‹ Promenades italiennes: Rome et ses environsChapitre 6 sur 10 · FERENTINO. ALATRI. LA CHARTREUSE · texte numérisé non relu

FERENTINO. ALATRI. LA CHARTREUSE

DE TRISULTI. VEROLI

Il y a dans la Campagne romaine quelques endroits spéciaux qui, par leur antiquité, leurs monuments ou la beauté des environs, engagent l'étranger à les visiter. La région dont je veux vous entretenir est justement un de ces lieux privilégiés et elle s'étend sur le versant des Apennins, au-dessus du fleuve Sacco. Les principales villes de ces parages, sont Anagni, Ferentino, Alatri et Frosinone — toutes antérieures à la fondation de Rome, et dont les origines remontent aux temps fabuleux de Saturne et des Cyclopes.

J'avais le projet de grimper sur ces montagnes pour visiter la belle et célèbre Chartreuse de Trisulti, et dans son voisinage, la fameuse grotte de Collepardo, ainsi que l'étrange puits creusé en forme d'entonnoir dans les rochers de Santulla,

surnommé la Fontaine d'Italie, dont on parle beaucoup, mais que peu de personnes vont voir.

Je laissai donc Anagni, à cheval, emmenant avec moi, comme guide et domestique, un brave campagnard du nom de Francesco Romano, et je m'engageai dans un chemin délicieux.

En descendant la colline sur laquelle s'élève Anagni, à une distance d'environ huit milles, on découvre Ferentino, qui a l'aspect d'un pays assez important, posé au sommet d'une colline dont les côtes sont verdoyantes de vignes et de jardins, tandis qu'au-dessus se dressent de noires tours moyenâgeuses, des couvents et des églises. La voie Latine serait très monotone jusqu'à Ferentino, si elle n'était animée par le continuel passage des ciociari (1) qui transportent à Rome non seulement des produits de ces contrées, mais encore de celles avoisinant les frontières napolitaines : les Arpinati, compatriotes de Cicéron et de Marius, ont toujours eu l'habitude de conduire leurs bestiaux au marché de la Ville Éternelle.

Je rencontrai des groupes nombreux de gens de ces pays et des files de charrettes lourdes et grossières, supportées par deux énormes roues, tirés par des bœufs blanchâtres, aux longues

(1) Habitants du pays qui s'étend de Ferentino jusqu'aux provinces napolitaines et portent des espèces de sandales en cuir, appelées ciocie, qui leur donnent le nom de ciociari.

cornes. Quelques-uns de ces véhicules étaient chargés de sacs de grain, d'autres de laine, mais la plupart portaient des paniers de poulets. Les paysans qui les accompagnaient avaient vraiment une fière tournure avec leurs chapeaux pointus, leurs vestes rouges et leurs sandales de rude cuir roux.

Quand j'arrivai à Ferentino, j'eus la bonne fortune de rencontrer quelques personnes obligeantes, qui voulurent bien me servir de guides et je pus ainsi visiter en long et en large cette vieille cité du Latium.

Ferentino qui, aujourd'hui encore, est le siège d'un important évêché, se compose d'un inextricable labyrinthe de rues, pour la plupart étroites et sales, coupées de temps en temps par de petites places. La tranquillité toute champêtre, le manque absolu de mouvement commercial, la solitude qui règne dans les maisons, donnent au pays un cachet moyen âge, tandis que des fûts de colonnes, des restes de tombeaux, des fragments de marbre couverts d'inscriptions romaines, rappellent sa classique antiquité.

Je m'assis sur une pierre au milieu d'une petite place carrée, qui domine tout le paysage environnant, et je ne tardai pas à éprouver une sensation de profond bien-être. J'examinais les femmes qui se pressaient autour d'une vieille citerne moyen âge, tirant, l'une après l'autre, leur seau de

cuivre attaché à une corde — travail fatigant et ennuyeux, mais inévitable, car à Ferentino, comme dans presque toutes les villes du Latium, les fontaines manquent.

Un regard jeté sur une inscription romaine me rappela que j'avais l'intention de visiter les antiques remparts de Ferentino qui, comme beaucoup de cités du Latium, était autrefois entourée de murailles cyclopéennes; la citadelle se dressait sur le point le plus élevé de la colline, afin de dominer tout le pays alentour. On n'est pas étonné qu'il subsiste encore de notables débris de ces œuvres gigantesques, fruits d'une civilisation dont on n'a pas d'autres échantillons, mais qui devait être extraordinairement avancée; on est plutôt surpris que de pareilles constructions aient pu être détruites en partie. En beaucoup d'endroits ces énormes blocs de pierre sont culbutés; en d'autres, ils ont été remplacés par des murs romains et en d'autres encore, ils ont été soutenus par les constructions moyenâgeuses de style sarrasin; si bien que d'un seul coup d'œil, on voit réunis sur un même mur les caractères distincts des trois différentes périodes de la civilisation. Mieux que partout ailleurs, on peut les observer près de la porte de Frosinone et près de la magnifique porte Sanguinaire, de structure cyclopéenne, qui fut transformée en arc triomphal par les Romains, puis

enlaidie plus tard par d'affreuses adjonctions. Les fondations cependant, jusqu'à une certaine hauteur, sont formées de masses pélasgiques volumineuses, irrégulières, merveilleusement réunies les unes aux autres.

L'ancienne citadelle de Ferentino mérite d'être visitée; comme la ville, elle est enfermée dans une enceinte fortifiée et s'élève tout en haut de la colline rocheuse et, à l'origine, devait être entièrement environnée de murs cyclopéens. A l'époque romaine, il y avait un donjon muni de tours, dont les fondations construites avec de grosses pierres carrées existent encore. Il devait être inexpugnable et, aujourd'hui encore, avec peu de travail, on pourrait le rendre imprenable. Pendant l'empire romain, le préfet de la ville y demeurait, et, plus tard, au moyen âge, ce fort soutint plusieurs sièges. On découvre encore les restes du château supérieur et de deux tours qui, certainement, devaient flanquer un bâtiment carré, et font un effet très pittoresque.

Dans presque toutes les villes de la Campagne romaine, on observe que les cathédrales furent édifiées sur l'emplacement primitif des forteresses, et, les évêques, en général, placèrent leurs demeures tout près, afin de dominer le pays.

L'évêché de Ferentino est un des plus anciens des alentours, et ceux qui le fondèrent furent bien

inspirés en choisissant cet endroit; ils transformèrent l'antique palais du préfet en une habitation sacrée et bâtirent le Dôme avec les matériaux des monuments romains.

On entre dans la ville par la porte Romaine, dune construction fort belle dans sa solidité, et aussitôt on se trouve plongé en plein moyen âge. Le Dôme est petit, mais bien proportionné, riche d'inscriptions et de magnifiques fragments sculptés, dont quelques-uns remontent au dixième siècle; ils sont encastrés dans les murs ou dans le pavé. Le palais épiscopal est un mélange de différents styles et a l'air d'un petit château-fort abandonné.

