‹ Promenades italiennes: Rome et ses environsChapitre 5 sur 10 · ANZIO. NETTUNO. LE CHATEAU D ASTURA · texte numérisé non relu

ANZIO. NETTUNO. LE CHATEAU D ASTURA

Les plages de la mer latine ne sont qu'à trois ou quatre heures de Rome; elles sont encore, comme autrefois, un endroit de rendez-vous et de divertissement pour les habitants de l'Urb, car il est dans les habitudes de la vie romaine de se rendre au moins une fois par an à Porto d'Anzio, comme à Frascati, à Tivoli et à Albano, pour y oublier l'ennui de la ville. Un long séjour, même dans le plus bel endroit du monde, finit par fatiguer. J'ai éprouvé cette sensation, moi aussi, à la fin d'un lourd printemps, où le scirôcco, ce fléau de Rome, soufflait depuis plus de huit semaines sur la ville.

Aussi, quand je suis parti le 24 juin, de bon matin, vers cinq heures, il m'a semblé respirer plus librement. Un soleil admirable resplendissait dans le ciel d'un azur foncé; la rue était déjà pleine de gens qui, des fleurs à la main, se diri-

geaient vers la basilique de Saint-Jean de Latran, dont la place avait l'air d'un marché aux fleurs, car c'était le jour de la Saint-Jean, une des fêtes les plus solennelles de Rome. Un vent léger venait de la campagne; les prairies scintillaient encore de la rosée nocturne et les champs étaient couverts de blé fauché depuis peu.

La route borde les monts Albains. Ou s'arrête à Fontana di Papa, où il y a une hôtellerie solitaire au milieu des vignes, disposées en arceaux : il y règne une grande animation, tout le monde se met à table, mange des maccheroni et d'excellentes omelettes; cependant, on y boit d'exécrable vin. A chaque instant arrivent une voiture ou une troupe de sbires à cheval, qui reviennent de fouiller la forêt voisine et se vantent d'avoir tué la veille, d'un coup d'escopette, un brigand connu. Nous voyons aussi défiler un convoi de galériens, assis sur un char, enchaînés deux par deux : parmi ceux-ci se trouvent de beaux garçons, vêtus proprement, avec des chapeaux de paille, des chemises blanches, des cravates de soie. Ils se rendent à Rome pour y être mis en liberté, et on leur porte du vin, des cigares, tandis que les sbires, le fusil sur l'épaule, acceptent aussi ce qu'on leur offre. Telles sont les scènes dont on peut jouir à Fontana di Papa.

Puis, la route court pendant deux heures entre les hautes futaies qui bordent les Marais-Pontins

jusqu'à Terracine et sont habitées par des sangliers, des porcs-épics, des buffles, des taureaux, par la fièvre et les brigands : ceux-ci sortent du taillis pour dévaliser les voyageurs sur la voie Appienne, ou dans les environs de Cisterna, ou près de Fort' Appio, ou encore sous les rochers de Terracine.

Enfin la mer apparaît, rayonnante de lumière, azurée, tranquille; nous saluons les ondes bleutées d'Antium, l'antique cité des Yolsques, où Coriolan trouva la mort et où l'on découvrit le chefd'œuvre de la sculpture antique, l'Apollon du Belvédère, qui ornait son temple. Toutes les autres plages italiennes nous montrent de magnifiques écueils, des caps, des promontoires, des châteaux, des villes hérissées de tours, des bois d'oliviers descendant jusque dans les eaux profondes, des orangers fleuris et parfumés, des grenadiers avec leurs fruits de flamme. Qui peut oublier la baie enchantée de Sorrente, les giardini de Païenne et les vignes qui s'étendent le long du merveilleux rivage d'Acireale, sur la mer Ionienne? En me souvenant de toutes ces beautés, la côte de la mer latine et la petite ville d'Anzio m'ont produit une pénible impression. Partout où l'œil se pose, ce ne sont que buissons rabougris, herbes jaunies, terrains sablonneux ou argileux, coupés çà et là de palissades derrière lesquelles paissent les troupeaux. La ville est un ensemble de maisons de

style pompéien, de chaumières en pierre, de cabanes coiffées de paille, qui s'étendent autour du petit golfe, dont la grève est couverte de barques de pêche à sec et le port rempli de balancelles.

A la locanda, j'ai trouvé un peintre de mes amis, assis devant son chevalet, et je ne lui ai pas caché ma désillusion; mais, il m'a conduit à la fenêtre et m'a montré la mer lumineuse, et, à l'horizon, les montagnes noyées dans une brume nacrée. La journée ne s'était pas écoulée, que déjà je ne pensais plus aux rives délicieuses que je connaissais et que je subissais le charme étrange de la dune aride d'Anzio. Certes ni Poussin, ni Claude Lorrain, ni Salvator Rosa ne seraient venus chercher ici une inspiration pour leurs marines, car il n'y a rien d'épique, de grandiose, d'héroïque, d'étrange ou de fantastique. Tout y est vaste, large, indécis, mais tranquille et plein d'une douceur idyllique. Cette grande plage a un caractère vraiment lyrique et maintenant je m'explique l'attrait qu'elle avait pour les Romains, toujours préoccupés des destinées du monde entier. Les contemporains d'Auguste, de Caligula, de Néron — celui-ci était né à Anzio — aimaient se soustraire à toutes les préoccupations de la capitale et jouir pendant un mois, l'été, à Anzio, du dolce farniente, comme plus tard le firent également les papes et les hauts dignitaires de l'Église.

Une paix profonde règne sur la solitude de la mer latine : cette ligne fine et sablonneuse qui s'étend à perte de vue dans les vapeurs; ce sable doré sur lequel viennent mourir les flots éternellement changeants; ce magnifique mont Circeo qui se dresse comme une île au milieu des eaux et brille ainsi qu'un saphyr magique; cette petite et lointaine île de Ponza, dont les bois émergent de l'onde, pareils à des corolles de fleurs; ces mille petites voiles qui vont, viennent, paraissent, disparaissent; les chants mélancoliques des pêcheurs et la mélopée de la flûte ou de la cornemuse, — toute cette atmosphère sereine et calme, vous plonge dans une quiétude si grande, qu'il semble que rien du monde extérieur ne peut arriver jusqu'à vous, et que le bruit du canon ou l'éclat des grenades ne sauraient réveiller l'écho de cette grève paisible.

