cette porte, je me trouvai du côté opposé, où l'on n'a plus la vue du Latium. Il y a là une vaste citerne circulaire, creusée dans la pierre, ayant au moins trente pieds de diamètre. J'y ai aperçu des femmes en train de laver leur linge. Il m'est souvent arrivé de rencontrer dans les cités volsques des citernes semblables, qui sont vraiment un de leurs côtés caractérisques.
Les habitants de Segni ont aussi un autre lieu de promenade, dans la vallée, devant la porte de la ville : cette route conduit d'abord à un couvent caché au milieu des plantes, et puis va se perdre dans les bois. Là, abondent les châtaigniers gigantesques, les chênes et les ormes; là, règne la solitude et l'enchantement romantique.
Le soir était venu et les habitants de Segni s'y trouvaient rassemblés en grand nombre. Ici, les classes supérieures s'habillent à la mode française, mais le peuple est resté fidèle à son costume montagnard. Dans le bas Latium, les femmes portent
de grands mouchoirs rouges ; dans la plaine, les couleurs sont plus vives, et plus vifs aussi semblent être les esprits, car la vie y est moins difficile que sur ces hauteurs sévères et sauvages, enveloppées dans la brume. Ici, les femmes ont des châles de laine d'un bleu sombre, et la nuance de ces fichus ou mantilles, comme on les appelle en Sicile, m'a paru s'harmoniser avec tout le pays de Segni. Le noir et le bleu sont les seules teintes que j'aie vues sur le dos de ces gens.
Je partis à cheval, le lendemain matin, au petit jour, précédé de mon guide : le ciel était couvert et le vent faisait tourbillonner les nuées, comme des barques à voile sur l'azur de la mer : c'était un spectacle enchanteur et grandiose. La route était encore boueuse d'une pluie d'orage tombée pendant la nuit, et traversait une forêt verdoyante et touffue. Un silence profond régnait dans cette solitude, interrompue seulement de temps en temps par les coups de hache de quelque bûcheron. Nous ne rencontrâmes qu'un mercier, qui marchait à côté de son mulet chargé de marchandises et allait à Cori. Ce pauvre diable était obligé de gravir péniblement le sommet de ces rudes montagnes pour arriver jusque dans cette petite ville : le commerce entre Segni et Cori ne doit pas être très actif.
Après une couple d'heures de chemin, d'abord à
travers bois, puis sur des rochers arides, toujours montant, nous arrivâmes au point culminant de notre route; là, jetant un dernier regard sur le Latium qui s'étendait derrière nous, nous commençâmes lentement à descendre le versant opposé, sans réussir encore à voir la mer ni la campagne maritime, toutes deux cachées par une colline qu'il nous fallait contourner. Entre cette hauteur et les monts de Segni, s'étend une vaste et belle plaine, sillonnée de torrents, appelée Colle-Mezzo. Ce fut une véritable jouissance que de marcher, tantôt à pied, tantôt à cheval, sur ce tapis de molle verdure. Puis, nous recommençâmes encore à monter, à travers une forêt épaisse, dans laquelle nous restâmes plus de deux heures. Ces successions de montagnes et de vallées; ces gorges profondes et sombres, semées de troncs d'arbres moussus, abattus par une hache ennemie comme des héros vaincus ; ces prairies verdoyantes où passaient des troupeaux; ces arbustes fleuris et ces sentiers encaissés, dans lesquels se jouaient des rayons de soleil, tout ce paysage austère et grave me rappelait mon pays. Je descendis de cheval dans un endroit vraiment délicieux et je m'y étendis sur l'herbe. Mon déjeuner fut sobre, et les buissons du chemin, couverts de mûres sanglantes, me fournirent mon dessert. A quelques pas, une mare d'eau glauque, entourée d'herbes aquatiques et de joncs,
mettait une note fantastique dans ce tableau d'une beauté parfaitement classique.