Je signale la jolie église de Sainte-Marie Majeure, qui montre sa façade élégante sur une petite place écartée : c^est une des œuvres les plus parfaites de l'architecture gothico-romane, qui fleurissait dans le Latium au quatorzième et au quinzième siècle. Les antiquités romaines, éparses çà et là, dans le pays, ne sont pas très importantes. Cependant Ferentino se montre hère du « Testament » et je dus grimper péniblement sur des rochers, entre des haies épineuses, pour arriver jusqu'à cette merveille; et je vis finalement devant moi une grande plaque taillée dans la pierre vive. Une longue inscription en caractères élégants nous informe qu'Aulus Quintilien, édile, a été le bienfai-

teur de sa patrie en lui laissant par testament tout son patrimoine et que la cité reconnaissante a décrété de lui élever une statue dans le Forum.

Quand, fatigué de cette excursion, je retournai à mon auberge, je trouvai une grande agitation près de la porte de Frosinone. Justement, on venait de terminer les examens du gymnase, et plusieurs familles aisées des environs étaient venues rechercher leurs fils, pour les ramener à la maison passer les vacances automnales. Pères, mères, enfants, avaient envahi toute l'auberge, et l'impétueuse joie des vieux et des jeunes était sans limite : les uns partaient, les autres dînaient, d'autres se préparaient à aller se coucher, si bien que j'eus grand'peine à conserver la chambre qu'on m'avait déjà désignée. Il me fut impossible de reposer, car, tout le temps, ce furent de continuelles allées et venues. Puis, quand ce bruit infernal se fut un peu apaisé, alors commencèrent dans la rue des chants joyeux, extraordinairement sonores.

C'étaient des groupes de pèlerins qui, profitant de la fraîcheur nocturne, s'acheminaient vers je ne sais quel sanctuaire. Leurs litanies, résonnant dans le calme et le silence, produisaient une impression profonde. A peine une bande était- elle passée qu'au loin on entendait les Or a pro nobis d'une seconde; celle-ci à son tour défilait devant l'au-

berge et s'éloignait pour être suivie par une autre, et ainsi s'écoula toute la nuit.

Enfin, je fus heureux de voir pointer le jour, et le soleil était encore caché derrière les montagnes, que je traversais la ville à cheval pour me rendre à Alatri. Le chemin était magnifique : il serpentait d'abord au milieu des vignes, puis passait dans une région montueuse, ombragée par des châtaigniers et égayée par de clairs ruisseaux chantants. Mais en avançant la route devenait plus mauvaise et le paysage plus désert, jusqu'au moment où des tours démantelées et des remparts branlants, surgirent devant moi, accrochés au flanc d'une colline. Cette vue inattendue me surprit, car j'ignorais qu'en allant à Alatri, je passerais si près de l'ancienne Fiumone, la prison de Célestin V : là, il mourut le 19 mai 1296, après un pénible emprisonnement de dix mois, à l'âge avancé de quatrevingt-un ans.

En contemplant Fiumone, je pensais qu'il serait vraiment difficile de trouver un lieu d'exil plus triste que celui-là; cependant, ce ne fut certes pas la solitude qui affligea le plus l'auguste prisonnier, dont la vie s'était passée au fond des cavernes, dans des endroits sauvages.

Je dus me contenter de regarder le donjon, suspendu au-dessus de ma tête, pareil à un nid de brigands. Je continuai ma route, qui ondulait entre

deux montagnes et était fermée à l'horizon par une troisième colline. Arrivé au sommet de celleci, le panorama splendide des Apennins se déroula devant moi : des coteaux et des plaines s'alternaient, bornés au loin par des chaînes de montagnes où l'on voyait des villes et des bourgades, parmi lesquelles Vico et Guarcino.

Le chemin descendait doucement et enfin, après avoir contourné une petite éminence, Alatri apparut à mes yeux. Chevauchant entre des murailles en ruines, sous la clarté de ce radieux matin d'été, je fus ravi par son aspect animé et ses palais splendides, qui montraient combien sa vie avait dû être florissante dans le passé. Je n'avais pas encore vu de ville aussi belle dans les montagnes du Latium et il n'y en a pas d'autres qui ait une architecture d'un style aussi nettement gothicoroman.

Alatri est le centre principal de l'industrie et du commerce des monts Ciociari; on y fabrique des étoffes, des tapis, des couvertures de laine, ces vestes et ces chapeaux pointus qu'on porte dans tout le Latium. Le jour où j'arrivai, il y avait marché. Les rues et les places, encombrées de figues, de pêches, d'abricots, et de grosses poires, offraient un spectacle joyeux et étaient remplies de monde. Les montagnards, grands et vigoureux, avec leurs justaucorps écarlates, leurs sandales et leurs cha-

peaux de feutre coniques ornés de fleurs, me rappelèrent que je me trouvais dans le Latium ferox de Virgile, dont les habitants robustes et énergiques ont conservé leur caractère farouche pendant le moyen âge.

Presque toutes les rues sont étroites et sombres, les maisons étant construites en tuf brun, rarement blanchi à la chaux. Je fus étonné d'en trouver un grand nombre qui avaient l'aspect de palais — nom qu'on donne dans les villes romaines àtoute demeure ayant une grande porte d'entrée, surtout si elle appartient à une vieille famille patricienne. A Alatri, il dut y avoir beaucoup de noblesse au quinzième et au seizième siècle, car presque tous ces édifices sont de cette époque. Ils ont généralement un toit plat, en saillie et une façade en pierres calcaires carrées, taillées très régulièrement, dont la couleur assombrie produit un fort bel effet. Les portes sont gothiques avec des arcs élancés; je remarquai six de ces arcs dans un beau palais, audessus desquels reposait un entablement d'un dessin exquis et, plus haut encore, s'ouvraient six fenêtres de proportions admirables. Toutes les croisées d' Alatri sont de style gothico-roman et ont une grande ressemblance avec celles des campanili de Rome, formées de deux arcs accouplés et séparés par une colonne.

Ce style architectonique donne un aspect im-

posant à la ville. Quelques monuments me firent souvenir de ceux de la période des républiques toscanes, de celle de Sienne surtout. Le palais Jacovazzi se distingue des autres par la hauteur et la sévérité de sa façade semi-gothique : il est maintenant la propriété et le siège du conseil municipal.

De Rome, j'avais été recommandé à une des familles les plus distinguées d'Alatri qui, par sa richesse et son influence, avait joué un rôle important dans l'histoire de la ville.