Quand je me mets à la fenêtre de ma chambre, sous laquelle des pêcheurs assis raccommodent leurs filets, je découvre le golfe magnifique et mon œil peut suivre toute la côte jusqu'au mont Circeo : sur la plage même, près d'Anzio, s'élève la belle villa du prince Borghèse, au milieu d'un parc assez négligé, mais rempli d'yeuses et d'oliviers; plus au delà, se dessinent le donjon et la ville de Nettuno, brune et pittoresque, construite sur la mer, célèbre par la beauté de ses femmes et la richesse de leurs

costumes. La ligne de la plage continue, toujours fine et douce, tandis qu'au loin, dans la brume de l'horizon, se profile un château blanc, qui étend autour de lui une ombre mélancolique. Un Allemand ne peut le contempler sans tristesse, car il marque une période douloureuse dans l'histoire de notre patrie : c'est le rocher d'Astura où, après la défaite de Tagliacozzo, Conradin, le dernier des Hohenstaufen, chercha un refuge, et, où le traître Frangipani le retint prisonnier, pour le livrer ensuite à Charles d'Anjou; c'est derrière ce rocher, que le soleil des Hohenstaufen se coucha dans la mer. De ma croisée, j'ai toujours devant les yeux la masse vaporeuse de ce manoir tragique, qui me rappelle mon pays lointain et augmente la désolation qui caractérise ces parages...

A l'époque où les seigneurs romains venaient en villégiature à Anzio, la cité était vaste et le port florissant. Néron y avait fait de magnifiques constructions, et aujourd'hui encore on découvre à la surface de l'eau les restes d'une digue grandiose, presque aussi beaux que ceux du pont de Caligula, drns la baie de Baia. C'est seulement vers le milieu du moyen âge que le môle commença à tomber en ruines et à s'ensabler, et la ville, d'abord ravagée parles Sarrasins, puis par un tremblement de terre, n'est plus qu'une grande bourgade. En 1700, Innocent XII restaura la jetée, répara la route, bâtit

quelques maisons et une fontaine. Depuis lors, les papes s'y rendirent de temps en temps pour y jouir d'un peu de tranquillité et de repos; Pie IX acheta la splendide villa que le célèbre cardinal Alexandre Albani y avait fait bâtir en 1710 et où Ton avait découvert les belles statues qui ornent sa villa de Rome.

Le port, cependant, semble reprendre quelque animation, car il est plus rapproché de Naples qu'Ostie et Civita-Vecchia, et le transit des côtes s'en trouve facilité. Ce petit mouvement commercial donne un peu de vie à Anzio : ce sont les seules sources de revenus et les seules occupations de ses habitants, la campagne des environs étant presque inculte. Il n'y a ni vignes ni oliviers, on ne voit que des troupeaux, qui paissent librement l'herbe de la plage; tous les objets de consommation viennent du dehors : Nettuno fournit le vin, et, chaque jour, le pain frais; Genzano, l'huile et les fruits; Cori, dans les monts Yolsques, les cerises et les figues. On trouve pourtant ici une chose excellente : le poisson. La baie en possède de toutes espèces, même de superbes langoustes. Ce ne sont pas les gens d'ici qui le prennent, car ils ne sont pas assez riches pour s'acheter une barque; ce sont des pêcheurs qui viennent de Pouzzoles, de Baia, de Portici, de Torre del Greco,de tous les bords du golfe enchanté, et ils passent ici plusieurs

mois de l'année, dormant au fond de leurs bateaux. Dans toute la Méditerranée, du reste, on trouve ces mariniers napolitains, qui sont les premiers du monde; on les rencontre même dans les îles espagnoles et sur la côte d'Afrique, où ils cherchent du corail, et leurs jolies embarcations multicolores sillonnent dans toutes les directions la vaste étendue bleue.

J'ai donc retrouvé ici, avec un grand plaisir, des vieilles connaissances. La vivacité de leurs gestes, leur mimique, leur dialecte, leurs costumes m'ont rappelé les scènes dont j'ai si souvent été spectateur sur la mer tyrrhénienne. Leurs barques, une centaine environ, chacune portant au moins cinq hommes et un patron, sont à quelques pas de ma croisée. Généralement, elles quittent la terre à la tombée du jour, vers Y Ave Maria et restent dehors jusqu'à l'aube; le matin, la pêche est mise dans des récipients couverts de paille et, le soir, on l'emballe pour être expédiée pendant la nuit, par les chars qui font le service de Rome. Au crépuscule, la scène est fort animée : des commis, assis à une table, enregistrent la marchandise, à la lueur d'une lanterne; les pêcheurs se tiennent autour d'eux, occupés à tirer le poisson hors des paniers, à casser la glace et à empaqueter le tout. La variété et la taille de ces poissons sont vraiment étonnantes : on voit de beaux turbols, de

gros mulets, des murènes nacrées, des soles aux nageoires aiguës, des rougets luisants, des sardines rosées, des merlans, des cabillauds en grande quantité. De temps en temps, on trouve aussi des dauphins et, une fois, sur la plage, j'ai même vu deux requins, pris la nuit précédente. Ils devaient avoir huit à dix pieds de long et leur teinte d'un noir bleuté avait je ne sais quoi de repoussant. Ils se pèchent à l'hameçon : quand on sent qu'ils ont mordu, on les hisse à bord et on les tue à coups de hache. Leur chair, blanche comme celle de l'esturgeon, est mangeable, mais elle est plutôt coriace. Ces pauvres gens mènent donc une vie dure et fatigante : elle peut sembler poétique à ceux qui regardent, tranquillement assis sur la plage, passer et repasser ces barques éclairées par des torches, mais elle est pleine de périls et de dangers. On ne saurait trop admirer ces Napolitains qui, pauvres, misérables, moitié nus, avec de courtes culottes de toile, en manches de chemise, un bonnet rouge sur la tête, sont quand même vifs, prompts, bavards, toujours prêts à plaisanter, à rire, à dire un bon mot, à chanter, à danser; on dirait des personnages de théâtre, des figures conventionnelles, paradoxales, forcées. Je crois que si Ton mettait dans une même barque un pécheur napolitain et un pêcheur de la Baltique, avec l'obligation d'y passer une journée entière, l'un des

deux finirait par se jeter à la mer. Certes, un matelot allemand ne saurait jouer un rôle historique comme l'a fait Masaniello, le célèbre marinier parthénopéen.