Enfin, nous arrivâmes à Forée du bois, sur le versant sud-ouest de la montagne et j'éprouvai la sensation d'un homme conduit les yeux couverts devant un spectacle merveilleux, auquel on enlève brusquement son bandeau. Devant moi apparut la plaine maritime et les Marais-Pontins, noyés dans une lumière éblouissante, et, plus loin, la mer dorée par le soleil, les îles de Ponza battues par les vagues étincelantes, le mont Circeo, la tour solitaire d'Astura et le château de Sermoneta. Au sortir de l'ombre de la forêt, l'aspect de ce panorama est une des plus belles choses qu'il y ait en Italie. Il produisit sur moi une impression si forte que je ne sus pas trouver sur le moment des paroles assez fortes pour l'exprimer. On m'avait beaucoup vanté à Rome la beauté de ce coup d'œil et on m'avait dit que rien n'était comparable à la traversée des monts Volsques, à la vue d'ensemble des Marais-Pontins et de la mer : rien n'est plus vrai. Je conseille cette excursion magnifique à tous ceux qui visitent les pays romains.
Après six heures de chemin, nous rejoignîmes enfin le petit village de Norma, situé sur un plateau, à côté d'une montagne escarpée, près des ruines cyclopéennes de l'antique Norba. Ici, Norma, Norba, Ninfa sont comme des êtres fabu-
leux, dont les noms résonnent à chaque instant et éveillent dans l'esprit tout un monde fantastique de mythes et de légendes. Norma, Norba, Ninfa, Cori. Sermoneta, comme ces appellations mélodieuses parlent à l'imagination!
Quand nous pénétrâmes dans l'auberge de Norma, l'hôtelier nous conduisit dans nos chambres, et je m'accoudai à la fenêtre pour jouir de la suprême beauté du paysage. Au-dessous de moi, au pied même de la montagne, s'étendait une étrange enceinte de murs couverts de lierre, au milieu de laquelle s'élevaient de curieuses petites éminences, qui semblaient être faites en fleurs; çà et là, se dressaient d'anciennes tours en ruines, habillées de mousse, séparées par un ruisseau d'argent, qui, pareil aune raie de lumière, traversait les Marais-Pontins et allait se perdre dans un lac, près de la mer. Etonné, je demandai à l'hôtelier ce que pouvaient bien être ces bizarres remparts et ces monticules fleuris.
— Ninfa! Ninfa! me répondit-il.
Ninfa ! C'était donc la Pompéi du moyen âge, la ville des rêves, perdue au milieu des Marais-Pontins! Je décidai d'y aller le soir même, quand la douce Séléné se montrerait derrière les restes cyclopéens de l'antique Norba.
Nous fîmes un bon dîner à l'auberge et, après un court repos, nous traversâmes le pays. Norba
est le nom volsque primitif de ce village, qui s'est ensuite transformé, je ne sais quand, en Norma. J'ai trouvé cette dernière appellation employée pour la première fois dans les chroniques du huitième siècle, c'est-à-dire à l'époque de la donation des deux possessions, appartenant à l'État, de Nymphas et Normias — donation faite par l'empereur grec Constantin Y au pape Zaccharie. Il est donc très probable que depuis cette époque, l'antique pays volsque de Norba a été abandonné et que, dans ses environs, a été fondé l'actuelle Normia ou Norma (1). Les ruines de Norba sont peu éloignées de Norma, et consistent en fragments remarquables de la citadelle et des murs cyclopéens, qui l'entouraient. Ici encore, le donjon s'élevait sur une roche isolée, qui descendait à pic du côté des Marais- Pontins. Il était carré, entouré d'un double mur d'enceinte; on peut encore y entrer par une vieille porte arrondie, qui ressemble à une tour ou au pilastre d'un pont, haute d'environ 36 pieds. Les remparts sont élevés de 40 à 50 pieds et offrent un ensemble plus imposant que ceux de Segni. Ils enserrent le rocher calcaire, qui a été aplani à son sommet; on y découvre des fondations de constructions cyclopéennes, appartenant peut-être à la voûte d'un temple ou de quelque autre monument public.