A peine arrivé, je cherchai aussitôt le palais Grappelli et, après l'avoir trouvé, je vis qu'il méritait vraiment cette dénomination. Une vaste cour intérieure, de beaux escaliers de pierre, un salon magnifique où un petit théâtre était dressé, beaucoup de plafonds peints et des murs ornés de fresques; enfin, au milieu de quelques constructions en mauvais état, une tour délabrée attestait qu'autrefois il y avait eu là une forteresse et que le palais avait été la résidence de riches seigneurs. Maintenant, tout était abandonné et les appartements, pauvrement meublés, montraient les vestiges de temps meilleurs. On m'assura que cette famille, comme beaucoup d'autres de la ville, était tombée dans une grande misère. Mais la jeunesse que je vis dans cette maison était florissante de vie et de santé, et j'admirai avec plaisir les fraîches jeunes filles, grandies dans l'air pur de la mon-

tagne, qui animaient chaque soir de leur éclatante gaieté, nos petites réunions intimes.

Parmi les choses les plus remarquables d'Alatri, on me recommanda d'aller voir l'église Sainte- Marie Majeure et les murs cyclopéens, qui, en réalité, étaient le but de mon voyage. L'église, située sur une place entourée de constructions moyen âge, est petite et de style gothico-roman. A son origine, elle avait deux campaniles, mais il n'en reste plus qu'un debout, qui peut-être n'a jamais été fini et est à moitié ruiné. Les fenêtres ont l'arc roman; mais une façade irrégulière, avec trois portes gothiques, produit une étrange impression, car dans la porte du milieu s'ouvre une fenêtre ronde, qui n'est pas en harmonie avec le reste de l'édifice. La rosace de cette croisée est garnie de vitraux coloriés.

La corniche de l'entrée a un ornement de feuilles d'acanthe et l'arc repose sur un groupe de colonnes. Je restai déçu en pénétrant dans l'intérieur; car, quoique les trois nefs composées de quatre grandes arcades soient de style semi-gothique, tout l'ensemble est gâté par le mauvais goût moderne, qui l'a couvert de faux marbres et peint jusqu'à la voûte de croix multicolores, comme c'est à présent la mode à Rome. La nef du milieu est éclairée de chaque côté par une fenêtre à rosace, et la tribune reçoit également de la lumière

par une semblable ouverture. Je cherchai en vain d'anciennes sculptures : la seule qui mérite quelque attention est le baptistère, une petite vasque soutenue par trois cariatides — travail assez grossier du moyen âge.

Je me rendis aussitôt aux murailles cyclopéennes. Comme Ferentino, Alatri était, à l'origine, ceinturée de ces remparts colossaux, mais ceux qui environnaient la ville sont presque complètement détruits, tandis que ceux du donjon sont bien conservés — merveilleux monument de cette époque, dont on ne saurait trouver l'égal dans tout le Latium. La seule vue de ces masses énormes, qui peuvent soutenir la comparaison avec les plus gigantesques travaux de l'Egypte, suffit pour compenser amplement de la fatigue du voyage.

L'ancien donjon d' Alatri, presque une ville par lui-même, est sur la colline la plus haute, près du Dôme, car, toujours comme à Ferentino, la cathédrale et l'évêché s'appuient contre la vieille forteresse. Cette colline est entièrement entourée, soutenue et presque revêtue de murailles pélasgiques, hautes de quatre-vingts à cent pieds. Quand je me trouvai devant cette noire construction titanesque, en excellent état, comme si elle ne comptait pas des siècles et des siècles, mais seulement des années, j'éprouvai pour la force humaine une admiration bien plus grande que celle que m'avait inspirée la

vue du Colisée. En effet, on s'explique comment à une époque de haute culture et avec des moyens mécaniques très avancés, les Romains ont pu édifier le Colisée, les Thermes de Caracalla ou de Constantin; mais ici, nous sommes en face d'une œuvre colossale, dont chaque pierre n'est pas un bloc carré, mais un véritable rocher de forme irrégulière; et si nous nous demandons comment ces rochers ont pu être posés « les uns sur les autres », nous comprenons encore moins comment ils ont pu être encastrés « les uns dans les autres », de manière à ne pas laisser le moindre interstice, produisant l'effet d'une gigantesque mosaïque, travaillée avec la plus grande précision.

La tradition fait remonter ce genre d'architecture aux époques latines les plus reculées, au temps de Saturne et le rejette môme hors la période de la civilisation historique. Cependant la science, qui en Italie, s'occupa tant des Indo-Germains et des Pélasges, est obligée de confesser ne rien savoir sur les peuples qui ont fait ces murs formidables. Il suffit de les voir pour se convaincre que la race qui a pu les édifier, devait déjà posséder des connaissances avancées et des lois bien ordonnées.

La proximité entre elles de ces cités pélasgiques éparses dans le Latium, démontre qu'aux époques les plus lointaines, il existait dans cette région un

grand nombre de républiques ou de communes autonomes, dont nous ignorons les relations réciproques; mais, par ces immenses fortifications, nous pouvons déduire qu'elles étaient continuellement en guerre entre elles et exposées surtout aux invasions des malfaiteurs, à cause de leurs positions isolées et peu sûres. Si Ton voulait établir une proportion exacte entre la taille des hommes et les dimensions de leur œuvre, il faudrait supposer que ceux qui bâtirent ces remparts, étaient des géants, attaqués par de terribles ennemis; mais ces constructions appartiennent à l'époque des travaux presque invraisemblables, par lesquels commença la civilisation humaine chez tous les peuples et dans toutes les parties du monde, jusqu'à ce que, s'appuyant sur cette grandeur matérielle, elle arriva à produire, grâce à des moyens perfectionnés, des choses belles et artistiques. On ne devrait pas faire remonter ces monuments pélasgiques à une époque trop reculée; peut-être furent-ils exécutés dans le Latium, après la fondation de Rome. Il n'y a pas une grande différence entre ces murailles aux blocs irréguliers et celles aux masses plus régulières des étrusques et des romains.

Le Capitole de l'ancienne Alatri possédait une belle entrée principale, qui existe encore : c'est un immense portique en pierres disposées horizon-

talement; il y a encore une porte secondaire et, dans le mur exposé au midi, on voit trois niches carrées où devaient se trouver les statues des dieux, tandis qu'une ruine cyclopéenne, au centre du donjon, peut raisonnablement passer pour être l'autel sur lequel étaient offerts les sacrifices solennels.