Celui-ci n'a pas été un grand homme, loin de là; mais c'était un être étrange, une âme de marin, habitué à la tempête et à la fureur des éléments, hardi, téméraire, ambitieux, fou, inconsidéré, n'ayant pas de but fixe, pareil aux vagues toujours agitées de la mer, qui chevauchent les unes sur les autres. Parmi les figures historiques, je ne saurais le comparer comme naissance, condition et passagère grandeur, qu'à Jean de Leyde, l'éphémère roi de Munster. Celui-ci était tailleur et, en Allemagne, cette classe est la plus turbulente, la plus agitée : ce sont de vrais Napolitains, des pantins, des bouffons, des aventuriers de naissance. Jean de Leyde cependant a été plus grand que Masaniello, parce qu'il eut une idée, un plan, un dessein, — ce qui est possible seulement à un tailleur allemand et non à un pêcheur napolitain. Mais, il était bien naturel que sur le sol parthénopéen, l'antique race des gens de mer, qui y est plus nombreuse que partout ailleurs, eût une fois au moins un souverain.

Mais toutes ces digressions nous éloignent d'Anzio, de sa grève tranquille et de ses marins, dont les embarcations méritent vraiment un coup d'œil : elles sont pittoresques, avec leurs voiles

blanches couvertes d'arabesques éclatantes, de grossiers dessins représentant des dauphins, des sirènes, des étoiles et, au milieu de ces figures profanes et mythologiques, la Madone ou saint Antoine, protecteur des pécheurs. Pour se garantir des ardeurs du soleil, une tente est posée sur l'arrière, et l'harmonie de toutes ces couleurs noires, brunes, blanches et rousses, le timon et les rames, les toiles dépliées, les filets amoncelés à l'avant, produisent un effet curieux.

Le port d'Anzio fourmille de ces bateaux ; près du môle, il y a des balancelles napolitaines et des tartanes siciliennes, venues pour charger du bois et du charbon, car cette côte très boisée fournit tous les ans à Naples du combustible et du bois de construction pour plus de cinq millions de francs. On voit, en effet, çà et là, sur le quai d'Anzio et de Nettuno, de gros tas de charbon fait dans les forêts voisines, d'où sont aussi apportés, par de noirs buffles, des chênes gigantesques et d'énormes troncs d'arbres.

Dans ce milieu varié, simple et primitif, composé de mariniers et de pêcheurs, les gens de la ville n'attirent pas l'attention. Çà et là, un peintre assis sous un grand parasol fait une esquisse hâtive. Sur la plage, dont le sable est blanc comme de la neige et doux comme du velours, les touristes venus de Rome, de Velletri ou de la montagne, s'ébattent dans

l'eau transparente et cristalline. Le principal lieu de rendez-vous est l'unique café du port où, sous une tente, s'asseoient démocratiquement à la même table, avec la belle confusion des classes propre à l'Italie, l'étranger, le baigneur et le marinier deminu, qui profite tranquillement de l'ombre du store pour fumer sa pipe de plâtre, sans prendre ni café, ni rien d'autre. Et c'est là toute la vie balnéaire d'Anzio.

En se promenant sur la grève, on trouve des échantillons des marbres les plus précieux, que les flots roulent sur le sable. On y voit le vert et le jaune antiques, le très rare albâtre oriental, le porphyre, le serpentin bleu, le rouge oriental, le jaspé multicolore. Pour comprendre d'où viennent tous ces trésors, il suffit de jeter un regard clans la mer, où gisent les restes des palais romains, qui étaient battus par les flots et pendant plus d'un kilomètre, le rivage d'Anzio semble être soutenue par des murs antiques. Non seulement, on voit encore des énormes masses et des fragments de constructions, mais on distingue fort bien que ce sont des œuvres romaines en péperin, cimentées avec de la pouzzolane, indestructibles, admirablement faites. Toute cette plage n'était qu'une série de grottes, de bains, de temples, de palais, dont les fondements subsistent encore en grande partie, soit dans la mer, soit dans le sable. Là, s'élevaient les superbes

villas en marbre des empereurs; là, Caligula se livrait à la débauche, car il avait une préférence spéciale pour Anzio et avait même formé le dessein devenir s'y établir; là, Néron s'abandonnait à ses orgies habituelles et y avait fondé une colonie; là, en revenant de ses représentations théâtrales en Grèce, il fit une entrée triomphale, monté sur un char tiré par de blancs coursiers; là encore, Atticus, Lucullus, Cicéron, Mécène et Auguste y avaient leurs habitations d'été. Ces ruines nombreuses jettent une note mélancolique dans l'atmosphère idyllique d' Anzio, les pensées et les souvenirs qu'elles éveillent, augmentent encore l'enchantement de ce séjour. Nos plages du Nord n'ont pas d'histoire et de là vient leur manque absolue d'intérêt; dans ce beau pays d'Italie, il n'y a pas un coin de terre, soit-il le plus caché et le plus solitaire, qui n'évoque les souvenirs classiques et sévères du passé et n'oblige à réfléchir sur les vicissitudes de la destinée humaine. A Anzio, quand on s'asseoit sur les décombres d'un palais romain, au bruit des vagues qui se brisent contre les pierres vieillies, les vers d'Horace nous reviennent inconsciemment à la mémoire :

0 diva gratum quae régis Antium, Praesens vel imo tollere de grada Mortale corpus, vel superbos Vertere funeribus triumphos !