(4) Donationem in scriptis de duabus massis, quœ Nymphas et Normias appellantur, juris existentis publici.
LES MONTS YOLSQUES 435
Si on essaie de se représenter ce que pouvait être une construction de ce genre, temple ou habitation, étant donnée la proportion de ces murailles, il faut conclure que ce devait être quelque chose de grandiose, mais de sévère et de sombre. Comme architecture, cela devait se rapprocher du Tabularium de Rome, qui appartient à peu près à la période de l'architecture volsque et étrusque. En effet, ce serait une erreur de croire que les constructions appelées cyclopéennes remontent aux temps légendaires. Comme je l'ai déjà noté à Alatri, on peut les rattacher à cette époque de l'histoire romaine, qui porte le nom de Servius Tullius.
Une petite citerne antique, des chambres et des grottes souterraines, et c'est tout ce qui reste de la vieille Norba, avec quelques débris de l'acropole et des murs, dont j'ai déjà parlé. Je suis resté étonné de ne pas y trouver des sépultures ou des niches creusées dans la roche, comme on en voit dans toutes les cités étrusques et siciliennes; en Sicile, surtout à Syracuse, à Leonzio, à Agrigente et à Enna, il y en a beaucoup.
La population de Norma donna à l'ancienne ville le nom de Civita la Penna; je n'ai pas réussi à m'expliquer d'où ce nom est venu. La dénomination semble espagnole, car Pegna ou pefia veut justement dire rocher. Ce nom, du reste, convient
fort bien à Norba qui, selon la légende, aurait été construite par Hercule.
Plus tard, la ville prit parti pour Marius et fut assiégée par Emilius Lepidus, partisan de Sylla, qui, grâce à une trahison, réussit à pénétrer dans la forteresse cyclopéenne; mais, les habitants exaspérés, refusèrent de se rendre et préférèrent, comme ceux de Numance, trouver la mort dans les flammes de leurs maisons. Depuis lors, à ce qu'il semble, la ville est restée un amas de décombres : du moins, Pline la retrouva dans cet état.
Du haut des ruines de la citadelle, la vue est magnifique. On distingue nettement la plage et la mer, depuis Port d'Anzio jusqu'au mont Circeo et à Terracine, et plus loin encore, on voit Ostie, Pratica, Ardea et une infinité de tours solitaires, qui se dressent le long de la grève comme autant d'obélisques. Ces tours ont été construites à partir du neuvième sièele, quand les Sarrasins commencèrent à apparaître sur les côtes italiennes. Aujourd'hui encore, toute l'Italie et ses îles sont entourées comme d'une ceinture, par ces tours pittoresques : chacune d'elles est gardée par quelques artilleurs, qui surveillent de vieux et curieux canons, posés là depuis des siècles. Je vis une de ces tours briller à quelque distance sur la mer : c'était le célèbre château d'Astura. Plus loin, à un mille de celle-ci, j'en découvris une autre, Foce-
verde (I), appelée ainsi à cause d'un torrent qui, sortant du bois sauvage et marécageux, se jette dans la mer. Une troisième se dresse encore au delà, près d'un lac ceinturé de plantes touffues, dont les eaux, éclairées par des rayons de soleil, resplendissent comme de For liquide. Une grande et profonde paix règne sur cet étang, unie à un silence de mort. Il n'y a que des oiseaux marins qui volètent sans trêve ni repos, quelques pêcheurs pâlis par la fièvre, occupés à tirer des filets sur une barque et quelques pauvres diables demi-nus, qui pèchent des sangsues. C'est la tour et le lac de Fagliano, autrefois appelé Clostra Romana. Lucullus y possédait une villa et y élevait des murènes.