Jusqu'en 1843, ces murailles étaient à moitié ensevelies sous les maçonneries et les plantes grimpantes, et il n'y avait pas de chemin permettant d'en faire le tour. Une visite de Grégoire XYI fit naître dans l'âme des habitants d'Alatri l'heureuse ambition de déblayer cet admirable monument de la plus ancienne antiquité. Deux mille hommes travaillèrent pendant dix jours pour enlever tous ces décombres, et ainsi l'acropole fut non seulement délivrée des gravois qui l'obstruaient, mais encore pourvue d'une route qui s'appelle la voie Grégorienne. On rouvrit aussi la porte principale et la montée qui conduit à la place du château; celle-ci est large, bien aplanie, entourée d'un parapet qui domine les œuvres cyclopéennes, et d'où l'on jouit d'une vue admirable sur le paysage montagneux. Le coup d'œil est vrai ment splendide; je n'essaierai pas de décrire la ligne des collines qui se profilent sur le ciel bleu et vont se perdant dans la plaine. Je passerai aussi sous silence le petit dôme solitaire qui

s'élève sur un côté de la place, avec un campanile étrange et une façade du dix-huitième siècle. Un large escalier de pierre conduit à la porte d'entrée; mais à l'intérieur, tout est modernisé, et je fus obligé de reconnaître que, même dans les endroits les moins fréquentés du Latium, la fausse vanité des prêtres et des communes a gâté par ses restaurations les reliques vénérables du passé.

Je parcourus les rues d'Alatri, et la ville me plut davantage. Elle est ceinturée de jardins bien cultivés et, à l'intérieur, une vie active et laborieuse révèle des conditions économiques florissantes; et, à la qualité du pain et du vin, on peut déduire que les habitants ne souffrent pas de la misère. Je ne me souviens pas d'avoir été importuné par aucun mendiant, comme cela arrive dans la Sabine et dans les monts Albains, où ils vous suivent par bandes. Cependant des prisonniers me demandèrent la charité par les fenêtres de leurs cachots — spectacle que, du reste, on peut avoir dans tous les environs de Rome.

Dans les villes du Latium, j'entendis souvent les détenus brailler les airs les plus joyeux derrière leurs grilles de fer ou répondre aux refrains chantés dans la rue, et je les voyais raconter par gestes à des compères des histoires que certainement un étranger ne pouvait comprendre. Il leur est même permis de quêter. Ces malfaiteurs, sou-

vent condamnés à l'oisiveté pour quelques fautes légères, font passer à travers les barreaux de leur prison une longue canne à laquelle est fixée un petit sac. On voit toujours deux, trois, quatre de ceux-ci en mouvement et ces bandits ressemblent aux pêcheurs patients, qui tiennent leur ligne à la main et ne la retirent que lorsque le poisson a mordu à l'hameçon. Et les bourses vides se balancent en l'air : si quelqu'un passe devant elles, la longue canne s'abaisse immédiatement sous son nez et le détenu le prie d'y mettre une pièce de monnaie pour l'amour de la Vierge. Il accepte aussi un cigare qu'il fumera plus tard, mais s'il réussit à vous arracher deux baïoques, il enverra aussitôt acheter du vin. Je ne pouvais m' empêcher de rire en observant cet art classique de mendier et je songeais toujours à la légende de Bélisaire, demandant l'aumône aux passants par une ouverture de son cachot. Cette fable montre combien cette tolérance est vieille, et peut-être, dans les anciens temps romains, les prisonniers tendaientils aussi à travers les grilles de leurs geôles des cannes pareilles à celles-ci ?

Je partis d'Alatri pour aller visiter la fameuse grotte de Collepardo, dont j'avais tant entendu vanter la beauté. Un étroit sentier conduit là-haut, car à une petite distance de la ville, la nature du terrain change absolument de caractère. Toute

culture disparaît et on arrive à la montagne en traversant une solitude sauvage, peuplée seulement de roches calcaires d'une couleur rousse.

Un charbonnier du petit village alpestre de Collepardo, qui avait déposé son chargement à Alatri et que j'avais rencontré par hasard, fut mon guide et mon compagnon à travers ce désert; et quoique son rude dialecte fût un peu difficile pour moi, j'écoutais volontiers les récits qu'il me faisait sur sa dure existence.

Les rochers devenaient de plus en plus roides et abrupts, la vallée de plus en plus romantique et sauvage; nous étions arrivés au torrent Cosa, qui court impétueusement à travers ces collines. Les eaux, d'une teinte émeraudée comme celle de i'Inn, dans l'Engadine, abondent en truites.

En remontant le Cosa, à l'endroit où il s'ouvre violemment le chemin par une étroite gorge, au pied d'une énorme masse rocheuses, on trouve Collepardo. On ne saurait rien imaginer de plus mélancolique. Un groupe de misérables chaumières en pierre calcaire sont tassées les unes contre les autres, interrompues seulement par une église bizarre; un mur noir et crevassé les enserre : preuve nouvelle que ce petit village lui-même n'était pas autrefois à l'abri des rapines de l'ennemi.

Quelques rares jardins plantés d'oliviers et

quelques vignes donnent l'idée de l'extrême pauvreté du lieu, car, sauf le petit plateau sur lequel est construit le village, tout le pays environnant n'est que pierres et que roches.

Le bon charbonnier m'invita à monter dans sa maison, ce que je fis bien volontiers, car sans cela je n'aurais su où me loger : je m'accommodai de mon mieux dans une misérable chambre, pour y passer les heures les plus chaudes de la journée. Entre temps, quelques riches habitants de Velletri arrivèrent à cheval, désireux de voir eux aussi la célèbre grotte, et je fus heureux de faire cette excursion en leur compagnie.

Celle-ci est fort en dessous de Collepardo; on y accède par un passage fort roide; en bas, le torrent Cosa mugit dans un défilé étroit et, pendant quelques instants, le chemin suit ses rives ombragées de châtaigniers et serrées entre des murailles granitiques. A gauche, s'élève le mont Marginato, qui dresse dans l'air léger son profil imposant, jetant une ombre profonde sur les eaux bouillonnantes et argentées. A droite, s'érige un autre rocher non moins escarpé, couvert d'une riche végétation, dans lequel se trouve justement la fameuse 'grotte. L'entrée promet quelque chose d'extraordinaire : une crevasse noire s'ouvre au milieu des sombres massifs rocheux et un courant d'air glacé semble venir des profondeurs de la terre.