La vue du mont Circeo nous rappelle la poésie homérique, tandis que le lointain château d'Astura nous fait passer à travers trois périodes de la civilisation humaine et nous fait souvenir d'Homère, d'Horace et du poète des Hohenstaufen. de Wolfram d'Eschenbach.

La déesse de la Fortune avait à Anzio un temple célèbre, ainsi qu'Apollon, Vénus Aphrodite, Esculape et Neptune. Quand on pense que dans ces parages déserts, entourés de prairies incultes, la beauté divine de l'Apollon du Belvédère a brillé au milieu d'autres chefs-d'œuvre, on sent malgré soi passer dans ses veines un frisson sacré! La statue merveilleuse a été trouvée ici, sous le pape Jules II, comme plus tard le furent une grande partie de celles qui sont dans les galeries du Vatican, du Capitole et du palais Albani, tels que le fameux gladiateur mourant, les bustes d'Hadrien^ de Septime-Sévère et de Faustine, les statues des satyres, des athlètes, de Jupiter, d'Esculape et de différents empereurs, les splendides trépieds et les magnifiques autels du Capitole consacrés aux Vents. Au sommet d'une petite éminence près de la mer, où s'élève maintenant un fortin bâti sur les fondations d'un temple antique et gardé par un soldat, on voit encore des bases de colonnes en marbre et vingt-deux beaux chapiteaux corinthiens en cipollin. Leurs volutes et leur ornemen-

tation sont vraiment remarquables; ils représentent des coquilles, des dauphins, des crabes, ce qui donne à penser que ce temple devait être voué à Neptune.

J'ai parcouru la plage jusqu'à Astura et j'ai trouvé partout des vestiges de villas et de galeries, des fragments de marbres et de mosaïques, parmi lesquels je me souviens d'un pavage en mosaïque, fort bien conservé, qui se trouve devant le donjon solitaire d'Astura, sur la grève, près du pont. Il est impossible de s'imaginer la quantité de superbes édifices que les Romains ont élevés le long de cette mer. Tout le littoral depuis la Toscane jusqu'à Terracine, et depuis Terracine jusqu'à Naples et à Salerne, en contournant le golfe, devait être une série ininterrompue de palais en marbre, de temples, de bains et de gymnases, une manifestation continuelle de la magnificence impériale, et on peut juger de la splendeur de ces constructions par les débris qui en restent au fond du port. Maintenant ces plages délicieuses sont nues et désertes, n'offrent au regard que ces tours ruinées, élevées au moyen âge contre les invasions des Sarrazins — tours qui sont éparses sur toutes les côtes de l'Italie et des îles de la Méditerranée, et qui leur donnent un aspect curieux, presque chevaleresque.

Porto d'Anzio ne peut se glorifier de la beauté de ses femmes et de la richesse de leurs ajustements,

sa population étant composée d'éléments divers; mais on n'en peut dire autant de Nettuno, qui s'étend au bord de la mer, à trois quarts d'heure de là. C'est une promenade magnifique : on suit une bonne route qui passe devant la superbe villa du n rince Borghèse et traverse un petit bois de chênes, où se gisent quelques ruines romaines. Sur la plage, le chemin est encore plus beau; le sable est tantôt "aune ou brun, tantôt rouge ou grisâtre — on croirait marcher sur une palette renversée. Les chardons bleus y poussent librement, ainsi que les sca- '.neuses, les camomilles, les genêts d'or, les myrtes argentés, les mauves aux blancs calices, les ronces multicolores et, au milieu de toutes ces plantes, se dresse l'acanthe classique, avec ses feuilles corinthiennes et ses fleurs rosées. Çà et là, on voit aussi le cactus et l'aloès, qui voisinent avec les saules, es aulnes, les frênes et les pins. Le rossignol chante éperdûment, ravi par toute cette verdure et par la fraîcheur de la mer, et ses roulades harmonieuses retentissent sur la grève sonore, jusqu'à Astura.

Une quiétude profonde enveloppe l'ancienne ville de Nettuno. qui semble dormir sous la protection de ses vieilles tours et de ses hautes murailles crénelées. Aucun pêcheur, aucun marinier ne vient îroubler son rivage tranquille, car il n'y a pas de port et toute la population s'adonne à l'élevage.

Sur la place de Nettuno s'élève une antique colonne solitaire, emblème des Colonna, anciens feudataires et seigneurs du pays. Les rues sont parfumées par les œillets qui ornent presque toutes les fenêtres et qui, agités par le vent, balancent leurs têtes pourprées. Des fleurs aussi belles annoncent des femmes plus belles encore : en effet, dans ces œillets qui incendient le devant des croisées, on peut voir l'étendard national des jolies nettunesi, car leur costume de gala en arbore la couleur ardente et flamboyante.

Il est curieux de noter qu'en Italie, même les plus petits pays semblent autant de républiques, très différentes les unes des autres par leurs habitudes, leurs mœurs, leurs types et leur manière de s'habiller. On pourrait dire que chaque village, chaque bourgade a une population à lui, toute spéciale. Il faut voir les femmes de Nettuno un jour de fête, pour se former une idée précise de la richesse et de l'élégance de leurs ajustements. En temps ordinaire, on ne peut juger de la mode locale que par quelques légers détails, comme par exemple dans leur manière de se coiffer : les cheveux séparés en bandeaux sont réunis curieusement sur la nuque et noués par un ruban vert pour les jeunes filles, rouges pour les femmes mariées et noir pour les veuves.