Le torrent Ninfeo dont nous avons vu se dérouler le ruban argenté dans les ruines de Ninfa, se précipite dans le lac de Fagliano et je pus en suivre tout le cours à travers les Marais-Pontins.
Plus loin, on découvre le lac des Monaci, puis celui de Crapolace, et enfin le grand lac de Paola avec sa tour; et encore au delà, le montCirceo, que la mer semble entourer de tous côtés.
Celui qui n'a jamais traversé les Marais-Pontins pour se rendre par la voie Appienne à Terracine et croit que cette région est désolée et déserte, se
(1) Embouchure verte.
trompe grandement. Il y a, c'est vrai, des terrains marécageux et des étangs en quantité, mais ils sont cachés par des bois, dans lesquels errent des sangliers, des hérissons, des cerfs, des buffles et des bœufs presque sauvages. Aux mois de mai et de juin, cette plaine immense a l'air d'une mer de fleurs; dans l'hiver, au contraire, on dirait le Tartare : la pâle fièvre y règne en souveraine, décimant les bergers et les paysans, qui gagnent misérablement leur pain.
Plus on s'approche de la mer et plus les bois grandissent, et, de Norba, on les voit distinctivement jusqu'au cap Circeo. Ils s'étendent depuis l'embouchure du Tibre, depuis Ostie, Ardea, Nettuno, jusqu'à Cisterne et à Terracine. Au milieu des taillis, il y a des parties découvertes, où sont réunis les troupeaux et où habitent les cultivateurs, comme, par exemple, Conca, Campo-Morto, Campo-Leone,Tor'delFelce et d'autres localités. A l'intérieur, là où la forêt cesse, il y a de vastes prairies et des champs cultivés, et ensuite l'on trouve la voie Appienne, restaurée par Pie VI. Le long de son parcours à travers la plaine maritime, nous avons découvert Cisterna, le village le plus important de la région paludéenne, anciennement appelé Très Tabemae, et Fort'Appio, nommé dans l'antiquité Forum Appum.
A aucune époque, on n'a réussi à assécher les
Marais-Pontins. Jules César en eut l'idée, mais il mourut avant d'avoir commencé cette œuvre immense. Les empereurs romains, prodigues en constructions de tous genres, ne s'en occupèrent jamais; et il est curieux de noter que ce fut un roi barbare. Théodoric le Grand, qui fit réparer la voie Appienne et drainer la partie marécageuse, près de Terracine. Il existe encore dans cette ville deux inscriptions où est rapporté l'acte du roi goth. Parmi les papes, ce fut Sixte V, ce romain pratique et de caractère énergique, qui, le premier, reprit les travaux, et, deux siècles plus tard, Pie VI les continua en faisant restaurer la voie Appienne, creuser à son côté un grand canal et d'autres secondaires, transformant ainsi beaucoup d'endroits marécageux en terrains cultivables; il fut vraiment un bienfaiteur pour cette région.
Nous descendîmes des ruines cyclopéennes de Norba à Ninfa, qui se trouve à ses pieds, juste à l'endroit où commencent les marais; on y arrive soit par un sentier tortueux et commode, soit par une pente droite et escarpée; je préférai ce dernier chemin et je dus sauter de roche en roche, faisant rouler les pierres jusqu'en bas.
Nous arrivâmes ainsi à Ninfa, la ville légendaire, à moitié ensevelie dans les marais, avec ses remparts, ses dômes, ses églises, ses cloîtres et ses maisons drapées de lierre. Son aspect est plus
beau que celui de Pompéi, dont les constructions ont l'air de momies éventrées, péniblement arrachées à la lave volcanique. Sur Ninfa, au contraire, une mer de fleurs s'agite au souffle de la brise; chaque mur, chaque édifice, chaque pierre est couverte de plantes grimpantes, et sur toutes ces ruines flottent les étendards pourprés du Dieu triomphant du printemps. On éprouve une émotion profonde en pénétrant dans cette ville verdoyante, en parcourant ces rues cachées sous les mousses, en errant au milieu de ces murailles, dont les feuilles frémissent. Pas un bruit ne vient rompre cette paix suprême : seulement le cri du corbeau perché sur la tour du château, le murmure des eaux du Ninfeo, le bruissement des joncs sur le bord du lac, le chant doux et mélodieux des herbes agitées par un léger zéphir.