Les guides nous avaient précédés avec des torches allumées et les légers nuages bleuâtres montant à travers les fentes du terrain, nous avertirent qu'ils se trouvaient déjà dans la place. J'ai vu beaucoup de cavernes et je ne suis guère enclin à admirer ces jeux de la nature; c'est pourquoi, en entrant dans celle de Collepardo, je ne me promettais rien d'extraordinaire. Mais, malgré mes préventions, je confesse que j'éprouvai une impression d'étonnement, surtout à cause de sa grandeur. Elle se compose de deux parties principales, comme deux immenses salles, séparées au milieu par un mur à demi détruit. Les parois sont noires ou jaunâtres comme le sol, et des stalactites aux profils variés descendent delà voûte bossuée, tandis que des masses isolées ou groupées paraissent jaillir du sol même. Des figures bizarres se dessinent dans la seconde partie de l'antre et nos guides y disposèrent leurs torches de manière à l'éclairer fantastiquement. Le spectacle était vraiment curieux: tantôt on se serait cru dans un temple égyptien, soutenu par de lourdes colonnes, avec des sphinx et des idoles en bois sculpté ; tantôt dans une forêt de palmiers ou de chimériques arbres pétrifiés. A la coupole semblaient être suspendus des lances, des sabres, des armures de nains ou de géants. Tout cela s'animait à la lueur des flambeaux, qui faisaient ressortir certains

groupes pour en plonger d'autres dans les ténèbres. Parfois, les nuages de fumée, flottant çà et là, formaient comme un voile; les chouettes et les chauves-souris, troublées dans leur quiétude, voletaient dans l'air humide, en poussant des cris sauvages. Naturellement les plus remarquables de ces stalactites ont un nom, mais je n'ai retenu que celui de Trophées des Romains. La grotte de Collepardo contient sans doute une suite de salles pareilles à celles-ci, mais il n'y a pas moyen de pénétrer plus avant.

En ces régions, il y a beaucoup de galeries souterraines, creusées dans la pierre calcaire, qui ont dû servir autrefois de refuge à quelques ermites.

En 1838, près de Collepardo, dans une anfractuosité du mont Avicenna, habitait un moine. Au mois de septembre de cette année, un jeune Français appelé Stéphane Gautier, arriva dans le pays, disant qu'une inspiration céleste l'appelait dans cette solitude pour y mener une vie d'anachorète. L'étranger s'installa dans cette caverne, où on lui portait à boire et à manger. Il priait et avait un cilice; on le voyait souvent à Collepardo, à Veroli et à la Chartreuse de Trisulti, où il visitait les églises et causait avec les moines. Sa conduite était irréprochable et il passait pour un saint, quoiqu'il fût très jeune. Gautier vivait depuis deux ans dans son ermitage, quand un jour des sbires dé-

couvrirent son refuge et l'emmenèrent avec eux. Personne ne sut les causes de cette arrestation; on apprit seulement que le saint homme avait été remis aux mains de la justice française et le bruit courut qu'il avait pris part à un attentat contre Louis-Philippe.

La nature a réuni beaucoup de belles choses autour de Collepardo, car à une petite distance de la grotte des stalactites, il y a les fameuses Sources d'Italie, le puits de Santullo, qui se trouve justement sur la route de la Chartreuse de Trisuti.

Après une chevauchée d'une demi-heure, au milieu de potagers et au-dessus d'un plateau rocheux, je me trouvai tout à coup au bord d'une cavité circulaire qui me rappela beaucoup les latomies de Syracuse. Cette fontaine étrange a une circonférence de quinze cents pas; elle descend à une profondeur d'environ cent cinquante pieds et laisse voir au fond toute une foret d'arbustes et de plantes grimpantes, qui s'agitent mollement au plus léger souffle.

Le soleil, du haut de ce limpide ciel bleu, laissait tomber des raies de lumière dans ce vaste entonnoir et je voyais des papillons blancs voleter gaiement au milieu des verdures de ce bois étrange. Des lianes fleuries s'accrochaient aux branches des arbres qui, à ce qu'on assure, ont trente pieds, quoique vus d'en haut, ils semblent n'être que de simples

buissons. Partout jaillissaient des sources abondantes, dont le cours mystérieux maintenait la fraîcheur de l'herbe, tandis que la large conque embroussaillée conservait toute la rosée nocturne.

En fouillant le gouffre du regard, je découvrais des touffes de lentisques et de genêts sauvages aux fleurs d'or, qui prenaient des formes bizarres, pareilles à des stalactites colorées. Les parois présentaient toutes les nuances du prisme : tantôt elles se teignaient d'un délicat gris argenté, tantôt d'un beau rouge vif, tantôt de jaune ou d'un bleu métallique, et parfois même de noir. Cette admirable végétation, ces tonalités fuyantes, ces sentiers sauvages s'entre-croisant dans le fourré obscur, le vol des papillons clairs, tout cet ensemble chimérique était bien fait pour séduire l'imagination et on pouvait se croire transporté dans le domaine enchanté d'Obéron et de Titania.

Le paysage alpestre qui entoure cette source, offre un extraordinaire spectacle de beauté. Derrière les arbres aux épaisses frondaisons, se cache mélancoliquement le sombre bourg de Collepardo; audessous, des vallées rocheuses s'étendent à perte de vue et plus loin se dressent des montagnes gigantesques, aux formes majestueuses, dont les cimes encore vierges, voilées de blanches nuées, ne connaissent que l'aigle solitaire.

Sur le bord de l'abîme, étaient étendus au milieu

de leurs chèvres, des bergers à l'aspect presque sauvage, des montagnards aux longs bâtons en forme de lance, et, près d'eux, de robustes garçons s'amusaient à jeter des pierres au fond du précipice, pour faire sortir de leurs nids les colombes sauvages, qui battaient de l'aile et voletaient, effarées, au-dessus des plantes. Quoique les bergers voulussent me persuader qu'un tigre vivait dans cette crevasse, ils m'avouèrent cependant que, de temps en temps, ils y faisaient descendre leurs chèvres liées à une corde. Ces bêtes trouvaient là de l'eau et de l'herbe en abondance et y restaient des mois entiers, tant qu'on ne venait pas les chercher pour les ramener en haut, grasses et en bon état.

Si ce puits se trouvait en Allemagne ou en Ecosse, l'imagination du peuple l'aurait déjà empli d'êtres fabuleux, mais les Italiens n'ont aucun goût pour le merveilleux. L'air est trop limpide et trop serein pour que les récits fantastiques puissent y être goûtés. Un des bergers me conta l'origine de cette source, qui me parut très caractéristique. Ce gouffre, me dit-il, était autrefois une vaste grange circulaire; un jour, les paysans osèrent y battre du grain, quoique ce fût la fête de la bienheureuse vierge Marie. Celle-ci, mécontente de ce sacrilège, ouvrit la terre sous l'aire, qui s'y abîma avec tout ce qu'elle renfermait, et ainsi fut formé le puits circulaire. Du reste, comme il n'y a dans les alen-

tours aucune trace de volcans, il se peut que ce puits ne soit qu'une caverne, dont la voûte s'est effondrée.

Je quittai avec peine ce magnifique phénomène de la nature; les bergers me conduisirent, moi et mon compagnon, par des sentiers pierreux, jusqu'à la route muletière qui mène à la Chartreuse de Trisulti. Cette célèbre abbaye devait être à une distance d'environ un mille allemand et on ne la voyait pas encore; mais, ils me montrèrent au sommet d'une montagne, en face de nous, la ligne obscure d'un bois de chêne, derrière lequel se cachait cette vaste propriété, véritable modèle de culture alpestre. J'ai vu peu de tableaux d'un aspect aussi sauvage que ceux que nous traversâmes ensuite. Tantôt le regard s'abîmait dans les profondeurs d'abîmes vertigineux, où mugissait le Cosa; tantôt il s'élevait sur la splendide chaîne de montagnes, parmi lesquelles se détachait la gigantesque pyramide du Monna, dressant sa tête orgueilleuse jusqu'au ciel.