J'ai assisté ici aux fêtes de saint Jean et de

saint Louis. A la première, j'ai vu une procession avec de la musique se dérouler dans les rues; la croix était couverte de fleurs et les bras des assistants en étaient chargés; c'était un spectacle surprenant de rencontrer dans ces ruelles étroites et sombres des visages aussi purs et des habits aussi riches. Voici en quoi consiste la tenue des femmes de Nettuno : elles portent sur la tête une espèce de mouchoir rayé d'or et d'argent, qui avance sur le front; leur taille mince est serrée dans une jupe étroite en velours ou en satin rouge sombre, avec des broderies métalliques et dans un corselet de brocard, pareillement orné aux manches et sur la poitrine. Des anneaux, des boucles d'oreilles, des colliers, des bracelets d'or et de corail étincellent sur ce fond éclatant. Parfois les vêtements sont verts ou violets, ou même bleu sombre ou noirs. Il semble que la richesse de ces atours ennoblisse encore le maintien des nettunesi : en effet, je les ai vues se promener sur les places de la petite ville en ruines, avec l'allure majestueuse d'une grande dame romaine, et non des moins belles; quelques- unes avait un profil grec d'une extrême pureté, et toutes possédaient une chevelure aile de corbeau, ainsi que de grands yeux sombres, faits pour dompter les cœurs les plus durs. Quand les pétards et les bombes ont éclaté, après que la procession a été finie, enveloppant

d'un tourbillon de fumée toutes ces superbes créatures vêtues de pourpre et d'or, j'ai cru me trouver devant un Olympe peuplé de divinités idéales.

Cependant, les femmes de Nettuno ne sont pas moins séduisantes en tenue négligée, quand elles vont, le matin, par groupes nombreux, laver patriarcalement leur linge à la fontaine publique; elles n'engagent jamais la conversation avec les étrangers, elles sont timides comme des gazelles et répondent à peine, les yeux baissés, au salut qu'on leur adresse.

La fête de saint Louis a un autre caractère : c'est une réjouissance populaire, fort divertissante. On élève sur la grand'place du Marché quelque chose ressemblant à une potence ornée de rameaux verts, d'où pend, attachée à une corde, une marmite oscillante; des jeunes gens, montés sur des ânes et armés d'un bâton, doivent chercher à atteindre le récipient; mais celui-ci, touché ou non, se renverse presque toujours et arrose le cavalier, au milieu des rires des spectateurs. Celui qui réussit à frapper le vaisseau de terre reçoit un prix de deux francs des mains d'un prêtre, faisant fonction de juge de camp. Quand l'ustensile est brisé et le jeu fini, on organise la traditionnelle tombola ou loterie. L'enjeu consiste en une belle pièce d'étoffe de coton, suspendue à une fenêtre. Un gamin tire les numéros d'un sac, qui

sont souvent annoncés avec leurs traditionnelles qualifications, et ce sont de nouveaux motifs de folle gaieté. Et ces braves gens rient avec ce naturel et cette retenue, qui sont les qualités caractéristiques et précieuses du peuple italien, naturellement poli, fin et bien élevé.

Ainsi vivent et s'amusent les cinq cents habitants de Nettuno, en quelque sorte séparés du reste du monde, isolés entre la mer, les Marais- Pontins et les routes peu fréquentées qui conduisent d'un côté à Anzio et de l'autre à Velletri. Nettuno cependant possède des champs et des jardins; il fournit le vin qu'on boit à Anzio et envoie tous les jours dans ce port un char empli de pain frais, car là-bas on ne sait fabriquer que des miches grossières. Mais la culture n'est pas étendue autour de la ville, et, presque aussitôt commencent dans toute leur désolation les plaines pontines, qui s'étendent jusque vers Terracine. Il n'y a plus d'habitations sur toute cette côte, où seules se dressent, solitaires et mélancoliques, les vieilles tours moyenâgeuses. Cette terre aride et abandonnée n'est pas sans quelque grandeur : on se croirait non plus sur la classique plage latine, mais dans la pampa américaine ou dans les steppes russes. Le roulement des vagues, le scintillement du soleil sur le sable blanc, les sombres taillis, le cri strident du vautour et du faucon, le vol de l'aigle décrivant de vastes

courbes dans le ciel pur, le mugissement des taureaux sauvages, l'air, les couleurs, l'aspect des choses et des éléments, donnent vraiment l'impression d'une contrée sauvage.

Je partis un matin de juin, avec un peintre de mes amis, pour aller à Astura, à environ trois heures de marche. L'atmosphère était limpide, la mer sereine et le mont Circeo noyé dans une teinte rosée; nous achetâmes à Nettuno du pain et du vin , puis nous continuâmes notre route. Nous fîmes notre déjeuner sur un vieux tronc d'arbre, près d'une charbonnerie, et nous éprouvâmes un plaisir semblable à celui d'Ulysse, quand il s'assit au festin que Circé avait préparé pour lui dans son palais enchanté. C'était vraiment délicieux de boire une bonne gorgée de vin dans cette paix profonde, sur cette grève remplie de souvenirs homériques, devant l'azur de cette mer dont l'horizon se teignait en mauve.

Tout semblait aller pour le mieux, lorsqu'à l'endroit où le bois descend jusque dans l'eau, nous commençâmes à avoir quelques craintes. Ce n'était pas les brigands qui nous effrayaient, mais les taureaux et les buffles qui erraient en liberté, sans être surveillés par leurs gardiens. Tout le rivage jusqu'à Terracine est couvert de troupeaux de ces bêtes presque sauvages, dont les longues cornes, d'une forme classique, se voient sculptées autour

de l'autel des sacrifices, au Parthénon; elles sont longues d'environ trois pieds, très divergentes, tordues hardiment, grosses, claires, luisantes et d'un bel effet. Dans presque toutes les maisons du midi de l'Italie, on voit de ces cornes que l'on considère comme des amulettes contre le mal-occhio; d'autres, toutes petites alors, sont accrochées à la chaîne de montre des élégants ou pendent au cou des enfants des pêcheurs.