Les fleurs couvrent toutes les voies, montent comme une procession embaumée sur les églises délabrées, grimpent en riant le long des fenêtres, envahissent les maisons, dans lesquelles demeurent les Fées, les Naïades, les Nymphes et tout le monde enchanté de la Fable. Les jaunes camomilles, les mauves, les narcisses odorantes, les chardons à la barbe grisâtre ressemblant à de vieux moines, les lis candides, personnification des pieuses religieuses qui vécurent enfermées dans ces cloîtres; les roses sauvages, le laurier, le len-
tisque, les hautes fougères, les clématites rampantes, les ronces, le chèvrefeuille, les œillets rouges pareils à des Sarrasins enchantés; les câpriers fantastiques qui poussent entre les fentes des murs, les fuchsias, le myrte, la menthe aromatique, le genêt d'or et enfin le lierre obscur qui a tout envahi et qui couvre les décombres de ses vertes cascades — tout cet océan de fleurs et de parfums ravit les sens, conquiert rame et fait délicieusement rêver.
Les remparts sont encore debout; ils entourent la ville d'une large ceinture et sont complètement enveloppés de verdure : seulement, çà et là, pointent au milieu des feuilles, quelque créneau rongé ou quelque tour à moitié éboulée. Les portes sont aussi envahies par les broussailles et les ronces; on dirait que les fleurs de Ninfa ont voulu la protéger contre l'invasion d'un ennemi étranger, comme le furent autrefois les sarrasins, les mercenaires de Frédéric Barberousse, la soldatesque du duc d'Albe et des Colonna. Maintenant la ville est détruite et sa flore n'est plus menacée que par le tonnerre et les tempêtes, qui s'abattent sur les Marais-Pontins.
Toutes les places, toutes les rues bordées de maisons branlantes, existent encore; quelquesunes, qui ont l'aspect de palais semi-gothiques, devaient certainement appartenir aux familles
riches et illustres de l'endroit. Cependant, ce sont les églises qui offrent le plus d'intérêt : les ruines de cinq ou six d'entre elles sont encore sur pied et et jamais je n'ai rien vu de plus poétique que ces clochers en partie effondrés, avec leurs fenêtres en plein cintre ou divisées par une svelte colonnette cannelée, sous une corniche festonnée de lierre, et toutes ces voûtes, ces nefs, ces arches envahies par cette végétation folle. Ces chapelles sont anciennes et appartiennent aux onzième et douzième siècles, si même elles ne sont pas de construction antérieure, car leur style est celui de la simple basilique.
Maintenant, dans ces temples déserts, les fleurs sont seules à prier et au lieu de la senteur de l'encens, l'air est imprégné de la forte odeur des roses. Sur les murs, dans les tribunes démantelées, on aperçoit encore sous l'épais manteau des feuilles, quelques restes de fresques : ce sont des martyrs, avec la palme à la main et les instruments de leurs supplices près d'eux. Ces pâles figures, auréolées d'or, couvertes de la dalmatique et de l'étole, semblent irritées de voir les enfants de Flore, la déesse païenne, célébrer un culte sacrilège dans les sanctuaires chrétiens abandonnés. Ces coupoles ne retentissent plus des litanies augustes; elles n'entendent que le bourdonnement des insectes ou les chansons amoureuses et anacréontiques du gril-
Ion. Ces peintures sont tellement masquées par les plantes, qu'on n'aperçoit plus guère qu'un visage presque effacé, une main, le bout d'un manteau sur lequel est tracé en caractères latins une inscription : à travers les arbustes, on peut encore lire les noms de saint Sixte, de saint Césarée, de saint Laurent. Quand j'entrai dans la dernière église, je restai extasié. Au lieu de l'antique pavé en mosaïques byzantines, je trouvai un riche tapis de violettes et d'herbes, et sur l'autel où se trouvaient autrefois des reliques sacrées, une admirable vigne vierge aux grappes pourprées, mettait comme une flamme sur la froide pierre grise.