Nous continuâmes à descendre et après une demi-heure de chemin, rendu fort malaisé par les rochers grisâtres postés comme des sentinelles au milieu du sentier, nous arrivâmes au torrent qui s'est ouvert un passage entre les deux collines et dont les eaux écumeuses grondent au milieu des gorges noires.

Le soleil était déjà caché derrière les montagnes et ses derniers rayons doraient encore les cimes environnantes. Nous commençâmes à monter et, en me retournant, j'aperçus à quelque distance derrière moi une dizaine de soldats, qui s'avançaient à grands pas. Je crus d'abord qu'ils donnaient la chasse aux brigands, mais ce n'était pas probable, car la célèbre bande de Gasparone ne se trouvait plus dans ces parages, où, en de nombreux endroits, on peut encore lire les noms de bandits fameux, gravés par eux-mêmes sur la roche avec leurs poignards.

Mon compagnon, qui semblait bien informé, me dit qu'ils venaient d'Alatri pour visiter la Chartreuse et y jouir de l'hospitalité des moines : ceux-ci sont obligés, par leur règle, de recevoir gratuitement pendant trois jours tous les voyageurs, et même si une armée entière voulait entrer dans l'abbaye, ils ne pourraient lui fermer la porte au nez. Je savais que la petite société avec laquelle j'avais visité la grotte de Collepardo, avait passé la nuit précédente dans ce couvent, mangeant aux frais des religieux; aussi, quand je vis derrière moi ces militaires à moitié affamés, qui escomptaient à l'avance un bon dîner, je fus pris d'une certaine inquiétude, car je commençais également à sentir les tiraillements de la faim.

— Viens, Francesco, dis-je. Pressons le pas, afin

que ces soldats n'arrivent pas avant nous au monastère, sans quoi nous courrons le risque de trouver les pères de mauvaise humeur, quand nous demanderons la nourriture et le logement.

Francesco sourit et nous continuâmes notre chemin avec une ardeur plus grande. Nous arrivâmes promptement sur la petite éminence où se trouve la Chartreuse de Trisulti : elle est assise sur un large plateau, au milieu de chênes, entourée de montagnes magnifiques. En nous approchant, je vis au loin deux moines, vêtus de hlanc, qui se promenaient de long en large dans l'ombre fraîche de ces arbres séculaires, et j'enviai la douce sérénité dont ils semblaient jouir. Une brise légère agitait les sombres frondaisons et le croissant lunaire se dessinait déjà dans le ciel profond. Tout à coup la cloche du couvent retentit dans le bois obscur et je sentis peser sur moi l'esprit du moyen âge.

Je m'approchai d'un religieux et lui demandai l'hospitalité pour une nuit. Celui-ci, gros, gras et bien nourri, me montra le couvent et m'envoya au frère portier. Quelque pas plus loin, la Chartreuse solitaire, fantastique, merveilleuse, se détachait sur le fond assombri du feuillage; elle ne se composait pas d'un bâtiment unique, mais d'un groupe de chapelles, d'églises, de cours, de constructions de tous genres, dont la disposition dénotait la

richesse et l'heureuse tranquillité. Une couronne de lierre épais et de plantes touffues l'enserrait étroitement. Dans des enclos bien fermés, des vaches, des brebis et des chèvres paissaient tranquillement, tandis que des pères allaient et venaient, surveillant les serviteurs qui travaillaient : il y avait un mouvement très animé de toutes sortes de gens, entretenus par l'abbaye.

Le portier, un homme grand et sérieux, avec une longue barbe ondoyante, m'accueillit poliment à la porte du vestibule et m'adressa au supérieur, qui devait donner l'ordre de me recevoir. On me conduisit alors dans une vaste cour intérieure, de forme carrée, entourée par les diverses bâtisses du couvent et par la façade de l'église.

Tout y est tenu avec le plus grand soin, avec la plus scrupuleuse propreté, mais les constructions ne sont pas anciennes et ont l'empreinte du style pompeux du dix-huitième siècle. A l'intérieur, il y a des couloirs longs et aérés, où s'ouvrent de chaque côté les cellules des moines. Je trouvai le supérieur assis derrière un bureau, dans une pièce spacieuse, occupé à écouter quelques domestiques, qui semblaient lui exposer une requête. Il m'accorda facilement l'autorisation de passer la nuit dans le couvent, sans me faire aucune question sur ma patrie ou sur ma religion. Il suffit certainement à ces pères de jeter un coup d'œil sur la physiono-

mie du passant et d'échanger quelques paroles avec lui, pour reconnaître aussitôt un catholique d'un protestant ou d'un juif.

Je saluai le supérieur, après qu'il m'eut confié à un laïque, qui me conduisit à la f or ester ia. On donne ce nom aux chambres séparées qui, dans ces couvents, sont destinées aux étrangers ou forestieri : il y en a de première et deuxième classe, selon la situation du voyageur. Celui qui est jugé le plus distingué est admis dans la foresteria 110bile; les autres doivent se contenter d'un logement plus modeste et ceux de conditions infimes sont conduits chez les domestiques ou dans l'écurie, où les pauvres diables sont obligés de coucher sur la paille. On m'assigna une belle chambre, près du réfectoire. Un lit propre, changé de frais, promettait un bon repos, et le domestique, un jeune garçon dégourdi, qui avait été valet d'auberge dans diverses villes et maintenant était attaché au service des touristes dans ce couvent, me donna la nouvelle consolante qu'à l'heure prescrite par la règle le souper serait servi dans la pièce voisine. En attendant, il me dit que j'étais libre de me promener dans le monastère comme il me plairait. Un frère laïque m'accompagna et me servit de cicérone. Il y a peu de choses remarquables dans cette abbaye, car ce qui était antique a été enlevé ou abîmé, aussi je ne trouvai

rien d'intéressant pour mes études. Cependant, la position même de la Chartreuse, la vie de ces moines dans leur république solitaire, leur influence pratique sur la société, L'histoire de ces ordres étranges, offrent une ample matière d'observation. Bruno, un des « saints loyaux » de l'époque des croisades, fonda la règle des Chartreux à la fin du onzième siècle. Cet ordre qui réunissait en lui la vie sociale des monastères et celle des anachorètes, et condamnait ses membres au plus dur renoncement de toute chose terrestre, prit le nom de l'endroit où il fut fondé, qui est la Grande Chartreuse, près de Grenoble. Les statuts, Consuetudines Cartusianœ, remontent à l'année 1134 et obtinrent l'approbation du pape en 1170. Cet ordre s'étendit vite en beaucoup de pays. Dès l'année 1208, les pères s'établirent à Trisulti, dont Innocent III leur fit cadeau. Ils trouvèrent là les restes d'un vieux monastère, qui avait autrefois appartenu à des bénédictins, et, en 1211, ils élevèrent sur ces ruines la nouvelle Chartreuse. On dit qu'un certain Castello Trisalto a donné son nom à cet endroit, communément désigné a tribus saltibus, par trois collines boisées.