Ces taureaux sont indomptés et dangereux; seul, leur gardien, monté sur un petit cheval agile, peut les gouverner avec sa lance; les buffles sont plus redoutables encore. Ceux-là vivent en masse et errent librement comme des sangliers, fréquentant volontiers les étangs et les marécages, car ils nagent avec une grande facilité. Quand on traverse les Marais-Pontins ou les bas -fonds de Pestum, on aperçoit beaucoup de ces monstres noirs et farouches, plongés jusqu'au cou dans l'eau des étangs, où ils restent des heures entières. Le buffle marche toujours la tète baissée vers la terre, regardant d'un air soupçonneux du haut en bas. Il ne se sert pas de ses cornes, qui sont retournées en arrière comme celles des béliers, mais il renverse à terre avec son front de bronze l'homme qu'il poursuit et le piétine jusqu'à ce que mort s'ensuive. Les gardiens ou butteri dominent ces effrayants animaux avec la lance; ils leur passent

un anneau dans les naseaux et alors peuvent les attacher à un char, où ils servent à transporter de gros poids, de lourds blocs de pierre, des troncs d'arbres gigantesques. Le lait de la femelle fait une espèce de fromage, appelé provatura, fort difficile à digérer. La chair du buffle est peu estimée, elle est dure et fade, et ce sont seulement les juifs pauvres du Ghetto qui l'achètent et n'en mangent généralement pas d'autre. Ces bêtes féroces abondent dans les Marais-Pontins, sur le littoral désolé de Cisterna, de Conca et de Campo-Morto, foyer de la terrible malaria, où même l'assassin n'est pas poursuivi, quand il s'y est réfugié. Les hommes qui les gardent, mènent une vie misérable, ils sont fiévreux et pas beaucoup supérieurs aux Indiens de la prairie.

La rencontre possible de ces animaux nous donnait fort à penser et, dès que nous fûmes arrivés dans la forêt, nous les aperçûmes en grand nombre sur la plage. Laissés libres, ils parcourent toujours la même route et toujours aux mêmes heures : le matin, ils sortent de la forêt et viennent à la mer, pour y boire l'eau salée; puis, ils s'étendent sur le sable ou paissent le long de la côte; ils passent là toute la journée et quand, le soir, la température commence à se rafraîchir, ils rentrent lentement au fond des bois, où ils restent la nuit entière pour redescendre à l'aube sur le rivage.

À la vue de tous ces monstres, nous restâmes quelque peu perplexes; il était impossible de prendre ce chemin-là, car beaucoup d'entre eux se trouvaient justement sur le bord de l'eau et auraient pu nous empêcher de passer ou nous poursuivre dans la direction du mont Circeo; nous pensâmes qu'il était plus prudent de rester près de la forêt et nous continuâmes à travers bois. Au bout d'une heure, nous arrivâmes près d'une petite chapelle abandonnée, sur la plage, et, à quelques pas de là. émergeant au-dessus des flots, le château d'Astura montrait sa tour et ses murailles crénelées. La chapelle et le donjon sont les seuls édifices de cette vaste solitude, bornée par les Marais-Pontins, les monts Volsques et la mer, sur laquelle se dessine dans les vapeurs de l'horizon, le mont Circeo, pareil à une île. Pas une habitation, pas un troupeau : seulement, deux vieux matelots assis entre les créneaux du château, muets et presque anéantis par la chaleur du soleil éclatant, occupés à tresser un panier de joncs pour la pêche, près de leur barque qui ondulait sur les vagues. Cette lande déserte éveille le souvenir de la fin tragique du dernier des Hohenstaufen, du jeune Conradin qui, en 1268, après la défaite de Tagliacozzo, arriva plein de terreur à cet endroit, avec le prince Frédéric d'Autriche, le comte Galvano Lancia et ses fils, les deux comtes délia Gherardesca, parents

du malheureux Ugolin, que les vers du Dante ont immortalise. Ils venaient de Rome où, comme le raconte le chroniqueur Saba Malaspina, ils s'étaient d'abord réfugiés et où ils avaient laissé Guido de Montefeltre, ce sicaire du sénateur Arrigo de Castiglia. Conradin était accouru là, « sans pompe aucune, non comme chef d'une armée, mais comme quelqu'un qui a tout perdu et cherche à se sauver en cachette, et est presque hors de lui... » (latenter ingreditur mente captus). Mais ses ennemis étaient aussi arrivés à Rome, venant du champ de bataille, Jean et Pandolphe Savelli, Berthold et beaucoup de guelfes, qui avaient l'intention de soulever la ville, si bien que des amis avaient conseillé au jeune homme de chercher son salut dans la fuite. Il se dirigea avec ses compagnons vers la mer, ayant l'idée de se rendre en Sicile; il chercha une embarcation le long de la côte et ne la trouva qu'à Astura, où il s'embarqua. Mais Jean Frangipani, seigneur du lieu, informé de cette nouvelle et reconnaissant à des bijoux donnés par Conradin à des pêcheurs que les fugitifs étaient des personnages de haute marque, sauta dans une autre barque, les rejoignit à force de rames et les ramena dans le château. En vain, Conradin le supplia de le laisser fuir avec les siens et de ne pas le livrer à Charles d'Anjou, avide de sang; en vain, il lui rappella toute la gratitude que les Frangipani devaient à la maison de Souabe,

l'empereur Frédéric ayant donné de grands fiefs à toute la famille et créé chevalier Jean Frangipani lui-même; en vain, il lui promit une grosse récompense et offrit aussi d'épouser sa fille — ce fut inutile. Les chroniqueurs du temps rapportent que le seigneur d'Astura était ému par la grâce, la jeunesse et le malheur de Conradin, et hésitait sur le meilleur parti à prendre, soit de se mettre du côté de Charles d'Anjou, soit de celui de Conradin; quand, à Fimproviste, arriva devant le château Robert de Lavène, capitaine des galères angevines, qui enjoignit à Jean Frangipani de lui remettre les prisonniers. Saha Malespina dit que celui-ci fit conduire les fugitifs dans un château voisin, afin de ne pas être obligé de les livrer contre sa propre conscience au capitaine français, et avant d'avoir reçu la récompense promise. Pendant ce temps, le cardinal Giordano de Terracine, gouverneur du comté de la Campagne pour le Saint- Siège, arrivait par la voie de terre, avec une escorte de soldats à cheval et venait, lui aussi, réclamer les fuyards.