Il ne manque donc rien à Ninfa pour ressembler à Pompéi. Là-bas, aux pieds du Vésuve, l'antiquité classique parle dans les images souriantes de la ville morte; ici, c'est l'époque chrétienne qui a laissé un peu de son âme sur ces murs écroulés et couverts de broussailles. A Pompéi, tout respire l'amour et la vie : on y voit des enfants gras et joufflus qui pèchent dans un étang, des satyres qui dansent, des grillons qui tirent un petit char, des bacchantes enveloppées dans leurs blancs voiles, des scènes mythologiques et sensuelles ; tandis qu'ici, dans cette Pompéi du moyen âge, l'œil ne s'arrête que sur des scènes de mort ou de douleur. Au lieu des sereines figures antiques, on n'aperçoit que des saints conduits à la torture, des flammes, des croix,
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des malheureux agenouillés, les mains jointes, de vantle bourreau, qui tient déjà l'épée levée. Il serait peut-être temps d'ensevelir définitivement tous ces martyrs, tous ces bienheureux, tous ces crucifiés rongés par les siècles. Ici, la nature a répandu à pleine main les roses sur les tombes de ces pauvres pécheurs et de ces pauvres moines, qui se mortifiaient et se macéraient aux temps de la plus sombre superstition; mais^ le catholicisme ne devrait-il pas mieux soigner les sépultures de ses enfants?
A l'entrée de la ville, s'élève encore le château, autrefois résidence des barons, et dont les prisons furent remplies par les victimes de la féodalité. L'autre tour carrée, en briques, pareille à la tour des Milices à Rome, est sans doute de la même époque. Elle dresse ses puissantes assises près d'un étang qui, comme le Styx, est proche de la ville des morts. L'endroit évoque des souvenirs mythologiques : on dirait le séjour des ombres, visité par Enée ou par Ulysse. La sombre tour et d'autres ruines jettent leur profil tremblant sur les eaux silencieuses du petit lac, et les joncs, agités par le vent, omissent mélancoliquement. Quelquefois le cri du canard sauvage s'élève tristement et semble être le gémissement d'une âme qui souffre dans les profondeurs de la terre et aspire à revenir à la lumière.
Je m'assis un moment pour mieux examiner ce vert royaume des esprits; au-dessus de moi, les montagnes traçaient sur le ciel clair une ligne azurée, rompue seulement par la puissante masse des constructions cyclopéennes de Norba et par son donjon massif; et, au loin, s'étendaient les Marais-Pontins jusqu'au mont Circeo, qui émergeait superbement de la mer, éclairé par le soleil couchant. C'était vraiment une impression admirable que de voir ces murs tapissés de feuilles, ces ruines vêtues de lierre, ces pierres augustes baignées de pourpre et d'or, tandis que tout l'horizon était noyé dans une brume nacrée.
Et que dire de ce pays de fées quand la lune se lève et le frappe de ses blancs rayons? Le ruisseau Ninfeo qui sort de l'étang, où il semble prendre naissance, apporte clans toutes ces tombes le spectacle de la jeunesse et de la vie : on dirait un être humain qui, effrayé de ce lieu funèbre, s'enfuit précipitamment vers la mer, à travers les Marais-Pontins. Il actionne un moulin établi dans un monument moyen âge, de style gothico -roman, avec des fenêtres ornées de colonnettes. Une inscription sur la porte indique que le moulin et la route furent l'œuvre de François Gaetani, duc de Sermoneta et seigneur de Ninfa.