Quoique le vœu de pauvreté soit imposé aux moines par leur règle, il n'exclut pas la richesse du couvent, et Trisulti acquit avec le temps de vastes propriétés dans la province de Frosinone —

propriétés qu'il possède encore. Cette Chartreuse ne se distingue pas, comme celle de Pavie, par la beauté de l'édifice et des œuvres d'art, elle a au contraire un caractère absolument rural. On n'y trouve pas non plus les splendides locaux que possède la la Chartreuse de Rome, dans les thermes de Dioclétien; celle-ci, du reste, est de date plus récente, du seizième siècle, et reconnaît comme « mère » la vénérable aïeule de Trisulti. La petite église du couvent, construite par Innocent III, en 1211 et restaurée en l'an 1768, est ornée de marbres variés et de nombreuses peintures. Sur la porte d'entrée, il y a un tableau qui rappelle la fondation du couvent et représente Innocent III l'offrant aux chartreux. De chaque côté de l'église, il y a le martyre des Macchabées, auquel fait pendant la persécution des chartreux en Angleterre, sous Henri VIII. Dans le chœur, merveilleusement décoré, on voit Moïse qui fait jaillir une source des rochers et, en face, saint Bruno qui répète le môme miracle. Le réfectoire, qui nous montre le miracle de la multiplication des pains et des poissons, est une vaste salle, très spacieuse. Les jours de fête, les moines se réunissent à une table commune, car les autres jours la règle prescrit à chacun d'eux le repas solitaire, pris dans la cellule. On me fit aussi visiter la cuisine brillante de propreté et le four où se prépare un pain savou-

reux de deux qualités, une plus fine et l'autre plus ordinaire. Un bassin alimenté par un canal met en mouvement le moulin construit dans une cour. La chose la plus digne d'intérêt cependant, celle qui me fut montrée avec un juste orgueil, est la pharmacie et j'y entrai avec une dévotion plus grande que dans une église. Associer les soins du corps à ceux de l'âme est une ancienne mission de ces ordres religieux, situés dans des contrées isolées. Les moines qui se vouent à la médecine y déploient une activité efficace et vraiment digne d'éloges. La nature de ces montagnes les invitent à une étude continuelle des plantes médicinales, qui y croissent en abondance, et, en effet, il n'y a pas d'occupation plus agréable que d'herboriser au milieu de ces roches et de ces ruisseaux, où se trouvent des herbes balsamiques d'une efficacité merveilleuse.

Un beau moine, avec une longue barbe rougeâtre, qui lui donnait vraiment l'air d'un sorcier du moyen âge, me reçut dans le temple d'Esculape le plus propre qui se puisse imaginer. Le bâtiment où est situé la pharmacie n'est pas loin de l'entrée du couvent, dans l'intérieur du mur d'enceinte. Devant une loggia ouverte, un jardin fort bien tenu égaie l'œil et l'âme, offrant à la vue une quantité de plantes fraîches et parfumées, au milieu desquelles se trouvent aussi de belles fleurs ornemen-

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taies. La terrasse était ornée d'arbustes fleuris, enfermés dans de gros vases. On entre par une porte vitrée dans une vaste pièce, dont le savant père me fit aimablement admirer les trésors, serrés dans des bocaux et des fioles, et je regrettai vivement de ne pas suffisamment savoir de médecine pour pouvoir comprendre et goûter sa conversation. Entre temps, beaucoup de paysans vinrent demander des médicaments qui sont donnés gratuitement. La pharmacie de Trisulti est connue et vénérée partout comme le refuge de la santé, et ses bienfaits s'étendent sur toute la campagne du Latium, dévorée par la malaria.

Le couvent possède une petite bibliothèque et il y a des pères qui se vouent à des travaux sévères, mais en général l'étude n'est pas trop cultivée dans ce désert. Je m'en aperçus en causant avec le bibliothécaire, tandis que nous nous promenions ensemble dans la grande cour, et voyant que mes demandes jetaient ce brave religieux dans un grand embarras, j'estimai convenable de ne pas poursuivre ce discours. Je pris congé de lui et je m'assis dans une des galeries, observant la figure des moines qui allaient et venaient. Ils semblaient vraiment majestueux dans leurs tuniques blanches comme la neige. Je fus surpris de voir qu'ils ne portaient ni barbe ni cheveux, car ils se font raser deux fois par mois toute la tête, ne laissant qu'une

couronne de cheveux. Seuls, les laïques portent une longue barbe comme les capucins. Il y a beaucoup de grades parmi les moines, pareils à ceux des mystiques disciples de Pythagore. Je ne vis pas les religieux les plus distingués, parce qu'ils étaient retirés dans leurs cellules. On peut considérer le silence dans lequel ils se renferment, comme le sacrifice suprême jusqu'où peut arriver le fanatisme humain poussé par la religion. En renonçant à la parole, cette clef de la vie et des choses, ils confinent leur âme dans une quiétude presque épouvantable, qui équivaut à un complet aveuglement moral. Mémento morif est l'horrible salut avec lequel ils interrompent leur mutisme en se rencontrant.

Il est permis à ces morts qui marchent, à ces spectres vivants, d'embellir leurs propres retraites pour se distraire : l'un cultive dans des pots cassés des fleurs avec lesquelles il cause tout bas ; un autre tombe en extase devant l'image d'un saint; un troisième possède un oiseau dans une cage et s'amuse de son chant, si tant est qu'un oiseau puisse gazouiller dans ces cellules de fantômes. Parfois la nature rebelle brise violemment cette règle, qui empêche la révélation divine de la vie, et le muet volontaire commence à parler : aussitôt la flagellation le punit. Il se peut qu'au milieu de ces montagnes sereines et immobiles, le tourment du

silence soit plus supportable qu'ailleurs, car la voix de Dieu semble parler seule dans le bruissement du vent, dans le frémissement des feuillages, dans l'impétueux bouillonnement du Cosa sauvage, dans la tempête qui se déchaîne avec des éclairs et des coups de tonnerre sur ces hauts pics.