Le traître Frangipani, après avoir empoché l'argent de Judas, remit les malheureux à qui il avait donné l'hospitalité aux mains de leurs plus cruels ennemis. Ils furent conduits à Naples et le 29 octobre 1268 la hache faisait d'abord tomber la tête de Conradin, puis celles de Frédéric d'Autriche,

des vaillants comtes délia Gherardesca, du généreux Galvano Lancia, frère de cette belle Bianca, qui avait enfanté Manfred de ses amours avec l'empereur Frédéric II, et enfin celles de ses deux jeunes fils, Galeotto et Gherardo.

Près de la tour d'Astura, dans cette lande solitaire, le souvenir de tous les autres lieux se rattachant à l'histoire des Hohenstaufen que j'ai visités dans mes pérégrinations à travers l'Italie, me revint à la mémoire. J'évoquai la belle figure de Manfred, aux boucles blondes, sur le champ de bataille de Bénévent, lorsque le Dante le vit, avec une double blessure à la tête et à la poitrine, murmurant tristement : « Je suis Manfred, neveu de l'impératrice Constance. » Je laissai errer mes regards sur cette mer d'azur, qui baigne la plage enchantée de la Sicile, où s'élève au milieu des jardins, le château de Palerme dans lequel vécut Frédéric II. Je songeai aussi au Dôme de cette même ville, à cette chapelle sombre et obscure, où reposent Henri IV, Frédéric et les deux Constances , enfermés dans leurs sarcophages de porphyre rouge, dont les couvercles sculptés les représentent avec la couronne sur la tète et vêtus de la dalmatique aux plis raides, sur l'ourlet de laquelle est gravée une inscription sarrasine. Je pensai encore aux personnages du Parsifal de Wolfram d'Eschenbach et, dans mon imagination, Conradin personnifia

Parsifal chevauchant de par le monde pour trouver la coupe sacrée du Graal, Elisabeth de Bavière devint Erzéléide, sa mère, et je crus voir Godefroid d'Anjou, le chevalier Gavino, Feirefiz, Arthur, Tinturel, le château du Graal dans la forêt sauvage, les Sarrasins, les trouvères, les pèlerins, les pénitents et les sages d'Orient. Astura est la tour du romantisme : c'est le siège de la poésie germanique en Italie. Elle appartient aux rêveurs comme la grotte de Cap ri. Et moi, au nom de ceux-ci, j'en pris silencieusement possession, déclarant ce château légendaire propriété nationale de l'Allemagne.

Nous pénétrâmes dans le donjon : un pont de maçonnerie le réunit à la plage et un pont-levis donne accès dans l'entrée. Dans la petite cour s'élève la tour octogonale, qui se termine par une espèce de terrasse, où reste un dernier canon tout rouillé. Nous visitâmes l'intérieur du château, composé de pièces petites et tristes, où l'araignée tend ses toiles et le scorpion trouve un abri clans les innombrables crevasses des murs. Cependant, la vue est belle, tant sur la plaine verdoyante que sur la mer limpide, animée par le passage continuel des voiles blanches des barques de pêche. La tour semble être faite pour qu'un barde y joue de la harpe et y meurt avec le chant du cygne, quand le soleil descend dans Fonde glauque, teignant de

pourpre le mont Circeo. A cette heure, il règne une telle sérénité, une telle quiétude sur les flots, qu'on se croirait dans le royaume sacré du Sommeil et de la Mort. Cette tour seule remonte aux Frangipani; tout le reste est d'une époque postérieure, car, en 1286, les Siciliens guidés par leur amiral, Bernard de Sarriano, détruisirent entièrement le manoir, excepté la tour, et tuèrent aussi le fils des Frangipani. Maintenant encore, on voit sur le mur extérieur du château les armes des Colonna, qui en furent ensuite les propriétaires. Après les Frangipani, Astura passa aux mains des Gaetani; puis dans celles des Malabranca, des Orsini et enfin des Colonna, qui le vendirent en 1594 à Clément VIII. A présent, il appartient aux Borgne se.

D'autres souvenirs historiques se rattachent encore à ce château. Devant le pont-levis, je notai les restes d'un pavé en mosaïque, presque recouvert par la poussière, et je m'aperçus aussitôt que le donjon avait dû être édifié sur les fondations d'une villa romaine assez vaste, dont les ruines se voyaient au fond de l'eau, et même émergeaient en quelques endroits. La villa antique était bâtie sur un banc de sable, et c'est sans doute pour cette raison que Pline donne le nom d'île à Astura, colonie d'Antium : il est possible qu'à cette époque la localité fût séparée du continent par un

petit canal. En effet, Strabon appelle ce bras de mer, Storax, et Plutarque, Astura. Ce dernier en parle quand il décrit la fuite tragique de Cicéron, qui advint ici.

On dirait, en vérité, que cette plaine déserte, écartée, a été, bien avant Conradin, un endroit de malheur et de désolation, voué peut-être aux farouches Euménides. Cicéron y possédait une villa, dont ses épîtres font mention, et dans celle adressé à Atticus, datée justement d' Astura, il dit : Est hic locus amœnus et in mari ipso, qui et Antio et Circœis aspici possit. Il se rendait souvent dans cette villa qui lui offrait plus que les autres la quiétude et le repos. Peu de temps avant sa mort, il vint à Astura, qui lui fut fatale. Il s'y était réfugié au printemps, à peine il avait su devoir être compris dans les listes de proscriptions ; Plutarque raconte qu'il s'était embarqué ici pour fuir en Macédoine, près de Brutus, mais qu'il avait changé d'idée et était revenu à terre. Il partit d' Astura avec l'intention de se rendre à Rome pour essayer d'attendrir Octavien et prit le chemin de la ville; mais à peine eutil fait douze milles, qu'il eut peur et retourna sur ses pas. Il monta dans une litière et se dirigea vers Gaête, mais, rejoint par des cavaliers qui le poursuivaient, il fut tué par ceux-ci.