On assure qu'un temple antique voué aux nymphes, bâti près du lac, aurait donné son nom à
ce pays, et que, sur ses fondements, l'église de Saint-Michel aurait été édifiée. En 1216, Ugolin Conti éleva, au même endroit, l'église de Sainte- Marie des Myrtes.
L'histoire de Ninfa est cependant assez obscure. Au douzième siècle, elle appartenait aux Frangipani. Le fameux Alexandre III y fut consacré pape, le 20 septembre 1159. Plus tard, vers la fin du treizième siècle, les Gaetani en devinrent seigneurs et les descendants de cette illustre maison en sont restés maîtres jusqu'à ce jour. Les archives de la famille, à Rome, conservent de nombreux documents attestant que Pierre Gaetani, neveu de Boniface VIII, comte palatin de Saint-Jean de Latran et comte de Caserte, acheta peu à peu les maisons et les terres de Ninfa à leurs propriétaires.
Je n'ai trouvé aucun document du quinzième siècle dans ces archives; mais j'ai découvert un acte passé le 22 février 1349, dans le château qui, aujourd'hui, est en ruines. L'acte porte ces mots : Actum Nùnphe in scalis palatii Rocce Nimphe présente Nicolao Cillone Vicario Sculcule...
Le lendemain matin, nous louâmes à Norma des mulets pour nous rendre au célèbre village de Cori ou Cora, éloigné de trois bonnes heures. On
peut y aller par une route carrossable qui contourne Ninfa; mais nous préférâmes prendre un raccourci montueux qui serpente le long de la chaîne des Volsques. La vue dont on jouit est merveilleuse, et s'étend sur toute la mer, depuis les Marais- Pontins et la mer jusqu'à Rome.
La fraîcheur du matin et la pureté du ciel rendirent notre excursion délicieuse, quoique les montagnes sur lesquelles nous grimpions fussent monotones et désertes. Nous rencontrâmes seulement quelques bergers, occupés à traire leurs brebis, ou à préparer devant le feu leur fromage frais, ou encore à construire des cabanes coniques avec des branches de genêts.
En contemplant d'en haut la vaste région des Marais-Pontins et surtout la plage latine, où se trouve l'antique Ardea et le pays des Rutules, on se souvient naturellement de Virgile. Là, s'éleva la Troie romaine; ce fut le champ des luttes épiques de Y Enéide : on croit presque voir passer rapidement sur les prés ou à travers les bois, l'héroïne des Volsques, la belle amazone Camille :
Hos super advenit Volsca de gente Camilla, Agmen agens equitum, et florentes œre catervas, Bellatrix
La description de la mort de Camille et la fin tragique d'Évandre, fils de Pallas, sont parmi les
plus belles choses que Virgile ait écrites. C'est ici qu'il faut lire les vers mélodieux de Y Enéide sur la Campagne romaine, pour en goûter le charme magique. La poésie de Virgile est empreinte de la même beauté pure et majestueuse qui caractérise cette admirable région. Cet immortel poème est ce qui nous rend le mieux le caractère de la Rome antique et, tant que le monde durera, il fera rayonner une auréole de poésie sur ces montagnes, ces bois et ces champs. Ici, vivent Turnus, Lavinia, Ascagne et le fidèle Achate — et dans quel cadre! Il n'y en a pas qui le surpasse en magnificence épique, si ce n'est peut-être sur les rives du Scamandre...
En parcourant les lieux qui furent le premier berceau de la grandeur romaine, il revient à l'esprit les vers virgiliens sur Troie et la Hellade; car on vit presque dans une atmosphère grecque, et ceci, à mesure qu'on s'approche de Cori.
Cette ville remonte aux siècles les plus reculés, aux temps mythologiques, à l'époque pélasgique. Rome est nommée la Ville Éternelle, mais ce n'est pas à cause de son antiquité, car nombre de cités de la campagne environnante sont beaucoup plus anciennes qu'elle, surtout Cori qui, selon les calculs de tous les savants, a été fondée 1470 ans avant Jésus-Christ et 700 ans avant la naissance de Rome.