Le souper me délivra heureusement de toutes ces réflexions et quand le domestique vint m'annoncer que la table était prête, mon appétit en fut satisfait. Dans le couvent, on ne mange pas de viande et le voyageur doit se soumettre à la règle; mais il peut avoir de l'huile et du vinaigre à discrétion. Mon menu était ainsi composé : macaroni à l'huile, sans fromage, cuisiné à la perfection avec des herbes exquises, poussées dans la montagne; des haricots verts, froids, en salade; une bouteille de vin plus que médiocre, aigre et sur; et, pour finir, un morceau de tarte cuite à l'huile. Quoique désireux de faire honneur au repas, je ne pus guère manger de toutes choses et je dus me contenter de macaroni et de pain excellent. A peine le souper fut-il terminé, que je sortis pour voir comment mon guide était traité et il me dit qu'on lui avait donné du poisson froid et une miche de pain.

La nuit était tombée et la lune brillait dans un ciel limpide, éclairant le splendide amphithéâtre des montagnes. Les arbres, baignés de lumière, les

noires ombres des rochers, les vapeurs légères qui montaient des vallées, le terrible silence interrompu seulement par le cri mélancolique de la chouette et le sourd murmure du Cosa, tout cela créait autour du monastère une atmosphère magique. A minuit les cloches, sonnant matines, vinrent m' arracher au sommeil; je savais qu'alors, un moine, Yexcitator, allait de cellule en cellule, éveiller les pères. Ils récitent les quatre premiers psaumes de la Pénitence; puis, ils vont à l'église où ils restent trois heures à chanter matines. Revenus chez eux, ils continuent encore à prier, quoiqu'un léger somme leur soit permis pour se reposer. J'écoutais les tintements de la cloche, qui résonnaient étrangement dans l'air léger, et je serais volontiers descendu clans l'église, si je n'avais craint de troubler les oraisons de ces saints hommes. Je m'assoupis bercé par leurs chants et, à l'aube, mon guide vint frapper à ma porte, pour m'avertir qu'il était l'heure de partir.

Je laissai le couvent sans pouvoir remercier le supérieur, car je n'aperçus âme qui vive, excepté le portier et le domestique de la foresteria, qui s'excusa de ne pouvoir m' apporter du café, promis la veille au soir; mais la règle prescrit une heure fixe, même pour le déjeuner. Cette nouvelle me fut désagréable, car la route jusqu'à Veroli est longue et. nous autres, gens civilisés, nous

sommes rarement disposés à un jeûne absolu le matin. Francesco me consola avec un morceau de pain qu'il avait emporté avec lui, et le frère portier m'offrit aimablement des mûres savoureuses, prises sur un buisson, à l'entrée du cloître.

La matinée était d'une beauté merveilleuse et le panorama changeait continuellement d'aspect. Pendant une heure, nous côtoyâmes les abîmes profonds du Cosa; puis, le sentier descendit dans de vastes et charmantes prairies alpestres. Tout ce pays est la propriété des chartreux. Les chevaux du couvent paissaient par bandes dans ces prés et, de temps en temps, on voyait de grands troupeaux de chèvres; les bergers étaient groupés autour des feux, occupés de convertir en fromage le lait caillé. De petites fermes, dont beaucoup appartiennent au monastère, rompent la solitude ; j'en trouvai quelques-unes dans des endroits si délicieux, au milieu de vallées verdoyantes, près de sources chantantes, que j'enviai le sort des paysans, assez heureux pour y passer leur vie dans la paix et dans la quiétude. Ils semblaient tous être bien nourris et aucun ne demandait l'aumône au passant.

Après quelques heures de route, laissant les montagnes derrière moi, j'arrivai dans la campagne fertile qui entoure le gros village de Veroli, pittoresquement perché au sommet d'une émi-

nence élevée. Il domine un paysage sublime, qui embrasse tout le Latium jusqu'au royaume de Naples, et partout les pentes bleutées des collines sont couvertes de villages et de châteaux.

Veroli est le siège d'un archevêché et ne manque pas d'une certaine industrie, car elle fournit tous les environs de tapis ou de couvertures à raies de couleurs variées, dont les montagnards font un grand usage.

Les rues sont étroites et souvent tortueuses; beaucoup de quartiers semblent être de véritables labyrinthes, avec d'étranges petites maisons qui, toutes, ont une loggia.

Un soldat licencié, entendant par hasard dans un café où je m'étais assis pour me rafraîchir, que j'arrivais de la Chartreuse de Trisulti, vint s'installer près de moi et me fit une description enthousiaste de la vie qu'on y mène; il me déclara que le seul désir de sa vieillesse serait d'être accepté comme frère laïque dans cette abbaye, mais qu'il ne possédait pas la petite somme nécessaire pour y être reçu. Ce brave vétéran me donna l'envie de voir la grande propriété rurale que possèdent les chartreux au-dessous de Veroli; aussi je quittai cette petite ville le lendemain matin, par un orage admirable. Les monts Volsques et les Apennins étaient enveloppés dans une teinte bleu sombre et des lueurs mobiles frappaient tantôt un château,

iS

tantôt un couvent, produisant des effets de lumière extraordinaires. La pluie nous surprit dans une plaine luxuriante, plantée de vignes et d'arbres fruitiers; je pressai le pas et, bientôt après, je me trouvai devant la ferme des Chartreux, vraiment digne d'un prince romain. Les bâtiments ont un aspect grandiose, ils sont admirablement soignés et tiennent à la fois du monastère et du château.

Ici aussi, la règle des chartreux prescrit de donner à boire et à manger au passant qui en fait la demande, et, en cas de besoin, il peut y passer la nuit. Je ne réclamai ni une chose ni l'autre, mais j'obtins la permission de visiter l'établissement. L'inspecteur, un robuste frère laïque, en robe blanche, avec une longue barbe, m'accompagna lui-même dans mon tour.

Habitué dans mon pays à considérer un fermier comme un homme rude et grossier, avec de grandes bottes, un fouet à la main et l'injure à la bouche, je fus surpris de voir un économe en robe de moine, avec des manières courtoises et l'air d'un saint. Avec un pareil guide, nos premiers pas nous conduisirent naturellement à l'église, qui est bâtie près de la ferme et n'a rien de curieux.

Ce vaste bien des chartreux, appelé Ticchiena, est une des plus riches propriétés des alentour? Mille paysans la cultivent — des agriculteurs qu. paient le fermage des champs en nature ou avec

leur propre travail. Six frères laïques administrent le domaine et de temps en temps viennent l'habiter. Le grain, l'huile, le vin et les fruits s'y récoltent en quantité. Le revenu est employé à différentes choses, parmi lesquelles la charité entre en première ligne. Le nom de la Chartreuse de Trisulti est béni et loué dans toute la contrée; on me raconta que quelques années auparavant une horrible disette ayant ravagé le pays, ce fut le couvent qui nourrit tout le monde. « Les chartreux ont entretenu pendant très longtemps toute la Campagne romaine. » Tel est l'éloge que j'entendis souvent répéter en différents endroits. Et je veux clore ces pages sur ces mots, comme il convient à un voyageur reconnaissant.

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