Étrange coïncidence ! Le même Octavien fut pris dans la même Astura, à ce que rapporte Suétone,

par l'affection qui mit fin à ses jours. Il y vint, peu de temps avant sa mort, dans sa dernière visite en Campanie : « Au commencement de son voyage, il passa à Astura et, contre son habitude, étant resté la nuit au grand air, pour jouir de la fraîcheur, il fut pris de dysenterie, et cela fut le début de sa maladie. » Après un court séjour à Capri, il succomba à Nola.

Mais l'influence fatale d' Astura ne finit pas ici Tibère, le successeur d'Auguste, y fut indisposé au cours d'un voyage. C'est encore Suétone qui le dit : « Il retourna en toute hâte en Campanie; mais, arrivé à Astura, il s'y trouva fort souffrant; puis, son état s'étant un peu amélioré, il s'embarqua pour le mont Circeo. » Là, son malaise s'aggrava et, pris de peur, il voulut aller à Capri : il dut s'arrêter au cap Mysène, où il expira. Astura exerça aussi son action funeste sur Caligula, successeur de Tibère; il y débarqua avant de mourir et Pline écrit : « On trouva un petit poisson, appelé rémora accroché au grand mât de la galère, qui conduisait Caligula d'Astura à Anzio, et cela fut considéré comme un présage de sa fin prochaine. »

Astura mala terra, maledetta! Et moi aussi, voyageur innocent, je fus obligé de m'enfuir précipitamment, pour ne pas être condamné à un trépas certain par les miasmes de la malaria^ qui flottaient dans l'air du soir. Je quittai donc cette terre

maudite et, au lieu de suivre la longue route qui borde la mer, je résolus, avec mon compagnon, le peintre, de traverser la Forêt, dont on nous avait vanté souvent la sauvage beauté. Un soldat du petit détachement qui réside à Astura, nous accompagna pour nous servir de guide pendant quelques milles et nous prêter main-forte, non contre les brigands, mais contre les buffles et les taureaux. Nous nous engageâmes tous trois dans de vastes sentiers, au milieu des buissons de myrte parfumé, sous les vertes frondaisons des chênes vénérables, que transperçaient les flèches d'or du soleil couchant. La végétation était d'une beauté presque tropicale. Le lierre y prenait les proportions d'un arbre; il semblait vouloir étouffer les arbres dans une mortelle étreinte et les arracher du sol; il grimpait sur toutes les branches, jusqu'aux plus élevées, jusqu'à celles où se trouvaient les nids des oiseaux sauvages. Après quelques milles, notre guide d' Astura nous quitta, là où le bois commençait à être moins épais, en nous indiquant la route qui devait nous conduire à la mer. Heureux et contents, nous causions au milieu des myrtes et des oliviers, lorsque, tout à coup, je me trouvai en face d'une centaine de taureaux. Je m'arrêtai aussitôt : un d'eux en fit autant, releva la tête, me regarda avec une majestueuse gravité, puis se détacha du gros de la bande et vint à ma rencontre.

Juste à ce moment, mon ami, qui était resté un peu en arrière, ferma bruyamment sa maudite ombrelle blanche de peintre et la bête furieuse fit un bond en avant, suivi par tous les autres. Un nuage de poussière s'éleva et nous nous mîmes à fuir, regardant de temps en temps derrière nous. Nous parvînmes à nous réfugier dans l'épaisseur du taillis, où, les mains ensanglantées par les épines, nous nous blottîmes dans un buisson, tandis qu'à quelques pas luisaient dans la poussière les cornes des taureaux et que les branches brisées craquaient sous leur galop enragé.

Jamais je n'ai vu un visage humain exprimer une pareille terreur que celui de mon ami, et mon épouvante n'était pas moindre. Enfin, le silence se fît autour de nous : le troupeau avait continué sa course d'un autre côté. Nous repartîmes, regardant sans cesse si les monstres ne se montraient pas et nous sortîmes enfin sur la plage. Je crois n'avoir jamais éprouvé une satisfaction plus grande en voyant la mer : on eût dit qu'un génie malfaisant, le démon de cette terre maudite, avait voulu me donner une idée précise de ce que ce pauvre Conradin avait souffert, à cet endroit même, dans sa fuite précipitée, ayant la mort à ses trousses. Mais les animaux sauvages furent plus compatissants pour moi, que les hommes pour le dernier des Hohenstaufen.

Nous continuâmes notre route et nous nous arrêtâmes pour nous reposer sur les ruines du palais romain, d'où le mélancolique château d'Astura apparaissait encore plus beau et plus expressif dans la lumière indécise du crépuscule. La vue des nombreux troupeaux qui couvraient le rivage nous préoccupa de nouveau : il y avait des taureaux couchés au bord de l'eau et d'autres s'apprêtaient à retourner dans les bois, selon leur habitude, car la fraîcheur du soir commençait à tomber. Nous passâmes au milieu de centaines de cornes gigantesques, mais leurs propriétaires ne nous firent aucun mal, car nous rasions la mer et nous nous tenions prudemment au-dessous d'eux. Enfin, deux butteri parurent, les premiers que nous eussions encore rencontrés; ils étaient à cheval et galopaient le long du rivage, la lance à la main, chassant les bêtes vers la profondeur des bois et leur vue nous rassura.

Nous arrivâmes heureusement à Nettuno d'où nous pûmes contempler, avec un sentiment de soulagement, toute la route parcourue et le château d'Astura qui, au loin, dans les vapeurs du soir, ressemblait à un chimérique cygne blanc, bercé par les flots changeant de la mer.

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