Selon la légende, Cori fut créée par le Troyen Dardanus, fils de Coras, roi d'Italie, et d'Electre, fille d'Atlas; celui-ci, après avoir tué son frère, s'enfuit en Asie par peur de Siculus et de son père, et là il édifia Dardanias qui, ensuite, fut appelée Troie par son neveu Tros. Dans le septième livre de Y Enéide (vers 670 et suivants) le poète la nomme Cora.
Tum gemini fraires Tiburtia mœnia linquunt, Fratris Tibarti dictant cognomine gentem, Catillusquej acerque Coras, Argiva juventus.
Les trois frères Catillus, Coras et Tibur ou Tiburtius, étaient fils d'Amphiraûs d'Argos; venus de la Grèce en Italie, ils construisirent Tibur ou Tivoli. Coras fut aussi, à ce que l'on dit, le fondateur de Cori : c'est la deuxième légende sur les origines de la ville.
Nous sommes devant la ville, dont les maisons sont disposées en pyramide sur la montagne : au sommet apparaissent les beaux restes du temple d'Hercule, et, en dessous, s'étendent de magnifiques jardins, pleins de fruits et d'aloès. Cori compte environ 5 000 âmes. Jusqu'au moyen âge, elle a été un fief « du Sénat et du peuple romain » et maintenant encore, elle est une des plus belles possessions de la ville de Rome.
Je ne fatiguerai pas le lecteur avec la descrip-
tion des ruines de Cori, dont les murailles cyclopéennes ou pélasgiques méritent cependant un coup d'œil. Elles sont visibles en beaucoup d'endroits, et peuvent se comparer à celles de Mycènes ou de Tyrinthe; elles soutiennent l'Acropole tout en haut de la ville. Si le voyageur curieux a le courage de grimper jusque-là, il est grandement surpris de se trouver devant les ruines du péristyle d'un temple de pur style grec, — charmant petit édifice fort bien conservé. Le travertin des colonnes a pris une couleur gris bleuté, qui lui donne une apparence très antique. C'est, assuret-on, un temple d'Hercule, mais ce nom ne me paraît pas justifié.
Castor et Pollux, la Fortune, Diane, la déesse des campagnes pontines, le Soleil, Janus, Éole, Apollon, Esculape, avaient leurs temples à Cori. On montre encore, sous l'Acropole, quatre belles colonnes corinthiennes, emmurées dans une maison, qui faisaient partie d'un temple des Dioscures. Il subsiste encore quelques restes de bains antiques, de citernes et un pont gigantesque, de construction romaine, jeté sur un ruisseau rapide, qui court près de la ville. D'autres antiquités éparses çà et là peuvent aussi intéresser le visiteur. Par contre, il reste peu de choses du moyen âge. L'église de Saint-Pierre, élevée sur les ruines du temple d'Hercule, n'offre rien de remarquable,
tandis qu'au contraire l'architecture de Sainte-Olive est digne d'attention. Mais comment penser aux antiquités devant le spectacle que nous offre la lointaine plaine maritime, vue de Cori? Il serait délicieux de passer ici un été, car l'air y est frais et balsamique, le vin bon et les fruits si abondants, que, pour deux sous, on peut avoir vingt-huit belles figues. Mais Cori n'est pas fréquentée par les Romains, qui préfèrent Frascati et Albano : bien rares sont ceux qui connaissent les beautés de leur propre pays! Cependant, où peut-on mener une vie plus agréable qu'au milieu des montagnes de la Sabine, des monts Herniques et Volsques? Où peut-on faire des excursions plus intéressantes? Où peut-on mieux retremper son esprit et son corps que dans le sein de cette nature saine et primitive? Je partis à cheval le lendemain dans la direction de Velletri, me promettant de revenir à Cori et à Ninfa, pour y vivre pendant quelque temps dans la sérénité de cette paix classique.